SCÈNE IL
SOLANGE, CEPHTSE en robe du matin, tenant plusieurs papiers qu'elle lit avec satisfaction.
CE PUISE
Ah! vous voilà, Solange!
SOLANGE
Oui, Madame, j'attendais qu'on pût se présenter chez vous. Commencer à rendre hommage à ce qu'on aime, est d'un présage heureux pour tout le reste du jour.
CEPHISE.
Aussi... ai-je une bonne nouvelle à vous annoncer ; nous n'avons point aujourd'hui de séance littéraire.
SOLANGE
Il est certain que je ne puis pas m'en affliger , vous donnerez au moins une journée tout entière à l'amitié. Je vous l'avoue bonnement , j'aime encore mieux applaudir à votre cœur qu'à votre esprit.
Je me flatte que vous êtes bien sûr de l'un , vous doutez un peu de l'autre , et moi , je veux vous convaincre... ( Souriant.) OU VOUSséduîre. (Une pause.) VOUS
n'aimez pas prodigieusement la poésie je crois.
SOLANGE
J'estime infiniment les vrais poètes, et sans
,6s CÉPHISE,
composer des vers, je les lis, je les enteiiù? u^t plaisir: il est permis d'être sévère, mais jamais injuste ; et quand même je n'espérerais plus voir renaître les génies supérieurs qui ont illustré la France, je me croirais encore obligé (l'applaudir aux efforts de ceux qui cherchent à les imiter.
CÉPHISE
Eh bien! voici... (Revenant à elle.) voici des ouvrages de différens genres... la chanson que je chantai hier.
SOLANGE
Et que vous chantâtes à merveille.
céphise.
Vous avez trouvé les couplets ?
SOLANGE
Jolis.
CÉPHISE
Ils étaient du Chevalier.
SOLANGE , plus froidement.
Du Chevalier! Ah! je ne m'étonne plus.
CÉPHISE
Tenez... Quelque chose de plus grave , et qui vous conviendra peut-être davantage ; c'est le premier chant d'un poème.
SOLANGE , prenant un peu d'humeur.
Un poème! seulement! (A part.) du Chevalier encore , je gage ?
CÉPHISE
Eh bien! cela vous surprend?
SOLANGE
J'en conviens, je trouve de la hardiesse à tenter.
COMÉDIE. i63
CÉPHISE , avec chaleur, la première phrase.
Et de la gloire à réussir. Lisez... Je vous avertis que c'est un jeune auteur qui commence...
SOLANGE, avec vivacité.
Par où il devait finir... Ces jeunes auteurs sont d'une confiance!
CÉPHISE, étonnée.
Monsieur... mais enfin...
SOLANGE, avec humeur
Mais enfin, Madame, vous le savez comme moi : ne voyons-nous pas tous les jours mille ouvrages de cette nature, sans goût, sons génie, sans lecteurs? Malheureux avortons qui expirent en naissant, qui n'ont enfin du poème que le titre qu'ils ont ose profaner.
CEPHISE» sèchement, et voulant reprendre le papier-
C'est annoncer déjà de la prévention, et...
SOLANGE , revenant à lui.
Heureux si je suis forcé d'en revenir! (Il lit.) « DIANE ET END Y MI ON. »
Le sujet n'est pas neuf, mais il est agréable.
CÉPHISE , d'un air satisfait.
Lisez... lisez.
SOLANGE lit.
« A peine le soleil commençait sa carrière,
» A peine de ses feux il réchauffait la terre,
» Diane parcourait les rochers et les hois,
» Insultant à l'Amour, et méprisant ses lois.
Pas mal.
CÉPHISE , flattée
Oh! vous verrez... Continuez.
M CÉPHISE
SOLVNGE poursuit.
» Nonchalamment couché sous un berceau de roses, » Ayant pour lit des fleurs tout récemment écluses.
( Il s'arrête et répète avec l'air mécontent: )
Tout récemment ('closes... Ahf...
CEPHISE, trépignant d'impatience.
\llez donc , Monsieur.
SOLANGE lit lentement et d'un air qui blâme.
» L'Amour la voit, l' entend, et jure de venger
» Son pouvoir, que Diane en vain croit outrager. »
Oh! pour le coup , ceci...
CE PUISE sur les tcpines.
Vous lisez si cruellement !
SOLANGE
Je lis comme il y a.
CÉPHISE
Comme il y a! (Elle relit les deux derniers vers avec chaleur et enthousiasme.)
« L'Amour la voit, l'entend, et jure de venger
» Son pouvoir, que Diane en vain croit outrager. »
Voilà comme on lit , Monsieur.
SOLANGE
C'est fort bien lu , assurément ; mais cela ne rend pas les vers meilleurs.
CÉPHISE
Non! Ah!... cela est fâcheux.
SOLANGE
Au fait , vous prenez donc , Madame , un grand intérêt à cet ouvrage ?
CEPHISE , embarrasse'e et revenant à elle.
Moi , mais oui , assez.
COMEDIE. i65
SOLANGE
D'après cela, vous rendriez, je crois, un grand service à L'auteur', en lui conseillant de ne pas al' 1er plus loin ; qu'il s en tienne aux chansons.
CÉPIIISE.
En voilà assez, Monsieur, rendez-moi ce papier, l'auteur vous remercie.
SOLANGE
Je serais au desespoir si...
CEPHISE , avec le ton amer.
Oh! non... Pourquoi? on a un goût bizarre, on ne trouve rien de bon, on blâme tout, on n'en est que plus malheureux , et on ne peut pas l'aire un crime à un homme de ce qu'il est mal organisé: au contraire, on doit le plaindre. Ainsi, Monsieur, je n'en continuerai pas moins, malgré vos sages conseils.
SOLANGE , très étonné.
Vous n'en continuerez pas moins!... (v)uoi, c'est vous?... ah ! je vois à présent combien je suis coupable... pardon. Mais vous m'avez demandé... CÉPHISE.
Comment ! vous vous excusez ! n'allez-vous pas croire que je vous en veux? Aiîez, Monsieur, j'étais sûr d'avance que jus trouveriez cela mauvais.
SOLANGE
En ce cas, pourquoi me consulter?
Heureusement il est des lecteurs plus indulgens.
SOLANGE
C'est-à-dire moins sincères.
tom. m. 1 1
i66 CÉPHISE,