‹ Œuvres choisies de MercierChapitre 26 sur 272 · ACTE II, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE IV

des perquisitions pour prévenir l'orage qui pourrait fondre un jour. Je n'ai encore reçu aucun éclaircissement; on ne sait ce qu'ils sont devenus. Votre oncle, son nourricier, après la mort de sa femme, accablé de malheurs, m'a- 1- on écrit, s'est sauvé de son village avec elle et son fils. Ils ont erré je ne sais oîi...

DE LYS

Tant mieux.

M. DU NOIR

Tant pis.... Car si nous savions positivement où elle est, nous prendrions de justes mesures pour lui lier les bras.

DE LYS

Sans tant s'inquiéter, peut-être y a-t-il long-temps qu'elle n'est plus de ce monde... Lorsque mon père quitta son misérable pays pour courir après la fortune qu'il a rencontrée, je n'avais que six ans. A peine me souviens-je de cette sœur délaissée en nourrice chez son oncle bon homme de campagne. Le passé ne me semble plus qu'un rêve, .l'ai vu tant de choses depuis ! Je ne sais par quel scrupule mon père a eu la folie de songer à cette enfant, dans le moment précis oïl mes intérêts semblaient exiger qu'il l'oubliât entièrement. C'est un fort mauvais tour qu'il m'a joué. Il devait l'emmener avec lui, l'élever comme moi , lui donner une éducation brillante , ou n'en jamais faire mention; dans l'état oîi je suis, je ne pourrai jamais reconnaître une paysanne pour ma sœur.

4o L'INDIGENT.

M. DU NOIR

Ah! cela ne serait pas décent; et monsieur votre père, par les soins qu'il a pris de se tenir inconnu à Son frère, a bien senti de son vivant le tort que lui causerait une telle parenté. Pourquoi a-t-il voulu vous obliger, en s'en allant dans l'autre monde, à souffrir ce qu'il n'a pu endurer dans celui-ci? Ces mourans semblent toujours à leur départ oublier tous les usages.

DE LYS

Nbh, parbleu! je ne. consentirai point à perdre la moitié d'un bien qui à peine me suffit en entier. Je ne sais pas comment l'on peut vivre avec quatrevingt-dix mille livrés de rente : cela était bon pour mon père, 11 y a vingt ans; mais à moi, à moi, i\ me faut le double nécessairement.

M. DU NOIR

Sans doute, le financier doit briller; autrement, par ou attirerait-il lès regards? Soit dit entre nous, ce tfest guère la naissance ni les actions illustres qui peuvent les distinguer.

DE LYS

Mais... cependant, M. du Noir....

M. bu NOIR.

Pardon Je vous parle peut-être avec troj) de

franchise; mais vous savez combien j'étais familier avec monsieur votre père. Nous nous sommes connus toiis deux, non pas dans l'opulence au moins; il était loin alors de prétendre à un équipage; et les

A.CTE II, SCÈNE IV. 4i

shc matôoiis que j'ai dam Paris appartenaient encore aux familles , qui , depuis , me les ont troquées contre du papier timferé.

1>E L'YS^ soamnt.

Mais on aurait tort de dire que Vous êtes un sot ^ M. du Noir.

M. BV NOIR.

Je me rappelle ce temps avec volupté, tout gUeux que j'étais; mais je n'ai pas été si heureux que monsieur votre père. Nous n'avions rien de caché l'un pour l'autre. Un fermier -général venait de le créer petit commis , lorsque j'obtins la place de second clerc dans ma première étude. Enfin, devenu, grâce à Dieu , procureur après dix années d'assiduité constante, nous nous sommes rendus mutuellement bien des petits services , et je lui ai fait gagner plus d'un procès, qui, sans vanité, étaient des plus difficultueux; aussi m'a-t-il toujours beaucoup distingué... Il m'aimait, je puis le dire.

DE LYS

Il vous en a donné de fortes preuves en vous nommant l'exécuteur de ce testament qui me fait appréhender un partage. 9

M. DU NOIR

Ce notaire lui aura fait peur; c'est un moraliste éternel; un moment de faiblesse est pardonnable dans cette passe-là. Moi-même je ne sais pas trop comment je m'en tirerai ^ mais , après tout , nous n'y

sommes pas. (Après en moment de réflexion.) Ne Craigfacz

rien , je vous ôterai cette épine-là du pied. Il y a tant de, ressources dans notre art; il est si vaste, si profond, si compliqué, que, si jamais elle se présente^ je saurai l'égarer dans un labyrinthe d'où elle ne pourra sortir... Il n'y a que ce notaire qui nous arrête; nous aurons de la peine à le gagner.

DE LYS

II faut que nous allions le voir encore.

M. DU NOIR

C'est bien dit.... Je suis à vos ordres.

DE LYS

Il ne vous aime pas, M. du Noir.

M. DU NOIR

Entre gens de notre robe, on se raccommode tout comme on se brouille.

( Félix entre. ) DE LYS.

On vient; je vous ai dit...

M. DU NOIR, se levant , et saluant.

Je me retire.

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