‹ Œuvres choisies de MercierChapitre 272 sur 272 · OPINION DE GEOFFROY · texte numérisé non relu

OPINION DE GEOFFROY

JL*AUTEUR de la Brouette du vinaigrier s*était chargé d'une tâche au dessus de ses forces, lorsqu'il avait entrepris de faire parler Molière : il a cru taire merveille en lui prêtant son langage d'illuminé; il a travesti le poète de la raison en énergumène et en fanatique.

L auteur du Tartufe voulait plaire et même plaire au peuple, parcei qu'il avait beaucoup de monde à nourrir. Depuis le Tartufe^ le nombre des tartufes s'augmenta prodigieusement : la vieillesse et la piété de Louis XIV multiplièrent les hypocrkes religieux à la cour et à la ville \ mais la jeunesse et l'immoralité du duc d'Orléans en exterminèrent la race. Le Régent et son ministre, le cardinal Dubois , avaient de bieïi meilleurs secrets que Molière pour détruire les tartufes : où il n'y a point de religion , il n'y a jamais de faux dévots.

MoUère aurait composé tous les mois une comédie contre eux, qu'il n'en aurait pas converti un seul , sous Louis XIV : la masse de la nation était alors vraiment religieuse ; les gens pieux n'allaient point à la comédie, ou si quelquefois ils y allaient par faiblesse , ils n'avaient

gardé de régler leur opinion sur les bouffonneries de . la scène. Le Tartufe a donc été absolument inutile, quant à Teffet moral; l'irréligion a pu seule déraciner l'hypocrisie religieuse pour mettre à la place l'hypocrisie philosophique, l'hypocrisie de probité, de mœurs, de sensibilité. Hélas! toutes les vertus sont des hypocrisies ; nous ne voyons autour de nous que des visages plâtrés et des gens en domino ; la société n'est qu'un bal masqué : c'est le dernier degré de civilisation. Heureusement , l'excès même du désordre en fournit le remède ; et quand tout le monde trompe , personne n'est trompé. ,

Il ne fallait donc pas faire ouvrir une si large bouche à Molière, pour lui faire prêcher l'utilité morale du théâtre et la haute importance du Tartufe. Du côté de l'art et de l'exécution , la pièce est assurément un chefd'œuvre ; quant au but et à l'effet , c'est une vengeance que Molière se permit contre les dévots qui décriaient ^ la comédie. Il combattit pour ses tréteaux qui étaient ses autels et ses foyers ; il ridiculisa l'esprit de mortification et de pénitence, la modestie, la pudeur, l'humilité et le mépris des vanités du monde , en couvrant un misérable du masque de ces vertus; il fit un mélange comique du langage de la dévotion et de celui de la débauche; et, contre toute vraisemblance, composa des déclarations d'amour dans le style des oraisons. La Bruyère a très bien observé qu'un tartufe en bonne fortune n'est pas assez sot pour employer des termes qui ne peuvent servir qu'à le rendre ridicule et le faire échouer dans ses projets. Tout cela était ingénieux, plaisant j très propre à divertir les habitués

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du théâtre; mais tout cela était plus nuisible qu'avantageux aux mœurs , et ne pouvait tourner qu'au détriment de la véritable piété qu'il est trop facile de confondre avec la fausse. Dans le cours de ses galanteries et de ses victoires, un jeune conquérant, enivré de gloire et de plaisirs, protégea le poète, qui eînbdlissait ses fêtes, contre les barbons et les jansénistes qui prétendaient qu'il ne fallait pas rire de tout. L'amant de la Yallière ne vit dans le Tartufe que d'innocentes plaisanteries : le mari de madame de Maintenon eût été plus scrupuleux.

Aujourd'hui on donne souvent le Tartufe pour prévenir le retour du fanatisme religieux : c'est la précaution inutile. Ce qui doit rassurer les philosophes ^ c'est que le métier de faux dévot ne vaut plus rien. Si la dévotion conduisait encore aux honneurs et à la fortune, comme aux dernières années de Louis XIV,, chacun s'empresserait d'en avoir l'apparence. On aurait beau donqer tous les jours le Tartufe^ les faux dévots kisse- Taient les comédiens faire leur métier, cela ne les empêcherait pas de faire le leur.

On suppose, dans la pièce, que Molière se procure le chapeau et le manteau de Pirlon pour jouer le Tartufe; cependant le roi , quand il permit la représentation^ exigea que le faux dévot, qui s'appelait alors Pakulphey aurait rhabit d'un homme du monde, et défendit tout ce qui pourrait avoir le moindre rapport au costume eccléi^iàstique, et même à celui des gens d'une piété austère : nous avons vu , depuis , le Tartufe habillé presque en abbé.

