SCÈNE IV
LES PRÉCÉDENS, BEAUMARCHAIS, en habit de voyage, MER V ILiLi-hj ; un domestique de marine porte les manteaux des voyageurs, leurs e'pces, et les pose, sur un fauteuil.
MARIA
Mon frère!... c'est vous.
REAUMARCHAIS.
Oui , c'est ton frère , ton ami , qui vient te servir, te venger. . .
MARIA , tressaillant , et l'interrompant exprès.
Me venger!... mon frère!... tu ne m'as pas encore embrassée.
( Ils s'embrassent.)
COMÉDIE. i5
BEAUMARCHAIS
Pardonne à ce premier moment de trouble ; toul entier an sujet qui m'amène, j'ai oublie même de te présenter M. de Merville , négociant très estimé en France, et mon intime ami; confident de mes peines, les partageant, modérant, avec prudence , les transports de mon juste ressentiment , c'est lui qui m a consolé , soutenu dans mon désespoir ; c'est à lui enfin que tu dois le plaisir de voir encore ton frère ! La raison n'a jamais plus de force que dans la bouche de la véritable amitié.
MERVILLE
Moi seul je dois des remerciemens à M. de Beaumarchais de la préférence qu'il m'a donnée sur plusieurs de ses amis qui se disputaient l'avantage de le suivre en cette circonstance. Le bonheur de servir l'infortune et la vertu était l'attrait qui nous conduisait tous, et la récompense que chacun désirait obtenir.
MARIA
Monsieur , daignez vous croire de la famille ; votre place dès ce jour est marquée entre mon frère et moi.
MERVILLE
Puissé-je la conserver toute ma vie!
REAUMARCHAIS.
J'ai vu là sans doute cet honnête serviteur qui a cru devoir m'instruire de tes malheurs , et voilà cette bonne madame Mello qui te sert avec tant d'affection.
,6 BEAUMARCHAIS
M 1DAME MELLO
Et qui est désolée de n'avoir pas su prévoir...
GERMAIN , qui étnit sorti , accourt.
Il revient enfin... oui, Mademoiselle, M. Clavico rentre à l'instant même, par la petite porte du jardin.
BEAUMARCHAIS
Clavico chez vous!
MADAME MELLO
Il y loge depuis quelque temps. . .
BEAUMARCHAIS
Expliquez-vous. Cet appartement. . .
MADAME MELLO
N'est, comme vous voyez, qu'une galerie qui conduit dans les différens logemens de cette maison ; voici la porte de celui que Mademoiselle et moi nous occupons.
BEAUMARCHAIS
Et Clavico?
MADAME MELLO
Habite un autre corps de logis ; mais il passait une partie du jour dans cette pièce , et c'est à ce bureau que d'ordinaire il revoyait les épreuves des différens ouvrages dont il est l'auteur : voici le dernier qui a paru.
BEAUMARCHAIS
Et croyez -vous qu'il ait pénétré jusque dans cette salle?
MARIA
Je l'ignore ; il k préférait , pour être, disait-il,
plus à portée de me voir, de me consulter... mais depuis long-temps. . .
BEAUMARCHAIS
Ah ! s'il venait! s'il osait venir !
MARIA
Mon frère , en ce moment vous êtes trop irrite pour vous rencontrer avec lui ; sortons , je vous en prie.
BEAUMARCHAIS
Non, je veux lui parler, rentrez dans votre appartement.
MARIA
Je tremble que cet entretien. . . que votre vivacité. . .
BEAUMARCHAIS
'Ma sœur, si j'étais le seul offensé, vous pourriez la craindre , mais votre cause me rendra circonspect , et il n'est pas un instant dans ma vie où je puisse moins qu'à présent oublier que je suis le frère de Maria malheureuse , de Maria vertueuse et insultée; je serai prudent, vous dis-je , rentrez dans votre appartement... Monsieur de Merville, restez avec moi.
MARIA , revenant.
Mon frère, n'oubliez pas que Clavico...
BEAUMARCHAIS
Est encore bien cher à la victime ! je ne le vois que trop , et je saurai me le rappeler.
( Les femmes sortent. )
,8 BEAUMARCHAIS