SCENE PREMIERE
SOLANGE , ROSINE
ROSINE , entrant.
Monsieur, vous me demandez?
SOLANGE
Oui , Rosine , je voudrais vous parler.
ROSINE
Les amoureux sont diligens et un peu sérieux, ce me semble. ( Solange soupire. ) Vous soupirez ?
SOLANGE
C'est répondre.
Je me doute de ce qui vous cause du chagrin; mais peut-être...
SOLANGE
Je n'espère plus rien, Pxosine. La manie du bel esprit perdra Céphise. La tendresse que j'avais eu le bonheur de lui inspirer, commençait à vaincre son aversion pour un second mariage ; j'avais sa parole, celle de son père, lorsque le Chevalier a passé par la terre du Baron. Ce jeune étourdi , protecteur , soi-disant , des arts , dont il connaît à
t58 CEPHISE,
peine les termes, a persuadé à Céphise qu'il découvrait en elle des talens supérieurs, qu'elle avait .surtout des dispositions particulières pour la poe'sie. Je me suis permis de témoigner mon mécontentement...
ROSINE , souriant.
En très bonne prose.
SOLANGE
Elle n'a point voulu m'entendre. L'aveuglement n'a fait qu'accroitre, et Ptosine sait ce qui en a résulté.
ROSINE
Très bien. Au bout de quelques jours, il a fallu quitter le cbàteau pour courir à la ville. Le père, le meilleur homme du monde , préférant la chasse, la campagne, a d'abord voulu s'y opposer... Céphise a pleuré, le Baron s'est attendri ; vous, comme un preux chevalier, le chagrin sur le front , le dépit dans le cœur, aimant de toutes vos forces, pestant de même, avez suivi la dame de vos pensées avec un peu d'humeur. Nous arrivons. . . On nous reçoit avec transport. . . Nous étions annoncées, attendues, désirées, et nous n'avions pas dit un mot, qu'on admirait déjà. . . Dès le lendemain , vers adressés, réponses prestes; nous les avions faites d'avance . . . Visites , bons mots , assaut d'esprit. . . Académie créée, citée, composée d'une foule depetitsMessieurs bien jolis, bien vains, bien inconnus, qui passent leur vie à chercher des rimes et des bonnes fortunes, font,
COMÉDIE. .i
par an , mille vers pour leurs belles , et pas un pour la postérité.
SOLANGE
Cependant , Rosine , Céphise a réellement de l'esprit.
ROSINE
Et beaucoup. Des grâces, de vrais talens... plus encore , des qualités. J'ose croire pouvoir en juger, j'ai été élevée avec elle; nous avons reçu la même éducation : ma famille a éprouvé des malheurs... Céphise est comtesse, et Rosine femme de chambre.
SOLANGE
Ah! cet état n'était pas fait pour vous.
ROSINE
Non, mais je me suis faite pour mon état , et cela revient au même. Qu'en est-il arrivé?... j'écris peu , je ne parle pas beaucoup , je pense quelquefois : j'emploie mieux mon temps.
SOLANGE
Si ce ridicule de Céphise était la seule chose que j eusse à craindre, j'espérerais encore. Un moment suffit pour lui désiller les yeux... elle a déjà fermé sa porte à plusieurs de ces originaux; mais elle parait tenir à un seul, plus dangereux mille fois qu'eux tous.
ROSINE
C'est le Chevalier , n'est-ce pas. Au moins celui-là en vaut-il la peine. De la gaieté , de la naissance , du courage , des hal'ks charmans , et par-
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dessus tout cela, deux yeux qui disent sans cesse à une femme qu'on la trouve jolie. Vous sentez bien, Monsieur, qu'il est difficile de n'être pas quelque fois de l'avis de ces yeu\-là.
SOLANGE
Et voilà ce qui me fait trembler. Quand je compare son ton léger, étourdi, mais amusant, avec ma bonhomie , ma franchise tendre , réfléchie , peut-être un peu sévère, je sens qu'il doit avoir la préférence. Ses grâces , ses défauts même peuvent tourner la tète... S'il allait lui plaire!
ROSINE
Lui plaire ! désabusez-vous ; la distraire , tout au plus. Esprit superficiel, du bruit, des mots , du vent. Je le compare à ces pagodes de cheminées que les gens les plus sensés vont machinalement toucher du doigt, pour s'amuser un instant de leurs grimaces.
SOLANGE
Plaise au Ciel !
ROSINE
De plus , vous savez que , dans ce moment, les sciences , les arts , la poésie l'occupent ; mais le cœur, Monsieur, le cœur aura son tour: il parlera , l'esprit alors n'aura plus qu'à se taire. Ce cœur... vous l'avez ; elle n'en veut pas convenir , par une vanité mal entendue ; mais j'espère tout. Céphise vous estime, le Baron vous désire pour gendre, la suivante est dans vos intérêts... d'après cela, il y aurait bien du malheur, si Madame
venait à refuser ce qui doit faire votre bonheur et le sien. (Ccphise paraît. ) Adieu , je vous laisse avec elle.