La Maison de Molière est une des premières comédies biographiques qu'on ait données. Ce genre de pièce offre beaucoup plus d'inconvéniens que le roman historique; car, si celui-ci plaît par la peinture fidèle des personnages, de leurs mœurs et de leur caractère^ et par la vérité des évènemens où ils ont figuré, cVst précisément là ce qui fait le vice d'une comédie 6U d'un drame. Le monde théâtral est un monde tout différent du monde réel ; rien n'y arrive suivant le même cours, ses habitans ont des passions et une conduite toutes différentes ; ils doivent être analogues à ceux du monde positif , il est vrai; mais ils doivent être plus harmoniques dans leur organisation ^ Horace a dit: Ut pictura poesis erit; on pourrait dire la même chose du théâtre; il est comme la peinture, et ne veut que dés proportions exactes et belles* Que dil^ait-on d'un peintre qui donnerait à ses personnages des jambes grêles ^ qui ferait les uns boiteux ^ les autres bossus, les autres borgnes , par la raison qu'on rencontre beaucoup de gens mal bâtis dans le monde ? C'est la régularité des formes et l'idéal des passions qui doivent régner dans les pièces de théâtre comme dans les tableaux. Il faut que tout y soit à sa place , et que les caractères et les évènemens ne se démentent point. Les rôles différens sont assignés aux individus de tous les âges, de toutes les conditions, les exceptions n'y sont pas admises, les discordanceà y sont proscrites. On n'y permet pas à un personnage d'être tantôt lâche et tantôt courageux ; d'être sensible quelquefois, et ensuite égoïste; d'être avare d'abord et prodigue après, comme il arrive souvent; d'être vertueux dans telles circonstances, et méchant dans telles

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autres , comme cela se voit tous les jours, comme sont la plupart des hommes. Ce sont là les lois suprêmes du monde théâtral comme du monde romanesque; lois immuables et qu'on ne peut violer sans introduire l'anarchie et le désordre dans Tordre social littéraire.

Or , le grand défaut des personnages connus et célèbres , c'est de n'avoir pas les qualités nécessaires pour constituer l'idéal, c'est de présenter des caractères et des actions irrégulières , c'est d'être peu dramatiques enfin. Toutefois, si des hommes d^Etat, des rois, des guerriers représentés exactement tels qu'ils ont été, ne sont pas aussi propres à la scène que les héros antiques dont le poète peut dessiner le caractère à son gré; si les évènemens de la vie des personnages puissans soit dans le civil, soit dans le militaire, sont la plupart du tems peu susceptibles d'être montrés sur la scène , les actions des auteurs , des gens de lettres , des comédiens , des artistes , le sont encore moins. Plus ils ont eu de génie , plus il est dangereux de les produire sur le théâtre, parce qu'en général, quand ils sont vus de près, ils perdent trop , et que leur vie privée n'offre le plus souvent que misères et faiblesses. Cette admiration qu'ils ont excitée par leurs ouvrages disparaît lorsqu'on les voit isolément sous le point de vue de leurs intérêts ou de leurs passions.

On peut dire qu'ils n'ont ni les mêmes vices, ni les mêmes ridicules, ni les mêmes vertus que les autres hommes; ils vivent dans une sphère à part; ils sont organisés différemment , et dans tout ce qui concerne les relations ordinaires de la vie, ils sont même inférieurs à ceux qu'ils surpassent du reste par les dons de

rintelligence. Ils n'ont ni la même morale , ni les mêmes habitudes; enfin, c'est une tâche difficile que de représenter ceux qui représentent les autres.

C était donc un écueil que Fauteur italien avait à éviter, lui qui a fourni à Fauteur français l'original d'une pièce dont Molière est le héros« Goldoni et Mercier ont sauvé la plus grande partie des inconvéniens à ce sujet; mais ils ne les ont pas sauvés tous. Il était bien scabreux de faire parsutre Molière amoureux, quelque conforme que ce fût à l'histoire. C'était presque s'exposer à lui &ire jouer à lui-même le rôle de ces Sganarelle et de ces Amolphe sur lesquels il a versé le ridicule. Isabelle est dans la pièce une très jeune personne ; c'est presque une enfant , et Molière a près de quarante ans. Son physique, son extérieur, ses manières ne sont point d'un amoureux; lui-même ne joue que les rôles ridicules ou bouffons dans ses pièces. Il est aisé de voir, d'ailleurs, que toute cette tendresse qu'Isabelle lui prodigue est affectée , et que , comédienne , elle joue un rôle véritable avec ce même Molière qui lui donne des leçons de son art. « Si elle allait découviîr que nous nous ai- « mons ! » lui dit-elle en parlant de sa mère ; ne dirait-on pas une Agnès qui parle à un jeune jouvenceau?

L'histoire de MoUère est trop connue pour qu'on s'abuse sur les dispositions d'Isabelle. On sait trop combien elle l'a rendu malheureux. Or, le spectateur qui apporte ces idées -là à la scène n'est point touché des prptestations d'attachement de cette petite coquette ; et lorsqu'elle dit à son amant « qu'elle l'aime plus qu'il ne « l'aime , » il ne peut s'empêcher de rire de cette grande

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passion que Molière a inspirée, sans avoir rien de séduisant.

