SCÈNE IV
LES PRECEDENS , LE COMTE DE WHALL , richement
vêtu et décore , entre suivi de plusieurs domestique».
M. WHALL.
Quel bruit ! et qui peut l'occasionner?
LE VALET DE CHAMBRE
Monsieur , qui parait étranger , se trouvait clans cette salle , je lui disais de se retirer...
BEAUMARCHAIS
Et je n'ai pas voulu le croire ! Accable de douleur, j'ai pensé que ce n'était pas celui-là que vous cherchiez à éloigner de vous.
M. WHALL.
Non, non, certainement... vous avez eu bien raison , et je vous en remercie. (Bas.) Souvent, par trop de zèle, ils obéissenl rigoureusement, sans distinguer les égards qu'on doit à l'infortune.
BEAUMARCHAIS
Il a cru faire son devoir , et moi-même , à présent plus tranquille, ne dois-je pas m'excuser de la hardiesse...
M. WHALL.
Point de ces vains ménagemens ; vous souffrez , parlez vite , les malheureux n'ont pas le temps d'attendre, et l'homme compatissant doit toujours avoir celui de les écouler. Parlez donc ; dites qui vous êtes , et en quoi je puis vous servir ?
BEAUMARCHAIS
Vous voyez, en moi un homme honnéle et outragé , un Français. . .
M. WHALL.
Vous êtes Français , Monsieur? c'est un beau titre auprès de moi : j'ai vécu long -temps en France , j'y ai été bien reçu , et je voudrais pouvoir vous prouver combien j'estime... combien j'arme votre nation... Mais, vous tremblez! votre âme est hors d'elle-même; contez -moi vos peines: elles sont affreuses , si elles égalent le trouble où je vous vois. ( A sa suite.) Pietirez-vous , et empêchez qu'on ne nous interrompe.
(Les valets sortent. )
SCÈ1NE V.
BEAUMARCHAIS, M. WHALL.
M. WHALL.
Parlez donc , et ne me déguisez rien.
BEAUMARCHAIS
Monseigneur, je vivais tranquille à Paris, au milieu de mes parens, de mes amis, cultivant les lettres, remplissant une place honorable , lorsque j'apprends que ma sœur, jouée deux fois par la promesse d'un traître...
M. WHALL , se reculant.
Quoi! seriez - vous. . . seriez-vous ce Beaumarchais?. . .
BEAUMARCHAIS
Lui-même , et le plus malheureux des hommes . sans l'avoir mérité...
74 BEAUMARCHAIS
M. WH\LI,.
Monsieur, je vous croyais arrête.
BEAUMARCHAIS
Celait bien le projet de mes calomniateurs ; mais un ami généreux, un négociant connu , M. de Merville, se dévouant pour moi...
M. WHALL.
Votre arrivée inattendue... votre présence mystérieuse , ont t'ait naître des soupçons.
BEAUMARCHAIS
Injustes ; et me voici chez vous , monsieur le Comte , pour y répondre et les dissiper.
M. WHALL.
Je le désire ; dites-moi donc toules les circonstances de cette aventure, Monsieur, dites -les toutes , et prenez garde de ne rien omettre.
BEAUMARCHAIS
Le traître Clavico, après avoir indignement trompé ma sœur, après avoir signé qu'elle n'avait point mérite' cet outrage, m'accuse d'avoir employé la ruse , le m'ensonge, pour 1 engager à faire cette déclaration; il attaque ma probité, mon honneur ; rien n'est sacré pour lui.
M. \VH\LL.
Monsieur, la réponse est dure; mais elle ne doit offenser que le coupable. L'un de vous deux est un imposteur. Nous n'avons pas de temps à perdre ; j'attends ici Clavico , qui vient d être nommé trésorier de la marine... Cette place importante...
BEAUMARCHAIS
Est sans doute le prix de la trahison , dont ma sœur et moi nous sommes les victimes; lisez. Monseigneur, les lettres de M. l'ambassadeur, celles de Clavico, sa promesse de mariage à ma sœur, la copie d'un autre engagement fait à Laurence , la déclaration qu'il a signée aujourd'hui même : lisez, et connaissez l'homme qui ose me calomnier.
