‹ Œuvres choisies de MercierChapitre 2 sur 272 · JOSEPH, CHARLOTTE · texte numérisé non relu

JOSEPH, CHARLOTTE

( Charlotte est conchée tout habillée sur le Ht du petit cabinet ; on ne lui

voit que les pieds. )

( La scène est éclairée par une lampe qui semble prête à s'éteindre. Joseph travaille à son métier, et relève, de temps en temps, la mèche de la lampe. Il se lève, marche sur la pointe du pied, et va voir si Charlotte, qui s'est jetée sur le lit, est endormie. Il parait satisfait, voyant qu'elle repose. Au même moment, des éclats de rire éloignés se font entendre. C'est le tumulte d'une fête bruyante qui se mêle au sou des instrumens. Ce bruit l'inquiète; il craint que sa sœur ne s'éveille. Il lève les yeux au ciel, et sa déclamation muette répond à sa situation. Il frappe légèrement du pied et souffle dans ses doigts pour les dégourdir du froid. )

JOSEPH

vJ|uATRE heures sonnent! grâce au ciel, cette

chère enfant, elle dort.... Pauvre Charlotte! Le seul

bonheur de ma vie est de t'avoir pour sœur Je

me sens infatigable... Bon, j'ai beaucoup avancé son

ouvrage, et le mien tire à sa fin. (On entend encore les mêmes

éclats de rire. ) Qucl tumultc ! Icur débauchc éclate dans la nuit et trouble le repos du pauvre. Ils se plaignent encore lorsqu'au milieu du jour nos travaux les forcent d'ouvrir les yeux... Dans quel état sommes-nous réduits?... Mais ce n'est point à nous à nous plaindre. O mon père ! c'est toi qui souffres le plus , toi qui fus

toujours si bon, si bienfaisant... Ah! (u fait un geste de

doDieur.) Mais j'aimc encore mieux être ton fils dans la peine, dans l'indigence, que de tenir la vie de ces hommes opulens dont la conduite me révolte... Mon père a toujours secouru son semblable, tout pauvre qu'il était, et j'ai vu des riches.... Allons, Dieu nous voit, et ma conscience est en paix. ( n va boire de l'eau à

une cruche de terre, et revient à son travail. ) Je U ai qUC dCUX OraS,

je les exerce nuit et jour, et sans murmurer. Je supporte courageusement mon sort ; mais ce malheureux

ouvrage n'est pas assez payé. (Avec une énergie douloureuse. )

Non , il n'est pas payé. L'incertitude me mine , je ne sais si je pourrai le vendre encore au bas prix oîi l'on réduit les travaux de l'ouvrier ^ Ce marchand m'a

I. Ceci ne peut convenir qu'à une époque où , le luxe et la dépense ne régnant pas généralement dans toutes les classes de la société, les ouvriers avaient fort peu d'ouvrage, par rapport à leur nombre. Aujourd'hui, ils se font payer fort cher. Au moins il en est ainsi en France , et surtout à Paris , où la scène se passe.

Page 1