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Lé A Maison de Molière de Mercier a étë imprimée en cinq actes; et, comme telle, elle ^tait peu différente de celle de Goldoni. C'était presque le même plan, la même coupe de scènes, et le dialogue n'en différait presque pas pour le fond des idées. « N'est-il pas étrange, a dit Geoffroy, qu'un Italien ait rendu le » premier cet hommage dramatique à notre Molière ? La pièce « originale est de Goldoni ; Mercier l'a imitée sans pouvoir Tem- « bellir ; il en a même gâté le dialogue par la déclamation et l'em- « phase. U est fâcheux que Molière, dans son cabinet, parle comme « Mercier dans ses préfaces et dans ses drames : Molière n'était « pas un enthousiaste. »
Mercier n'avait point gâté la pièce de Goldoni , quoi qu'en dise Geoffroy; seulement, au lieu de la simplifier et de l'abréger, il l'avait allongée et compliquée; mais on fut obligé de la réduire à quatre actes pour pouvoir la représenter, et l'on fit subir à peu près la même opération à Molière que fit Beaumarchais à son Barbier de Séçille, Toutes les personnes éclairées qui connaissent le Molière de Goldoni , savent qu'il ne convient point à la scène française, et que l'imitation ou traduction qu'en fit d'abord Mercier ne pouvait y être adaptée, à cause de sa trop grande conformité avec l'original.
La pièce française, telle que nous la donnons ici, diffère de celle de Goldoni en plusieurs points : d'abord les cinq premières scènes de la première ne se trouvent point dans celle-ci ; elles sont entièrement d'invention.
Goldoni a cru devoir cacher les noms de Lathorillière et de
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Chapelle m>im cenx de Valère et de L^andre. Mercier a bien fait de leur ôter ce masque , importun pour des Français , et de leur montrer des personnages de leur connaissance , dont on n'a pas encore oublie l*histoire, mais qui, par l'ancienneté, sont plus susceptibles de prendre le langage que l'auteur a voulu lui donner. L'ivrognerie du personnage de Chapelle est repr^ntée avec assez de comique dans la pièce italienne , et il est à regretter qu'on n'en ait pas conservé les principaux traits dans la pièce firançaise. Par exemple, dans la scène de l'acte second où Chapelle vient trouver Molière, Goldoni lui fait dire ceci : «Molière, « tu peux jeter ta cave à la rivière. Ah ! je viens de boire ici-
■ près deux bouteilles d'un vin qui enchanterait un dieu. Ton « Bourgogne amer ne me plaît pas du tout. Vive le vin de Cham- « pagne dont un ami vient de me rëgaler ! Avec deux petites « croûtes de pain salé et grillé , je vous ai sablé mes deux bou- « teilles le plus joliment du monde. »
Chapelle, resté seul après cette scène, se dit: « Comment diable ! « Je m'aperçois que je n'ai point encore dîné; mes jambes n'ont « point la force de me porter , et je me sens surpris d'un som- « meil que je ne peux vaincre. Bon ! j'aperçois un canapé dans la « chambre voisine : c'est à merveille ; je vais me jeter dessus. Je
■ me reposerai jusqu'à ce que le bruit des verres me réveille; et « si Molière dine chez lui , je lui tiendrai compagnie. »
Certainement il y a bieû dans tout cela de celte gaité épicurienne qui caractérisait le compagnon de Bachaumont, et elle eût été bonne à conserver même à notre théâtre : elle n'est point contraire à la décence , et porte le cachet de la bonhommie du dix-septième siècle.
Le seul seigneur que l'auteur italien ait fait venir comme personnage épisodiquc , est un comte de Lasca. Mercier lui a substitué le Comte et le Marquis ; et la scène où il les fait paraître pour la première fois est bien plus spirituelle que celle de Goldoni. Cependant il aurait du conserver ce passage de l'original où le Comte, voulant faire paraître de l'érudition , cite les Adolphes
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pour les Jdelphes; et sur l'obseryatioD que Lëandre lui fait qu'il se trompe , il le menace de coups de bâton , ce qui peint tout à la fois rignorance grossière de beaucoup de nobles du tems de Louis XIY, et le mépris insultant qu'ils manifestaient envers les comédiens, comme à Fégai^d des roturiers.
Dans Goldoni, comme dans la première imitation de Mercier, le Comte ou les deux seigneurs reviennent au cinquième acte complimenter Molière qu'ils avaient d'abord dëprëcië en son absence. On a bien fait de supprimer cette scène, qui ne signifie rien, ces personnages , d'ailleurs , ëtant tout à fait inutiles à l'action de la pièce.
La scène si amusante où La Forest dépouille Pirlon de son manteau et de son chapeau, est prise de l'original, mais embellie et rendue plus comique. Toutefois Goldoni lui fait manifester quelque lubricité à l'instar du Tartufe de Molière , et l'auteur français aurait pu l'imiter en cela. Du reste , ce personnage n'est pas assez fortement caractérisé dans l'original et dans l'imitation ; l'empreinte eût pu en être creusée avec plus de profondeur. Mercier, d'après Goldoni , l'avait fait reparaître une quatrième fois au cinquième acte, où il se convertissait subitement et sans motif, après avoir entendu la conversation vertueuse de Molière avec Isabelle ; mais cette conception n'était point heureuse. « La nature ( dit le dernier traducteur de Goldoni) est avare «de celte subite extirpation de vices, et je crois surtout que « celle de l'hypocrisie est au dessus de ses forces : on peut revenir « à la vertu quand on la méconnaît , jamais quand on s'est joué « d'elle. »
Les deux auteurs avaient cru faire un coup de maître en faisant concourir Pirlon au dénouement; mais ce moyen n'était ni bon ni nécessaire.
Lorsque Isabelle, échappée de l'appartement de sa mère, vient trouver Molière, il y a une scène très pathétique dans la pièce italienne , où ces deux personnages tiennent des discours de sentiment pleins d'emphase et de déclamation sans en être plus tou-
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chaos. Mercier avait encore beaucoup enchéri U dessus; car, suivant son habitude , il ne tarissait point dans les détails de sentiment. On a sagement abrégé au théâtre tout ce verbiage , qui n'était propre qu'à donner à Molière le ton d'un héros de roman, qui faisait trop ressortir le manège de la jeune personne, et qui ferait voir qu'elle ne cherchait qu'à se faire épouser.
n y a, suivant Grimm, « plus de naturel et de facilité dans le « dialogue de Goldoni que dans celui de M. Mercier ; mais on y « trouve aussi beaucoup de négligences et de mauvais goût; il « n'y a point de langue au monde , ce me semble , ou il ne soit «de fort mauvais goût, par exemple, de dire à une jeune fille, « jalouse du sentiment de préférence que peut mériter sa mère :
A lasciar sarei pazca il yitello per bue. »
La pièce, réduite comme elle est en quatre actes, a une rapidité et une aisance dramatique qui la rendent bien préférable à l'imitation exacte de Goldoni.