SCÈNE VI
VANGLENNE, madame MILVILLE.
VANGLENNE.
Femme cruelle et lâche! tu n'étais pas même digne de ma vengeance... Je la regrette. Oublions , dans le sein de l'amitié, qu'il existe des cœurs à ce point insensibles et envieux.
I. Ce déuoûmeut est théâtral; mais on se tromperait si Ton croyait qu'il résulte des caractères de M. et de madame Dortigny. La grande avarice , la grande dureté de ces deux personnages , leur extrême amour pour Pargent ne doit pas les aveugler sur leurs intérêts , .au contraire ; et ordinairement les gens cupides sont plus politiques que cela. Devaient-ils s'attendre à hériter d*un homme comme Vanglenne , même sans Tavoir mal ré^u ? De vrais financiers ne se conduiraient pas ainsi; ils calculeraient que, malgré le mariage de ce cousin, ils pourraient encore tirer parti de lui par la suite, en empruntant de l'argent, en un mot qu'ils pourraient faire des affaires avec lui. La grande maxime des gens qui vivent dans la finance ou dans le commerce est de ne jamais se fâcher. Cet emportement de Favarice est tout à fait maladroit
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EXAMEN
J jE tître de cette pièce n'est pas juste: il ferait croire que la Guadeloupe produit plus d'hommes généreux que les autres pays du monde, et que là seulement réside la bienfaisance. Sans doute les bons cœurs sont de tous les climats : il en est sous toutes les latitudes , et Ton peut trouver de la sensibilité dans les forêts épaisses du Brésil et dans les savanes brûlantes de la Colombie comme aux plaines glacées de l'Ourse ou dans les marais du Bosphore; mais il serait peut-être permis de douter qu'elle eût établi son trône dans les cœurs des créoles superbes et indolens, qui s'endorment au bruit des coups de fouet qu'ils font donner à leurs esclaves, ou qui s'enrichissent au trafic de la chair humaine connu sous le nom de traite des Noirs. Non , ce n'est point parmi les habitans de la Trinité, de la Jamaïque ou de la Guadeloupe qu'il faut aller chercher un ami de l'humanité , quelques belles qualités qu'on leur reconnaisse d'ailleurs, et quoiqu'il puisse s'y en trouver.
I. Le rôle de madame Milvilie fut rempli à la Gomédie-ItalienDe par madame Yerteuil, et celui de Fanglenne, par M. Granger, le Mole de ce théâtre.
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Yanglenne est un caractère sublime, un caractère extraordinaire ; il est le beau idéal de la classe des parvenus d*outre-nier. C'est un grand phénomène qu'un homme libéral qui a acquis une grande fortune ! Ordinairement , dans la classe des enrichis , on ne connaît qu'une manière de faire du bien y c'est celle qui rapporte quelque chose. Elle consiste à faire travailler. Voilà la charité chrétienne de notre siècle ! Mais pourrait-on parler de l'Evangile aux en fans de Plu tus, de Mercure et de Neptune ? Ils daignent accorder du travail des mains à la multitude qui les enrichit : quelle générosité ! Toutefois ils cherchent tant qu'ils peuvent à se passer des bras par les inventions et les machines; mais ils n'en ont pas moins fait multiplier, à un degré immense, le nombre des maçons, des tisserands, des matelots et des portefaix. Ils feront quelque jour, du genre humain , une masse éminemment et uniquement travaillante : ils réussiront à faire des salariés de tout, depuis les ouvriers des ports et des fabriques jusqu'aux enfans d'Apollon. Dans les siècles derniers , la superstition précipitait les générations dans les cloîtres; naguère, un conquérant législateur la précipitait dans les camps ; mais les possesseurs de capitaux , plus éclairés , la précipiteront dans les ateliers. L'humanité, la multitude est, à leurs yeux, une matière première animée, une réunion d'animaux qu'ils tondent, font marcher ou travailler, selon l'usage auquel ils l'appliquent.
Ainsi donc , il n'y a de dignes de $ecours aujourd'hui que ceux qui travaillent corporellement. La bienfaisance financière consiste à nourrir des gens robustes ou à employer des mains laborieuses. Dites à tel spé-
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culateur, qui fut d'abord pauvre comme Vanglenne, et qui est devenu plus riche que lui , dites-lui qu'il y a des infortunes clandestines, d'honnêtes gens en proie aux peines morales par suite des privations physiques, il ne le croira pas. Tel se pique d'avoir établi des filatures, d'avoir fait construire des bateaux à vapeur et bâti des hôtels , d'avoir amélioré des mérinos , d'avoir creusé un canal, d'être, en un mot, reconnu pour le génie le plus investigateur en industrie de son siècle ; mais de sauver une famille intéressante de la misère, de rendre un cœur content, d'encourager le talent d'un homme de mérite, de combler une âme de joie, de faire des avances à un artiste bu à un savant, et , comme dit La Bruyère , « de prévenir d'extrêmes besoins , et « d'y remédier : sa curiosité ne s'étend point jusque là. »
Que l'on se garde bien de croire pourtant qu'il n'y a pas de belles âmes. Il en est, pour l'honneur de notre espèce et de la civilisation. Il en est, de la trempe de ce bon Stanislas, roi de Pologne, et à qui nous de» vous la Lorraine. C'est lut qui disait : « Quel cœur « assez barbare pourrait ne pas avoir du plaisir à sou- « lager les peines des malheureux ? Il n'en est point du « bien qu'on leur fait comme du grain qu'on jette « dans la terre, et qui doit être long-tems à y germer, « au hasard même d'y pourrir et de ne jamais s'y re- « produire ;' c'est déjà recueillir les biens que les semer, » et c'est le tems de la moisson le moment même où » on les répand. »
Et nous, nous ajoutons que les bienfaits sont un trésor qui s'accroît à mesure qu'on le partage, que ce sont les jouissances les plus réelles de la vie; celles qui
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laissent le plus iV impressions agréables et dé souvenirs rians. Le vrai ëpicuréisme, c'est celui de donner, de faire du bien. Volupté des âmes tendres! elle remplit les cœurs et élève Fhomme au dessus de lui-même. Voltaire qui, malgré tout son septicisme en affections du cœur, connut cette volupté, a dit:
Tendons une main bienfaisante A cet infortuné que le ciel nous présente ; Il suffît qu'il soit homme et qu'il soit malheureux.