Toutes les anecdotes, tous les bons mots qui composent la vie littéraire d'un homme tel que Molière, ne font pas le même effet sur le théâtre que dans les livres, parce que tous les spectateurs ne les connaissent point, et qu'ils ne peuvent guère être frappés de traits qui demanderaient des explications. Il faut avouer, à la louange de Mercier, qu'il a évité cet écueil, et qu'il à été assez sobre d'anecdotes et de mots. Par exemple, il n'a pas cité ce fait si improbable et même si absurde de l'annonce de la suspension du Tartufe , par ces mots : M. le président ne veut pas qu'on le Joue,

On ne peut pas faire un crime à l'auteur de l'anachronisme qu'il a commis. Bien que le mariage de Molière et la représentation du Tartiife aient été éloignés de cinq ans, il était nécessaire de les rapprocher dans la pièce, afin que le concours de ces deux évènemens formât une fable dramatique ; et, malgré leur concours , l'action n'est pas encore très vive. Comme on sait que le Tartufe doit réussir, on ne craint point pour Molière^ et son retour triomphant ne peut faire qu'un effet médiocre sur les spectateurs.

Il y a cependant assez de comique dans cette pièce. Il s'y trouve même des situations qui le sont beaucoup. Telle est celle où la Béjart se refusant à paraître et ne voulant pas que sa fille paraisse dans le Tartufe , se constitue en état de maladie; 1 embarras où ce contretemps met Molière est théâtral.

Le personnage de Pirlon est très plaisant et égaie

singulièrement la scène; c'est une idée heureuse que d'avoir supposé un tartufe réel qui a pu servir de modèle à Molière. On regrette quil ne soit qu ébauché, et sans répéter le Tartufe même , l'auteur pouvait donner plus de développement à ce caractère ; les couleurs qui servent à peindre l'hypocrisie sont trop abondantes pour être épuisées , et elles offriront long-tems de la vérité.

Nous avoiierons que Chapelle est peint faiblement dans la pièce; ce n'est plus cet épicurien spirituel et ce buveur enjoué, ce convive réjouissant, tel que tous les Mémoires nous l'ont fait connaître. Néanmoins l'auteur lui fait jouer assez habilement le rôle de donner des conseils à Molière , et sa franchise y est bien exprimée.

Le caractère du principal personnage demanderait un développement, une profondeur dont aucun auteur .n a jamais été capable : il faudrait être un Molière pour faire parler Molière. Puisqu'on le fait paraître sur la scène , on pouvait lui donner cette grande supériorité d'idées sur les autres hommes, cette grande connaissance de leurs travers et de leurs ridicules que ses pièces indiquent; et si, avec le talent unique d'observation dont ce grand homme fut doué, on lui eût fait montrer une grande habileté à faire agir tous ceux qu'il pouvait avoir intérêt à mettre en mouvement; si on lui eût opposé quelques sots, ou quelques fous, qu'il eût fait à leur insu concourir au but qu'il se serait proposé; enfin, s'il les eût dirigés comme des marionnettes, il eût alors présenté un caractère théâtral fortement conçu. Mais il fallait un pinceau vigoureux, un pinceau tel que celui de Fabre d'Églantine , qui a si bien su continuer le Mi'santrope.

436 EXAM. DE LA MAISON DE MOUÈRE.

La McUson de Molière n est donc absolument qu'une esquisse ; mais il en résulte une moralité qui n'est pas sans importance: c'est que ces hommes si célèbres, éës hommes qui, par leur génie et leurs tialens, sont restés les objets étemels de notre admiration et de ëellë delà postérité, étaient, plus que tous les autres, sujets aux traverses de la vie et aux contrariétés domestiques ; et quand on se rappelle que cette même Isabelle, qu'on donne comme si tendre et si aimante, fit le inaihéur de la vie de l'auteur du Tartre , on conclut que son sort n'est point à envier, et qu'on ne voudrait point payëi^ une aussi grande gloire littéraire piaur une vie privée s» remplie d'amertume.

Au reste, la Brouette du vinaigrier eX, X Habitant de la Guadeloupe nous paraissent préférables à la Maison de Molàre. On commence à être un peu las de cette critique si rebattue des faux dévots. Les imposteurs ne manquent pas aujourd'hui : il n'y a que la coidenr de changée ; la friponnerie impudente a remplacé l'hypocrisie. Nous pourrions sans doute nous applaudir désormais de ce que les tartufes sont devenus rares dans notre siècle , grâce au théâtre et aux progrès de la raison, si les crimes n'étaient pas aussi communs, grâce aux idées épicuriennes et aux progrès de l'immoralité.

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