JUGEMENT DE GEOFFROI
IX I E N n'est plus commun que cette ^Brouette du Fincdgrier: un riche négociant est sur le point de marier sa fille, lorsqu'il est ruine par une banqueroute. Le gendre, qui, dans ce mariage, considérait beaucoup la dot, n'est pas pressé de conclure et se retire. A sa place se présente un commis du négociant, fils d'un vinaigrier : son père vient lui-même faire la demande avec son habit d'ouvrier et sa brouette ; ce qui déplaît beaucoup au jeune amant et ne flatte pas davantage le négociant ruiné. Mais tous les deux changent de sentiment ^ lorsque le Vinaigrier, ouvrant son barU, fait voir qu'il est plein d'or : cela lève toutes les difficultés. Le caractère du Vinaigrier est théâtral, quoiqu'il ne soit pas dans la nature : il y a beaucoup d'hommes capables de cette constance et de cette économie opiniâtre qui produit à la longue de grands trésors, en accumulant chaque jour de petits gains ; mais ce caractère de par- \ cimonie sévère et patiente, cette habitude de privation suppose une âme dure , un attachement invincible à cet
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argent qu'on n a pu amasser qu'avec tant de peines.
L'homme qui, pendant quarante-cinq ans, n'a songé
I qu'à remplir d'or son baril y ne peut être si sensible , si
I gai, si généreul, si désintéressé, si bon père, que l'est
( cet honnête vinaigrier; mais le merveilleux même du
rôle contribue à le rendre intéressant : car, quoique
l'objet essentiel de la comédie soit de peindre les mœurs
communes et ordinaires, la multitude n'est frappée que
de ce qui est étonnant , extraordinaire ; c'est la véritable
cause du discrédit actuel de la bonne comédie. Quand
Boileau a dit :
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable,
il ^ sous-entendu pour les esprits délicats et cultivés ; car pour la multitude il faut retourner le vers :
Rien n*est beau que le faux, le faux seul est aimable.
L'expérience journalière le prouve. Depuis que le théâtre et la littérature sont en proie à la multitude, depuis que les profanes et les barbares ont fait irruption dans le sanctuaire des arts , tout est perdu ; il n'y a plus de goiit, de règle, ni, pour ainsi dire, de religion littéraire et poétique ; il n'y a plus de bons auteurs , parce qu'il n'y a plus de bons juges : la littérature est la cour du roi Pétaud.
Il y a un peu de déclamation dans ce morceau spirituel, écrit en 1807 V^^^ ^^ feuilleton d'un journal, au sortir d'une grande révolution, lorsque l'opinion publique irritée retournait violemment aux vieux principes de morale et de sociabilité.
Geoflfroy tombe dans une grande erreur, lorsqu'il <Ht que Vobjet de la comédie est de peindre les mœurs communes et ordinaires. Ce ne serait pas la peine d aller au théâtre si Ton n'y représentait que ce qui se voit tous les jours et en tous lieux. On y veut trouver les mœurs existantes, il est vrai, mais adaptées à des évènemens rares. D'après ce critique, rien ne serait plus commun qu'un misantrope comme celui de Molière, quoiqu'il n'en ait peut-être jamais existé* Sans doute , l'Avare, le Tartufe, le Menteur, le Distrait, sont des originaux dont il y a beaucoup de copies; mais ils sont en bien / petite minorité comparativement au reste de la société. ' Si, en général, les hommes qui mettent sou sur sou pendant quarante-cinq ans sont des fesse-mathieu , s'ils sont sots, durs et aigre-fins, il y en a quelques-uns de généreux et de bons ; c'est avoir une fausse idée de la nature que de croire qu'elle n'a qu'une voie pour agir. Il n'est pas prouvé à beaucoup près qu'une vertu ou une qualité soit invariablement accompagnée d'un défaut, et qu'un vice en soit toujours mathématiquement la conséquence. Sans doute, il y a plus d'âmes dures que d'âmes sensibles dans les hommes qui ont beaucoup de patience et d'économie ; mais il en est pourtant de cette dernière espèce : c'est une exception peut-être , mais enfin elle existe. L'homme bon et économe est dans la nature. On l'a vu quelquefois et on le voit encore : or, c'est un personnage de cette espèce que Mercier a voulu peindre. D'ailleurs, n'existât-il point, il aurait eu rai- If son de l'inventer. Au théâtre, l'idéal est préférable au .*I positif; là, comme dans les romans, les hommes tels qu'ils devraient être sont plus intéressans que les hom-
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mes tels qu'ils sont. Geoffroy a été ii^uste envers Mer^ cier dont il était plutôt le détracteur que le critique. Ajoutez qu'il se met en opposition avec la vérité historique en trouvant le Vinaigrier hors de nature. C'est une anecdote , c'est un fait réellement arrivé qui a fourni le sujet de la pièce ; et si le vrai^ comme le dit Boileau, n'est pas toujours vraisemblable , qu'on détermine donc la limite qui sépare l'un de l'autre.