Ainsi s'exprimeraient les Jacques Cœur, les Corne de Médicis et les Samuel Bernard de notre époque , si , comme le sage ChaiTon, ils étaient persuadés « que ce « qui est donné n'est jamais perdu pour nous; » s'ils pensaient comme Marc-Antoine, lorsque, après avoir été presque le maître du monde, et éprouvant les revers les plus grands de la fortune, il s'écriait : « Je n'ai plus « que ce que j'ai donné. » Mot sublime, qui eût mieux convenu à un Socrate ou à un Marc-Aurèle!
Le tableau moral que le drame de Mercier présente est touchant et énergique , et offre les couleurs les plus vives. La société n'en fournit que trop souvent le modèle : on ne, pouvait mieux peindre la générosité et la compassion d'un côté ; et l'égoïsme , la cupidité et la dureté de l'autre. On y trouve peut-être la plus forte leçon qui ait jamais été donnée sur la scène, et les caractères y sont tracés avec une vigueur de pinceau digne de Richardson et de Molière réunis. Avec de pareilles qualités , cette pièce n'a donc pas eu besoin d'imbroglio , d'action compliquée , ni de mouvement. On doit lui passer ses défauts en considération de ses
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beautés, qui sont toutes dans le dialogue. Cependant il est à regretter qu'elle ne soit pas plus parfaite sous le rapport de Tart. Elle mérite de grands éloges , et nous la regardons comme une des bonnes comédies de notre théâtre; elle surpasse peut-être tout ce que nous avons de mieux , sous le rapport du but moral ; mais l'intérêt n'en est pas aussi prolongé qu'il aurait pu l'être. Il cesse au moment où Vanglenne fait connaître à sa cousine qu'il possède une fortune immense, qu'il veut la partager avec elle, et qu'il n'a joué le rôle d'indigent que pour éprouver son cousin le financier et sa femme. Si l'auteur eût renvoyé cet aveu au troisième acte, si au lieu de faire éclater son opulence et de faire venir ses parens dans un hôtel magnifique, Vanglenne se fût trouvé avec eux chez un homme tel que Mulson ; si, tenant incertains M. et M™* Dortigni, Mulson et ]\|me Milville, en persistant quelques instans dans sa feinte du premier acte , il les eût conduits à faire quelque sacrifice en faveur de leur cousine pour la venger de leur conduite barbare antérieure, et qu'enfin se démasquant, il eût demandé à sa cousine , ci*devant indigente, sa main, en lui faisant voir qu'il lui avait déjà donné 600,000 francs , alors la surprise aurait été au comble; c'eût été une espèce de coup de théâtre, et rien n'aurait manqué à cette pièce pour la mettre au niveau des meilleures de Molière, auxquelles elle est bien supérieure par l'utilité morale, et peu inférieure par l'expression des mœurs.
Elle a d'ailleurs l'avantage de peindre des caractères qui ne sont point surannés comme ceux du Bourgeois gentilhomme et même de Yjiçfare, Nous avons les ori-
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ginaux de M. et M'"* Dortigni chaque jour sous les yeux. Il 7 a peut-être maintenant plus que jamais de ces âmes impitoyables, de ces cœurs desséchés par Faction corrosive d*un égoïsme cruel. Notre siècle, tout au calcul et sous la domination des gens à argent, est abandonné à Tintéret; l'intérêt semble être à présent la loi générale du monde social : il est en quelque sorte la force de gravitation qui l'emporte; telle une comète, qui parcourt une orbite incalculable, ou va se perdre dans l'espace. Les caractères que présente cette pièce ne sont point exagérés; il y en a beaucoup de pareils dans le monde; on voit surtout beaucoup de frères et de sœurs dénaturés. C'est le vice du siècle, parce que les affections de famille ont perdu leur empire.
Quelques longueurs, des moralités trop fréquentes sont compensées par de beaux détails et des situations pathétiques. Prise dans l'ensemble , elle honore l'esprit et le cœur de Mercier, et si l'éloquence et la raison étaient les premières conditions de la comédie, la sienne serait un chef-d'œuvre. Que ne peut-on la jouer devant tous ceux qui ressemblent à M. et M"™® Dortigni ! Mais sans doute qu'elle en corrigerait bien peu : la majorité des capitalistes à âmes dures qui n'a point de cousins à la Guadeloupe, semblable à cet usurier qui écoutait un sermon contre l'usure , dirait : « L'auteur vient de « faire son métier, allons faire le nôtre, » et, le lendemain matin , ne manquerait pas de rebuter le pauvre honteux
et le mérite indigent.