‹ Œuvres choisies de MercierChapitre 3 sur 272 · ACTE I, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE

promis ; mais qu'il est dur ce marchand ! il regorge de biens, et il rapine sur moi... Le froid semble s'augmenter... Cruel hiver! tu te joins aux cœurs durs qui

nous oppriment pour achever de nous accabler

Mon Dieu ! que la saison est rude ! La terre est couverte de vieilles forêts , et je n'ai pas un fagot. Il faut du pain avant tout, et le pain est si cher!... Pour avoir encore de l'or, le riche a trouvé le secret de nous affamer, (ii prête roreiiie.) Je l'entends, je crois; le bruit qu'ils mènent ^ l'aura éveillée...

CHARLOTTE saute de dessus le lit, vieut à moîtié endormie , regarde

à son ouvrage , et d'un ton un peu fâché.

Est-il permis, mon frère!.... Vous m'avez laissée. Voilà le petit jour, et j'ai dormi trop tard.

JOSEPH

Non, non, chère sœur... Tu te rendras malade à la fin... Il n'y a que deux heures que je t'ai forcée à prendre un peu de repos, et tu veux déjà...

CHARLOTTK.

Mais toi qui parles Voyez un peu le méchant!

n'a-t-il pas passé la nuit tout entière à travailler, lui, et ne puis-je aussi bien?..

JOSEPH, Tinterrompant.

Charlotte, ne prends point garde à moi... Toi, tu es une fille, tu as plus besoin de sommeil que moi...

Ah! j'ai du courage, de la force. (Lui prenant les mains. )

Tenez, comme elle a froid; pauvre petite]

( Il lui réchauffe les doigts de son haleine. )

I. Mener, faire grand fracas ; cette expression est du style familier.

6 lyiNDIGENT.

CHARLOTTE

Joseph!.,, quand nous étions au pays à jouer souvent ensemble dans la neige, il ne gelait pas plus fort, et nous ne nous plaignions pas...

JOSEPH, avec tristesse.

Quel temps me rappelles -tu ?...., Temps heureux 1 Alors mon père n'était pas ruiné; alors il n'était pas emprisonné. Sans prévoir un cruel avenir , dans nos folâtres jeux nous bravions la rigueur des saisons; mais ici que nous sommes tourmentés par tous les besoins de la vie ; ici que nous pleurons sur le sort d'un vieillard ; ici que nous sommes reclus entre des murs glacés... Il est vrai que nous y sommes ensemble...

CHARLOTTE, teudrement.

Eh bien ! ne te plains donc plus. Je n'aime pas à t'entendre gémir. A quoi servent les larmes ? C'est la Providence qui le veut ainsi. Elle arrange tout. Elle a sans doute ses vues. Tu verras qu'un jour nous ne serons pas si mal. En attendant , travaillons , et toujours avec le même courage. (EUe va à son ouvrage.) Eh! mais, je n'aime pas cela, moi. Mon frère, je vous le dis très sérieusement. Chacun sa tâche, entendezvous?... N'avez- vous pas assez de la vôtre? Il semblerait que je ne puisse rien faire... Voilà trop de fois

aussi (Avec sentiment.) Tu me fais de la peine, je te

l'ai déjà dit...

JOSEPH, touché.

Chère Charlotte! Je te fais de la peine, moi? ne me gronde point.

Page 1