La Brouette est une de ces pièces qui renferment le plus [ de morale pratique à l'usage des moyennes classes, et elle ^ est exprimée avec une originalité et avec une singularité piquante. Elle abonde en détails de sentimens qui touchent sans fatiguer. On n'y trouve, il est vrai, ni la gaîté de Regnard, ni les saillies de Dancourt , ni les subtiUtés de Marivaux, ni les épigrammes de Beaumarchais, mais du naturel sans trivialité, du comique sans cynisme, des caractères vrais, des idées peu communes.' On pourrait y blâmer un ton trop sérieux. L'auteur ne s'est pas assez persuadé que la comédie ne doit pas être trop raisonnable, qu'elle veut de l'exagération et des couleurs chargées ; et il oubliait qu'elle a une marotte , qu'elle secoue des grelots et qu'elle prend un masque.
Jullefort, cependant, est un personnage assez comique. Il présente même un caractère défini, et, qui plus est, un caractère qui était neuf à la scène avant la pièce de l'auteur.
L'événement de la faillite de M. Delomer forme une péripétie qui vient à propos; mais cette faillite manque un peu de vraisemblance. On n'aurait pas pu croire que ce vieux négociant qui n'attend, comme il le dit luimême, que quelques rentrées pour se retirer, ait eu
Timprùdence d aiisancer ses fonds à des étrangers, à des commerçans de Hambourg, sans aucune garantie. Il eût été mieux que M. Delomer ne fût pas tout à fait ruiné, et qu'il lui restât de quoi continuer encore son commerce; car on pourrait croire que la nécessité impérieuse où il se trouve contribue beaucoup à lui faire accepter les offres du père vinaigrier. Ajoutons aussi qu'il aurait pu profiter de l'accident fâcheux qui lui arrive, pour éprouver son futur gendre et le jeune Dominique tout à la fois , ce qui le mettrait à même de reconnaître les bonnes qualités de celui-ci. C'est une règle, qu'on doit tirer tout le parti possible d'un événement,! et c'est une faute contre l'art que de faire arriver une grande catastrophe pour produire un résultat médiocre.
Le caractère de Delomer n'est pas d'ailleurs aussi bien tracé que ceux de Dominique père et Jullefort« C'est un homme plein de bonté et de bon sens , mais indécis, faible, incertain et peu clairvoyant; dans son explication avec JuUefort, il ne s'aperçoit point de l'avidité et de l'hypocrisie de celui-ci, qui pourtant est as-ij sez remarquable ; il joue avec lui le rôle d'un GérontQ^
Le dialogue de la Brouette n'est point boursoufSé ni rempli de ces amplifications déclamatoires et larmoyantes, de ces sermons, de ces moralités verbeuses dont abondent le Juge y le Déserteur ^ \ Indigent y et les autres pièces qui ont précédé celle-ci. Le style en est simple , agréable et correct. On y trouve des mots piquans et même de la gaîté, ce qui n'était pas dans le caractère de l'esprit de Mercier. La comparaison que le Vinaigrier iiait de son fils à un grain de moutarde est une excellente saillie , et , en méjne tems , une comparaison in-
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génieuse et yiaie. Que de grains de mcHifarde on a tus monter fort haut de nos jours ! Par malhoir, il en est beaucoup qui n ont produit que du poison. Qu attendre d'une semence qui a été déposée par Finondation et qui a germé dans la fange ?
