SCÈNE V
M. DE NERVAN , MATHILDE.
MATHILDE , à part.
Je ne peux rester dans l'incertitude où je suis..* (Haut à M. deNervan.) M. Clermont , répondez-moi bien vite , M. de Lercour m'a affligée , m'a inquiétée , de grâce, dites-moi où est mon frère ?
M. DE NERVAN.
Vous allez le voir ; sa présence dissipera toutes vos inquiétudes.
MATHILDE
Et Alfred ?
M. DE NERVAN.
Il est avec son ami.
MATHILDE, avt-c joie.
Son ami ! il l'est donc toujours ?
Il doit l'être plus que jamais ; c'est rattachement de votre frère , qui a causé leur querelle!
MATHILDE , effrayer.
Leur querelle !
M. DE NERVAN.
Elle est tout-à-fait terminée. Alfred avait tort , et cet événement n'a fait que resserrer la tendre amitié qui les unissait tous les deux.
MATHILDE
Le ciel en soil loué ! Je frémis encore !... C est peut-être moi qui ai été la cause... Tenez , Monsieur Clermont , je ne me le dissimule plus ; on m'a flattée , gâtée ; ils m'ont tous répété que j'étais parfaite , et je l'ai cru ; dès-lors , j*ai pris mes caprices pour autant de lois qu'on devait respecter. . . Ne me jugez pas sur mes étourderies, mes inconséquences, je vous en prie, croyez que j'ai aussi quelques vertus.
M. DE NERVAN.
Je le crois.
MATHILDE
Ah! le ciel me punit trop!... Non , pas encore assez peut-être...
M. DE NERVAN.
Reprenez courage ; il est certain que vous avez quelques reproches à vous faire ; mais à votre âge on peut encore réparer.
On peut réparer.... vous me l'assurez ? oh ! oui , répétez-le moi. Oh! oui, oui, Alfred m'aimera
encore. ( Elle est toute contente. )
M. DE NERVAN.
Cependant , ne vous flattez point de voir réussir toutes vos espérances.
comédie. i4?,
MATHILDE, désolée
Non , eh bien ! pourvu qu'Alfred soit heureux, je ne demande plus rien. ( Elle pleure. )
M. DE NERVAN.
Il peut l'être ; mais ce moment est terrible.
MATHILDE
Terrible ! pour Alfred ? j'espérais qu'il ne l'était que pour moi.
M. DE NERVAN.
Il est tout-à-fait brouillé avec son oncle ; et son père courroucé !...
MATHILDE
Son père aussi ! convenez qu'il a tort ; on le disait si bon!
M. DE NERVAN.
Il l'est , mais il ne peut excuser la conduite de son fils, sa dernière faute, sa démission... s'exposer au mépris, au déshonneur...
MATHILDE, en larmes.
Arrêtez... vous ne savez donc pas que c'est moi qui suis l'auteur de cette fatale démarche, oui, c'est moi qui l'ai exigée ; j'ai eu la barbarie de mettre mon cœur et ma main à ce prix.
M. DE NERVAN , avec dignité.
Il aurait dû refuser l'un et l'autre.
MATHILDE
Oh! oui , il l'aurait dû... mais je pleurais,
M. DE NERVAN.
N'importe! il aurait' dû refuser.
i44 LA VII CLERMONT,
MATHILDE
Et puis, il m'aime tanl ï je le savais, j'en ai abusé ! oh ! ( Se désolant.) c'est affreux , c'est impardonnable , je ne m'en consolerai jamais.
M. DE NERVAN.
Il est certain que , son état perdu , plus de fortune à attendre !... des dettes ! et bientôt la prison !
MATHILDE , avec un cri.
La prison ! Monsieur, j'ai des diamans, je vous les donne , vous les vendrez , Alfred l'ignore ; ne me refusez pas, par pitié, ne me refusez pas!
M. DE NERVAN , cédant comme maigre' lui.
Dans une circonstance aussi critique , je n'oserais refuser...
MATHILDE , avec joie.
Ah! je vous en remercie , je n'ai pas tout perdu, puisqu'il me reste le plaisir d'obliger mon cher Alfred.
M. DE NERVAN , à part.
Qu'elle âme noble et délicate !
MATHILDE, poursuivant.
Je lui ai fait faire une fausse démarche , mais c'était par un bon motif : nous devions nous marier , et partir ensuite pour aller soigner son excellent père.
M. DE NERVAN , attendri.
Croyez, ma chère Mathilde, que j'apprécie ce motif.
MATHILDE
Vous m'appelez votre chère Mathilde ; vous ne
m'en voulez donc pas? Ah! Monsieur Clermont, faites plus , devenez mon conseil , mon appui ; vous avez une fille , peut-être : au nom de cette fille chérie, défendez-moi du danger de mon âge, de ma propre faiblesse, de'fendez-moi de moimême; sans amis, sans expérience, abandonnée de tout le monde, auriez- vous la cruauté de me repousser! Ah! soyez mon protecteur, soyez mon père !... Ah ! soyez mon guide !
M. DE NERVAN , attendri et animé, avec force.
Le ciel vous a inspiré ; vous avez parlé à mon cœur : il vous a entendue ; oui , je serai votre père, je le serai ; mais suivez mes avis. J'ai un projet que je veux exécuter , votre bonheur en dépend ; ne parlez point à Alfred de notre conversation , ne lui montrez pas encore tout votre repentir : il faut qu'il ait la gloire de devoir le sien à son cœur.
MATHILDE
Et mon frère?... Je vais...
M. DE NERVAN.
Le voici.