AGATHE, LISETTE
AGATHE , tenant un livre qu'elle ne lit pas ; elle se lève , et se dit à elle-même.
Mon oncle est inquiet ; il attend Célicour ;
En même temps il mande son notaire :
Voudrait-il nous unir ? Mais pourquoi ce mystère ?
Il faut aussi feindre à mon tour.
Un peu d'adresse est souvent nécessaire , Quand on veut accorder la prudence et l'amour.
LISETTE, jetant son livre.
Ce livre-là m'impatiente...
( Haut. )
Mademoiselle ne lit pas Cette traduction savante Dont son oncle fait tant de cas?
Lisette , que dis-tu ?
LISETTE , à part.
Pour le coup , j'en suis sûre.
( Haut. )
Serez-vous là... de bonne foi ?
ai8 LE CONNAISSE H,
AGATHE
Moi, j'aurais des secrets pour toi !
A ta discrétion ce serait faire injure.
LISETTE
Le jeune Célicour...
AGATHE , affectant l'air d'indifférence.
Il arrive aujourd'hui.
LISETTE , avec malice.
Et c'est un grand plaisir ?
AGATHE , avec l'air indiffèrent.
C'en doit être un pour lui.
LISETTE , avec impatience.
Pour lui! pour nous! la chose est assez claire... Vous l'aimez ?
AGATHE
LISETTE
Tout me le fait penser ?
AGATHE , ironiquement.
En effet, avec lui , l'an passé , chez son père, J'ai été presqu'un mois: dès-lors, il doitmc plaire !...
LISETTE, piquée.
11 en faut souvent moins pour nous intéresser.
AGATHE
A ce point, sur mon compte as-tu pu te méprendre? Mon oncle le chérit, et voudrait l'avancer ; Il est poète , aimable , et peut nous amuser : Voilà tout l'intérêt qu'à lui je saurais prendre.
LISETTE
Voilà tout l'intérêt?. . . Comme on va s'abuser! Lisette aurait gagé qu'un souvenir plus tendre . . .
AGATHE
Lisette aurait perdu.
LISETTE
Daignez donc m 'excuser :
J'abjure mon erreur; votre raison m'enchante... Tenez , je vous crois franche... autant qu'indifférente ; XI nous amusera î . . . C'est beaucoup ; car enfin , Tous ces messieurs savans, et leur mine pédante , Leur jargon hérissé de grec et de latin , N'est pas chose divertissante.
AGATHE
Tu les trouves bien ennuyeux, Tu t'affliges de voir ce bizarre assemblage ; J'en ris, moi. . . n'est-ce pas plus sage ? Juge toi-même entre nous deux.
LISETTE
Yousavez, j'en conviens, un naturel heureux; Mais pour moi , qui n'ai pas un si bon caractère, Qui suis moins indulgente... et surtout plus sincère. Je vous dis franchement qu'en eux tout me déplaît ;
Un beau diseur , souvent si laid !
Beaucoup d'esprit qui nous ennuie ,
Des contes faits pour endormir ;
Une façon de vous trouver jolie ,
A vous en ôter le plaisir :
Médians, parés du nom de sages!
Petits êtres, bien sots, bien foux!
Et qui viennent quêter chez nous
Et des dîners et des suffrages, Eh bien! il faut pourtant lire leurs longs ouvrages,
22o LE CONNAISSEUR,
Ecouter leurs bons mots du matin jusqu'au soir : Bien pis, il faut en rire, et puis, tous les jours, voir Poissons, singes, cailloux, squelettes, coquillages; Les langer, déranger, noter, coter, frotter: Dans ce que dit Monsieur, trouver monts et merveilles, Applaudir un archet qui jure à nos oreilles, Et sans cesse être au guet , de peur de rien gâter...
AGATHE , entendant du bruit.
On vient . . .
LISETTE
Ce sera lui.
AGATHE
Vers ces lieux il s'avance.
LISETTE
Oui , c'est Célicour , je l'entends.
AGATHE , à part.
Sous une feinte indifférence , Tâchons de déguiser l'intérêt que j'y prends.
LISETTE, à part.
Bien fin qui peut savoir ce qu'une fille pense.