BEAUMARCHAIS , MERVILLE
MERVILLE
Lisez cette lettre que vient de me faire remettre à l'instant notre ambassadeur , c'est à lui qu'elle est adressée.
BEAUMARCHAIS
Qu'y a-t-il donc , et qui peut causer le trouble où je vous vois ?
MER VILLE
Lisez, vous dis-je, lisez.
BEAUMARCHAIS lit.
« Monsieur l'ambassadeur, » Le commandant de Madrid vient d'envoyer » chez moi pour m'apprendre que le roi lui ordon- » nait de veiller sur les jours du nommé Joseph » Clavico, garde des archives de la couronne, et » le soustraire aux fureurs d'un Français arrivé » nouvellement, le sieur Caron de Beaumarchais; » attendu que déjà celui-ci , par un manège hon- » teux et punissable, avait abusé d'un moment de » compassion de cet honnête jeune homme pour » lui faire signer un écrit qui peut le compro- » mettre , et où il se donne des torts qu'il n'a ja- » mais eus. «Quelle scélératesse! quel tissu de mensonges !
MER VILLE
Ce n'est pas tout. Continuez.
BEAUMARCHAIS continue à lire.
<* Ce Français est d'autant plus dangereux qu'on » lui croit, pour être venu à Madrid , d'autres » motifs que l'insulte prétendue faite à sa sœur, » motifs suspects, coupables, qui doivent attirer » la surveillance la plus exacte de la part du Gou- » vernement , et l'obliger, si ces soupçons se con- >> firment, à s'assurer au plus tôt d'un homme aussi
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» nuisible qu'il est audacieux. •> Quelle horreur ! on m'accuse à la fois d'être un méprisable imposteur , un vil espion... et c'est dans le moment même où Clavico venait de me nommer son frère qu'il a osé...
MERVILLE
Vous voyez que vous n'avez pas un moment à perdre... Clavico ou ses amis vous accusent, vous déshonorent. . . Sauvez - vous donc à l'instant : M. l'ambassadeur vous le conseille, l'exige même. Une voiture est à vos ordres, on vous attend, partez , ou , renfermé dans une prison , vous n'aurez plus ni protection , ni défense.
BEAUMARCHAIS
Moi , me sauver ! moi , fuir ! Vous m'aviez promis de défendre ma sœur*, de partager mes dangers , et vous osez me conseiller une lâcheté !
MERVILLE
J'excuse une injuste colère , et quand vous serez plus de sang-froid... Beaumarchais, daignez m'écouter ; c'est manquer de prudence que de risquer sa liberté contre des hommes injustes ou prévenus. La prévention est l'ennemie la plus cruelle de la justice ; séduit par elle , on ordonne le mal, on le soutient ensuite par amour-propre, et l'innocent périt dans les fers.
BEAUMARCHAIS
H périra; mon parti est pris! cessez de vaines Craintes, faible ami! par votre état, accoutumé
à vivre dans un cercle paisible , vous ignorez comment je dois agir.
MERVILLE, piqué.
C'en est trop , Monsieur... je suis négociant, il est vrai , mais cet état honorable n'exclut aucune des qualités qui sont faites pour m'élever à vos yeux ; elles peuvent quelquefois rester suspendues par la nature des fonctions qui nous occupent, mais elles ne sont jamais anéanties , et nous les retrouvons toujours, quand il s agit de défendre notre patrie , ou de secourir l'innocence et l'amitié. Homme ingrat ! il faut que vous m'ayez bien vivement outragé , car j'ai pu oublier un moment que je vous aimais, et qu'il n'était pas en votre pouvoir de cesser un seul instant de m'estimer.
Pardonnez : le malheur aigrit mon àme , pardonnez, vous dis- je, mais laissez-moi, laissezmoi , je veux fuir tout l'univers.
MER VILLE
Beaumarchais, on fuit tout l'univers, et Ton reste avec son ami... mais, vous l'exigez, adieu.
BEAUMARCHAIS
Vos yeux se mouillent de larmes! Arrêtez, et avant de nous quitter , dites-moi que vous ne m'en voulez pas.
MERVILLE , l'embrassant.
\ oilà ma réponse.
BEAUMARCHAIS
Je m'y attendais, mon ami. Je ne puis partir
Go BEAUMARCHAIS,
sans avoir prévenu ma sœur des raisons... Mais
j'entends quelqu'un : ne disons rien»