ACTE I, SCENE VI. SaS
MOLIÈRE
Bonjour , Chapelle.
CHAPELLE
Qu'est-ce donc ? Vous voilà de bien mauvaise humeur.
MOLIÈRE
Il est vrai.
CHAPELLE
Tous les jours un visage plus sombre. Mais quel contraste, mon ami, entre votre personne et vos
écrits ! Tandis que votre génie divertit toute la
France, il ne vous inspire pour votre compte que des idées mélancoliques!... Allons, prenez sur vous de la gaîté... Il n'y a que cela de bon.
MOLIÈRE
Croyez-vous que je puisse être comme vous , toujours disposé à la joie et à la dissipation ?
CHAPELLE
Eh qui vous empêche ?
MOLIÈRE
Ce que j'ai en tête.
CHAPELLE
Eh bien^ n'écrivez plus... Laissez là le théâtre.
Oh! si je n'étais pas engagé dans la carrière
Mais je vous le dis, s'il fallait recommencer, j'aimerais mieux, voyez -vous, porter le mousquet que
sais-je?... que de continuer k cruelle vie d'avoir des comédies à faire, et des comédiens à conduire.
CHAPELLE
Mais quel motif vous a inspiré ce prompt dégoût? qu'avez-vous?
MOLIÈRE
J'ai... Comment vous le dire, vous qui riez de tout! Ce public deviçiit plus que jamais inconcevable dans ses jugemens; il obéit à des mouvemens aveugles dont il ne se rend pas compte.
CHAPELLE
Il est ainsi.
MOLIÈRE
Et puis les persécutions de mes ennemis, leurs sourdes intrigues, leurs cabales, leur triomphe enfin, malgré qu'on les connaisse pour ce qu'ils sont.
CHAPELLE
Ah! j'entends.... La défense de représenter l'/zwposteur est un poids dont vous ne pouvez vous délivrer.
MOLIÈRE
Eh! prétendez - vous que je demeure calme à un pareil revers? une pièce annoncée depuis si long-temps, le public assemblé, la salle éclairée... un quart d'heure avant la représentation, arrive, comme un coup de foudre, l'ordre fatal.
CHAPELLE
Mais le Roi, à ce qu'il me semble, avait déjà interdit une fois cette comédie : il y avait donc une témérité inouie à violer son ordre, et vous êtes coupable...