SCÈNE V
M. DELOMER, DOMINIQUE père.
M. DELOMER.
Eh bien, père Dominique, qu'y a-t-il? je suis charmé de vous voir si bien portant : que m'apportez-vous là de bon ?...
DOMINIQUE PÈRE
Je vous apporte , comme de coutume , le petit mémoire de Tannée; je me suis mis ce matin à faire ma ronde.
M. DELOMER.
Mais s'il me prenait fantaisie de ne pas vous donner de l'argent ?
DOMINIQUE PÈRE
Vous feriez comme bien d'autres; car on ne paie plus.
M. DELOMER.
Comment! Vous auriez beaucoup de débiteurs, vous?
i38 LA BROUETTE DU VINAIGRIER.
DOMINIQUE PÈRE
Ma foi , il n'y a plus guère que cinq ou six de mes pratiques, et des plus anciennes, qui me donnent, là, sans faire la mine, de l'argent, quand je leur en demande : les autres, petits ou grands, prennent des remises; et j'ai là une liste, voyez-vous! où il y a bien des véreux.
M. DELOMER, haussant les épaules.
Mais comment peut-on demander crédit à un vinaigrier? cela me révolte.
( 11 le paie. } DOMINIQUE PÈRE.
Vraiment , vraiment ! cela vous étonne ? Eh ! eh ! si je voulais leur en prêter, plusieurs et des plus hupés m'embrasseraient et m'appelleraient encore leur cher ami.
M. DELOMER.
N'ayez point de tels amis... Je vous souliaiterais un tout autre état, mon cher Dominique; vous êtes un si brave homme !
DOMINIQUE PÈRE
Un autre état!... Et pourquoi? Il y a quarantecinq ans que j'ai pris ce gagne -pain, je ne m'en repens pas : autant vaut celui-là qu'un autre. Pourvu que je vive en honnête homme, qu'importe, après tout, ma façon de vivre? Tout en poussant ma brouette, j'ai rencontré des gens qui n'étaient pas si contens que moi. Mon père était un pauvre vigneron, qui avait travaillé toute sa vie pour ne boire que de la