‹ Œuvres choisies de MercierChapitre 68 sur 272 · I. Essai sur Tort dramatique · texte numérisé non relu

I. Essai sur Tort dramatique

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considérables que s'ils fussent arrivés à d'autres hommes? On prononcera ces blasphèmes dans ces cercles où la dure opulence et le mépris de toutes les vertus caractérisent les personnages ^ mais le plus insolent ne Tosera pas devant le public assemblé.

« Manquer de pain, d argent, être logé dans un grenier ouvert à tous les vents, quel destin glorieux et noble quand c'est celui de la vertu ! Héros fameux dans les combats , et qui avez usurpé ce nom , cédez tous à celui qui lutte contre Finfortune, qui dompte par un travail courageux les besoins renaissans que lui imposa la nature. Humiliez-vous , mortels enorgueillis de vains titres, humiliez-vous devant celui qui, dans l'obscurité, se suffit à lui-même, et qui, loin de la bassesse et de l'adulation, ignore même, s'il est des grands, froids et dénaturés. Le plus grand des mortels est celui qui subjugue sa destinée, qui ne mendie pas bassement sa subsistance, qui n'a jamais ouveit une main avilie pour fléchir l'indifférence altière d'un homme opulent. Je braverai la délicatesse française, qui me paraît fausse en ce point. Je ne sacrifierai point à un goût factice l'abondance et la variété des sujets , la force et la vérité des peintures. Je n'irai point fermer les sources les plus abondantes du pathétique, pour flatter ou tromper une génération présente. Je songerai que l'homme de tous les siècles est là qui m'écoute. »

Le grand succès de Y Indigent y dans ]'origine, semble être légitimé sous plusieurs rapports : on y trouve de si beaux caractères, et des hommes odieux si bien peints ; des vérités si importantes, et des traits si énergiques;

des tableaux si touchans, et des scènes si originales! Quelle peinture que celle de ce de Lys en qui sont retracés ces jeunes gens gâtés par la mollesse, dont lé luxe et la débauche ont détruit les principes, flétri le cœur et blasé les sens ! Ensuite, c*est un Félix, un de ces infâmes complaisans, de ces domestiques pourvoyeurs de maîtres libertins, dont l'industrie diabolique réussit si souvent à profiter de la situation de la beauté dans le besoin. C'est un du Noir , Tun de ces odieux suppôts de la chicane, une âme de boue, qui vit de la fourberie et vend, à prix d'argent, au moyen de son artificieux ministère, la veuve et l'orphelin à la cupidité des méchans.

Mais ces trois personnages sont contrastés par Joseph, par son père, par Charlotte, et surtout par le Notaire ; ce dernier est triplement intéressant par sa vertu généreuse, sa noble probité et son zèle éclairé. On aime à le voir confondre et humilier cet abominable praticien que la colère d'être en présence d'un adversaire pareil, porte à se trahir, et à montrer le procureur fripon à découvert. Un pareil officier public est sans doute un phénix dans sa profession ; mais ce ne sont plus des personnages comme on en voit souvent, qu'on peut mettre sur la scène en première ligne, lorsqu'il s'agit de présenter des modèles comme il y en a peu. La peinture d'un homme vertueux chimérique console au moins du spectacle affligeant que présente le monde positif, et il y a quelque chose de si touchant à voir prendre les intérêts du faible contre le fort, qu'on ne s'embarrasse pas si cela est vraisemblable ou non.

La pièce offre, en même tems , d'utiles leçons, et une

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âictton pathétique; On peut y reprendre de grands défauts toutefois : rexposttion en est froide , les seènes son| trop chargées de discours ; on ne passe pas assez rapidement dti nœud à la catastrophé. la contexttire romanesque de Fintrigue, la verbosité et Tincorrection du dialogue, la puérilité des détails , la faiblesse du stjle, j sont nianifes^ tes. Encore un autre défaut grave et qui est commun à toutes les pièiîes de Mercier ; ee sont les déclamations^ celles surtout qui ont rapport aux riches sont répré* hensiblés, et reviennent si souvent, qu elles en sont fa-» tigantes. La plainte du pauvre n intéresse plus lorsque les accusations s y mêlent , et qu'il devient frondeur« Les traits, les épigrammes, les sorties contre les gens à équipages peuvent faire de leff'et dans le Tableau de Paris^ mais ne valent rien sur la scène. Il semblerait que Fauteur n'a voulu faire sa pièce que pour la basse classe; mais où eàt le spectade qui puisse se passer du suffrage. des riches? Certes, cç ne fut pas le Théâtre- Italien. Ce ne fut pas sur la scène à laquelle Marivaux, Voisenofi, Vigée, Monvel, M. Andrieux et tant d'autres écrivains distingués donnèrent de l'éclat par leurs ou-* vrages, qui fut la succursale de la scène française^ que l'on pouvait immoler la classe de la société, dont toutes les autres dépendent.

Malgré tout cela, ce dr^me est attachant; il c^st plein de ces traits. et dé ces situations qui remuent et qui font vibrer toutes les cordes flexibles du cœur. Il a un but moral si louable et si sensible, qu'il est préférable à ceux qui, offrantinfitiimentplus.de talent, sont d'uaie utilité moins effective. Le théâtre ne doit -il donc jamais offrir que le seul amusement sans moralité ,

DE L'INDIGENT. m

comme l'ëglise n'offre que la morale sans plaisir? Quand viendra le tems où il secondera les institutions sociales dans le grand objet de lamélioration des mœurs civiles et domestiques? Molière est admirable, il est vrai, mais il a peu fait pour l'humanité. Si nous n'avons plus d'hypocrites de dévotion, c'est peut-être parce que nous n'avons pas assez de religion ; X Avare n'a rendu personne généreux ; on a évité, avec soin , de paraître vertueux depuis le Misantrope; les Femmes savantes ont été remplacées par les femmes beaux esprits; X Ecole des maris a fait succéder aux maris loups-garous les maris débonnaires ; et X Ecole des femmes n'a pas diminué la mauvaise opinion de ceux qui , sans savoir pourquoi , ne croient pas

à la vertu des femmes.

Ch. N. — P. L.

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