M. whall.
Donnez, donnez tous ces papiers, Monsieur, vous m'avez l'air d'un homme franc... Un méchant aurait plus de sang-froid... donnez.
BEAUMARCHAIS
Et Ion me conseillait de fuir : 1 ambassadeur même lexigeait... Non, non, je suis resté, pour demander justice ou punition.
M. WHALL, lisant les papiers.
Vous pouviez fuir... et vous êtes resté !.. Ah! ce n'est pas là la conduite d'un coupable. Confrontons les circonstances , les écritures... Comme on m'a trompé! Oui , ces deux promesses, cette déclaration , la place obtenue... Comme on m'a trompé... ( il Ht encore. ) Vous appartenez à une famille considérée ; vous êtes connu , estimé dans votre patrie, vous m êtes recommandé , et j'allais peut-être!... Ah! le ciel ma épargné ce chagrin qui aurait empoisonné le reste de mes jours; sans doute le Roi vous rendra justice, et vous avez raison d'y compter... Non , Monsieur, il ne sera pas
76 BEAUMARCHAIS
dit qu'un Français ail quitté sa patrie , ses protecteurs, ses affaires, pour venir secourir , eu Espagne , une sœur honnête et malheureuse , et qu'en fuyant de ce pays il remporte dans son cœur, de la nation espagnole, l'abominable idée que les étrangers n'obtiennent chez elle aucune justice. Je vous servirai de père en cette occasion , comme vous en avez servi à votre sœur... C'est moi qui ai donné au Roi ce Clavico.... je l'aimais! je l'aime encore!...
BEAUMARCHAIS
Vous l'aimez!... Dieux! je crains. . .
M. WHALL.
Vous craignez !... Vous doutez de ma loyauté, de mon zèle ! Ah ! c'est à présent que vous êtes coupable!... oui, j'aime Clavico; je sais qu'il est faible , léger , mais je ne puis le croire , ni lâche , ni menteur.
BEAUMARCHAIS
Monsieur le Comte, cependant, vous voyez...
M. WHALL.
Les apparences le condamnent, j'en conviens. Mais, vous-même, Monsieur, ne semblaientelles pas tout-à l'heure se réunir pour vous accabler? Je dois présumer Clavico innocent, jusqu'à l'instant où l'on m'aura prouvé qu'il est criminel ; c'est dans le cœur d'un ami que l'accusé doit trouver son premier défenseur. Si l'ambition a pu détourner Clavico de ses devoirs, s'il ne se justifie pas d'une conduite que je ne puis expliquer, j'en jure par quarante ans d'une vie sans tâche , et
qui m'a mérite l'estime de l'Europe entière, je saurai le punir. On excuse un homme en place de s'être trompé Sur le choix d'un indigne sujet; mais sitôt qu'il le voit marqué du sceau de la réprobation publique , il se doit à lui-même de le chasser à l'instant. J'en donnerai, s'il le faut, l'exemple à tous les ministres qui me suivront. Allez, Monsieur , retrouver votre sœur; soyez tranquille sur le sort de M. de Merville , des ordres vont être por tés pour qu'il soit libre à l'instant... Clavico ne sait pas que je vous ai vu : je ne veux pas qu'il le sache ; retirez-vous sans crainte : je garde vos papiers : vous êtes bien sur que je n'abuserai pas...
BEAUMARCHAIS
Monsieur le Comte , je vous respecte trop...
M. WHALL.
Vous m'aimerez, un jour, je l'espère, et j'en
serai plus flatté... ( Montrant une porte secrète. ) Non,
non , passez par cette porte , pour qu'il ne puisse pas vous rencontrer.
BEAUMARCHAIS, voulant lui baiser la main.
Je suis pénétré...
M. WHALL.
Ne me remerciez pas ; l'injustice vous accable; je puis la faire cesser, c'est à moi seul d'être re connaissant.
(Beaumarchais sort.)