CÉPHISE , LE CHEVALIER
( Le Chevalier est habille très richement. )
Chevalier , je vous avertis que je suis d'un maussade , d'un sombre . . .
LE CHEVALIER
C'est me donner ordre de le dissiper, et je m'en charge. Eh! diles-moi, d'où vient ce chagrin détestable ? Est-ce votre épagneul , ou votre intendant? Ces animaux-là ne sont bons qu'à donner des vapeurs... Mais votre toilette n'est pas fort avancée... Le feu de la composition... ( Il va à la table sur
,94 CÉEHÏSE,
].-1([ueiie sont des papiers. ) Parlez -moi donc de mon habit. Convenez que ces paillons sont du meilleur goût... Je ne connais que les broderies de couleur, moi; cela imite la nature.
CÉPHISE
Je le trouve charmant.
LE CHEVALIER
Charmant ne dit rien ; délicieux, passe. Parlons d'affaires : ne baiscrai-je pas aujourd hui cette main
divine ? ( Il la baise plusieurs fois, et pense renverser le me'tier. ) CÉPHISE.
Que vous êtes étourdi ! tenez , je ne suis pas i^aie, et le ton badin ne réussirait pas.
LE CHEVALIER
Eh! mais ce sera tout aussi sérieux que vous le voudrez. Après tout , il y a si long-temps que nous
SIOIIS aimons. ( Il s'assied. )
CÉPHISE
Je l'ignorais, je l'avoue.
LE CHEVALIER
Ah! voilà une plaisanterie cruelle! On ne tient pas à ces choses -là. Comment! vous ne vous êtes pas aperçue de ma ilamme , de mes soupirs, de ma timidité... de ma jalousie?... Ah!.., je n'ai rien là -dessus à me reprocher, et vous pouvez vous livrer sans crainte à vos sentimens pour l'amant le plus tendre.
CÉPHISE
11 me semble vous avoir prié. . .
COMÉDIE. ujb
LE CHEVALIER
Vous obéir est ma loi suprême ; quelque rigoureux que soient vos ordres , je périrai plutôt que de ne les pas suivre. ( D'un ion très fat. ) Oh! il ne sera pas possible que vous résistiez à une passion si héroïque ; car enfin, tôt ou tard , il faudra bien finir le roman.
CÉPHTSE.
Que cela peut-il signifier ?
LE CHEVALIER
Mais je dis... cela signifie... qu'il est temps que l'hymen resserre les nœuds de l'amour.
CÉPHISE
Avec qui donc ?
LE CHEVALIER
Parbleu! avec moi, peut-être. Vous me concevez, je vous conviens; vous êtes veuve, je suis garçon ; il ne manque plus qu'un notaire.
Ah ! c'est vous qui vous êtes arrangé.
LE CHEVALIER
Ma foi! oui , moi , j'ai compte là-dessus , j'en ai même reçu les complimens.
CÉPHISE
Vous êtes bien téméraire !
LE CHEVALIER, avec fatuité.
C'est un reproche qu'on me fait quelquefois.
CÉPHISE
Et vous avez cru que je consentirais?...
i96 GÉPHISE,
LE CHEVALIER
Ah! oui, je suis sûr Je vous; vous le savez comme moi , je suis l'époux qu'il vous faut ; mais votre père ne pense pas tout-à-fait comme nous deux sur cet article : au reste, c'est un bon homme, bien tendre , bien faible , à qui nous ferons entendre raison.
CÉPHISE
Parler ainsi de mon père! je ne le souffrirai pas.
LE CHEVALIER
Bon! moi, je croyais (pion pouvait rire librement de ses grands païens en petit comité.
Vous ne respectez rien , on me l'avait dit ; mais je n'aurais jamais cru que votre étourderie...
LE CHEVALIER
Ma foi ! je ne l'aurais pas cru non plus. Mais la faute est faite ; il faut bien le croire à présent. Allons, c'est dit, je me repens; vous pardonnez, je sonne ; Rosine vient, on vous habille , et nous partons- ( Il dérange le métier , Céphise le rapproche avec dépit. ) CÉPHISE.
Je reste.
LE CHEVALIER
Rancune tenante! Savez-vous bien à la fin que vous me poussez à bout ? ( n repousse le métier. ) Laissez ce triste ouvrage... Parlez donc, répondez, grondez-moi plutôt, ou je vais me venger sur ce métier fatal... Gravité touchante!... Air digne...
COMEDIE. i97
Distraction assez bien jouée... Oh ! vous avez étudié votre rôle... il ne serait pas possililc de le rendre aussi naturellement. Madame , Madame , décidément , étes-vous devenue muette ?
CÉPHISE
Mon silence aurait assez dû vous dire. . .
LE CHEVALIER
Oh! je n'entends pas le silence, moi.
CÉPHISE, impatientée.
Que cette conversation m'excède ; m entendez-vous plus clairement, à présent?
LE CHEVALIER
Oui , à la bonne heure ; cela commence à devenir fort intelligible : j'ai mal pris mon moment.
( Céphise impatienter travaille , et casse la soie de dépit.) Je m Cil
irais bien , mais je suis sur que vous me rappellerez.
CÉPHISE
Essayez , Monsieur , essayez.
LE CHEVALIER
A la bonne heure, Madame, dès que vous le prenez sur ce ton , on s'en ira. ( il se rassied. ) Encore faut-il...
CÉPHISE , se levant.
Non , Monsieur , c'est moi , c'est moi qui vous cède la place... mais soyez bien prévenu que je prendrai désormais les précautions les plus sures pour ne plus être exposée à me trouver avec un homme qui me devait au moins des égards et de la considération. (Elle soit. )
TOM. III. l3
>,,8 CÉPH1SE,