‹ Œuvres choisies de Marsollier. Précédées d'une notice sur sa vie et ses écrits par la Csse d'Hautpoul, sa nièceChapitre 52 sur 184 · M. DE NER\ AN · texte numérisé non relu

M. DE NER\ AN

Comment! seraient-elles affligeantes?... On aurait bien fait de les lui épargner : il a le cœur si sensible !

COMÉDIE. n9

ALFRED

Il est donc bien sensible, mon père?

M. DE NERVAN.

Trop, peut-être, pour son bonheur.

Et indulgent ?

M. DE NERVAN , sérieux.

Ah! ah! auriez-vous besoin d'indulgence ?

ALFRED, riant.

Ma foi! presqu'autant que d'argent; et, ditesmoi, ce bon père, vous parlait-il souvent de son fils?

M. DE NERVAN.

Tous les jours, il ne s'occupe que de lui, sans cesse il fait des vœux pour sa félicite' , son avancement! Cent fois je l'ai entendu repéter, avec attendrissement : « Heureux moment , où, de re- » tour en France , je pourrai voir mon fils dans » un poste honorable , estimé de ses chefs , rem- » plissant bien tous ses devoirs ! »

ALFRED , souriant.

Il y aura peut-être quelque chose à rabattre à ce calcul-là...

M. DE NERVAN, continuant, sans avoir Iair d'avoir entendu.

« Je lui donnerai une compagne aimable : je » ]p« rhârirai tous les deux... » ( Se reprenant. ) C'est toujours votre père qui parle.

ALFRED

Sans doute, et je vous écoute avec un plaisir...

i29 L'AMI CLERMONT,

M. DE NERVAN.

Mais vous, mon cher Alfred, puis-je vous demander à mon tour si vous vous occupez de celui qui pense si souvent à vous?

Oh ! oui , oui. Tenez, je vais vous parler avec la plus grande confiance, car je vois que vous la méritez. Éloigné de mon père depuis mon enfance , son retour était mon plus doux espoir: j'entendais citer partout ses excellentes qualités , sa droiture , sa délicatesse, et je me disais: je veux l'imiter!... Oh! oui, je veux l'imiter!... Lesplaisirs, des exemples séduisans ont entraîné ma jeunesse ; mais, de temps en temps, très souvent même , je pense à mon père, je me dis : S'il était là , près de moi , au lieu de cet oncle impitoyable, il joindrait aux leçons de la sagesse les caresses de l'amitié ; je sens que bientôt, rentrant dans les bornes du devoir !... Alors je regarde autour de moi; je me trouve seul, le plaisir reprend ses droits, et j'ajourne au retour de mon père mon repentir et ma conversion.

M. DE NERVAN, à part.

Il me ravit. ( Haut. ) A présent que me voilà toutà-fait dans votre confidence... parlez -mai bien à cœur ouvert ; quoique je sois vieux , et tout-à-fait dévoué à monsieur votre père , j'aime la jeunesse , et je sais même l'excuser.

ALFRED , vivement.

L'excuser ! vous avez bien raison ; j'aime à eau-

COMEDlh. r2i

ser avec vous... avec toi, oui avec toi... Eh bien! je te dirai tout.

M. DE NERVAN.

Tout ! bien! bien ! Point de fausse honte.

ALFRED

Non , non, je te le promets... D'abord, tu sauras que mes affaires sont tout-à-fait dérangées.

M. DE NERVAN.

Vous devez donc une somme?...

ALFRED , riant.

Enorme : cinquante mille francs, au moins.

M. DE NERVAN , sérieux.

Et quel est votre espoir ?

ALFRED

Je n'en avais guère ; mais depuis que tu es ici, je commence... Tu dis que mon père est si bon!

M. DE NERVAN.

Oui ; mais il n'est pas faible ; il ne veut pas ressembler à ces pères dont les enfans ne se souviennent que lorsqu'ils ont besoin de leur argent ; il ne refusera rien pour le bonheur de son fils : il rerefusera tout pour Tentretenir dans une dangereuse oisiveté...

ALFRED, sérieux.

Tu crois que c'est là son dernier mot?

M DE NERVAN , avec fermeté'.

Je puis même vous répondre que j'en suis sûr.

ALFRED

Cependant , on pourrait promettre de changer, et si on ne se re'formait pas entièrement , il n'en

saurait rien , car ce ne serait pas toi qui voudrais me nuire en l'en instruisant; et puis, quelques mille francs de plus ou de moins, quand une fois il sera de'cidé à payer...

M. DE NERVAN.

Ainsi , vous continuerez...

ALFRED , riant.

Ma foi , oui , encore quelque temps.

M. DE NERVAN , sérieux.

Je vois que votre oncle avait raison.

ALFRED

Il t'a dit bien du mal de moi.

M. DE NERVAN.

J'espérais qu'il m'avait trompé.

ALFRED

Non ; il a vraiment sujet de se plaindre ; mais il est aussi d'une rigidité... Par exemple , il m'en veut de mon amour pour Mathilde ; c'est une femme charmante! Je l'aime! je l'adore. (Très vivement.) Rien ne peut changer mes sentimens ; je l'épouserai : je le lui ai promis, et je tiendrai ma parole.

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