On pourrait trouver peut-être que la condition des personnages de cette comédie n'est pas assez relevée. C'est une des causes de la décadence de notre théâtre , que cette grande délicatesse sur le choix des individus qui -figurent dans une pièce. Nos premiers auteurs, à commencer par Molière, ne craignaient point de £iire figurer des bûcherons, des paysans, des marchands dans leurs ouvrages. L'auteur dramatique ne peut-41 donc plus imiter la nature que d'après la bonne compagnie, et n'aller chercher des caractères que dans les salons? La peinture s'exerce le plus souvent sur des scènes de village, de marchés, d ateliers; pourquoi n'en serait -il pas de même du théâtre ? Les Romains avaient, outre la comédie moyenne, la Prœtejcta, et la petite comédie ou la Tabemaria. Pourquoi ne les aurions-nous pas aussi? Le Vinaigrier de Mercier est un homme qui sort de sa \ classe et qui est au-dessus de ses confrères quoiqu'il I roule sa brouette. Il y a sans doute au monde une classe ' d'hommes chez lesquels on trouve plus d'élévation de sentimens, plus de noblesse, plus d'idées morales et plus de lumières que dans les autres classes; mais ce n'est pas la plus dramatique : et d'ailleurs, quand on saura la faire parler convenablement , dans une pièce héroïque, nous pourrons peut-être négliger les pièces qui représentent des mœurç inférieures. Montrez -nous des chefs - d'œuvre dans les gr^ds tableaux d'histoire ,
DE LA BROUETTE DU VINAIGRIER, an
et nous serons moins disposés à nous arrêter devant les tableaux de genre.
Que Ton fasse attention, d'ailleurs, que Mercier s'était fait un système de faire figurer principalement la cjasse moyenne du peuple dans ses pièces. Il avait une philosophie à lui, qui s'étendait bien plus loin que celle des philosophes ses contemporains, et surtout de ceux de l'école de Voltaire. Il aimait à exciter l'intérêt pour la classe laborieuse, qu'il croyait pli^s près de la nature. Il a cherché à justifier ce système de la manière suivante : <^^n drame , quelque parfait qu'on le suppose , ne saurait trop être à la portée du peuple ; il ne pourrait même paraître parfait qu'en parlant éloquemment à la multitude. Le peuple recèle des semences toutes prêtes à être mises en action, dès que la flamme du gér ni^ yiend^î^ les développer. Le peuple peut fort bien n'être pas initié dans les profondeurs 4^ la métaphysique, dans le chaos et l'immensité de l'histoire , dan^ les prodiges nouveaux de la physique et fie l'astronomie ; mais il sent vivement^ il aperçoit toute image, il découvre certaips rapports ; il n'est pas étranger à un sentiment vif et même délicat. Le poètp n a pas besoin de s'élever jusqu'aux uues pour parvenir à le tpucher; quil £^vanc0 une vérité intéressante^ une ipaxime juste, qu'il offre un tal^leau n^ïf et touchant , il verra tpus les cœurs s'énappvQir, il les soulèvera avec le 61 puissapt qu'il tient en ses maii)s ; le§ connaissances s'y fschapperont du sein des ténèbres où elleç étaient renfermées, les idées du peuple se dévoileront rapidement, et deviendront peut-être l'objet, des méditations du philosophe.
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« Eh! n'ayons -nous pas des exemples nombreux de ce que j avance ? Que de fois le parterre a eu plus d'esprit que Fauteur ! Que d'allusions fines il a créées ! allusions que celui-ci n'avait pas su prévoir. Quelle finesse de tact! Quel véhément enthousiasme! Le comédien n'est-il pas toujours trompé dans l'efFet? Le trait qu'il dédaignait , qu'il voulait supprimer, est celuilà même qui part et enflamme la multitude : elle lui apprend ce qu'il doit dorénavant sentir et rendre. Il semble que toutes les connaissances soient rassemblées dans cette foule ; et elles y sont en effet. Chaque spectateur juge en homme public , et non en simple particulier : il oublie et ses intérêts et ses préjugés ; il est juste contre lui-même; et c'est une vérité de fait, qu'à la longue le peuple est le juge le plus intègre. Il y a ;\ donc, dans chaque homme, je ne sais quel discernement qui brille pour lui faire connaître ce qui est bon, et qui le lui rend sensible. Leur raison a beau être en* veloppée d'erreurs , il s'en échappe un rayon qui semble, pour un instant, les dissiper toutes : ces esprits, ordinairement si divisés, semblent, en se réunissant, acquérir un degré de force et de justesse, qui étonne l'homme attentif et confond sa raison. »
Sterne semble avoir justifié Mercier de n'avoir pas voulu mettre les mœurs de la bonne compagnie sur la scène, lorsqu'il dit que dans notre civilisation si avancée , les hommes sont comme des médailles qui se ressemblent toutes depuis que l'empreinte en a été effacée par le frottement.
C'est peut-être une grande erreur, que de croire qu'il y a plus d'originalité dans la classe industrieuse que
dans la classe riche. Elles ont des vices toutes les deux ; et, quant aux vertus, l'une a toutes celles que la dépendance et l'ignorance la disposent à avoir, comme Vautre toutes celles qui sont compatibles avec les plaisirs et la vanité.
Ch. N.— P. L,