ACTE I, SCÈNE V. iSg
piquette. Moi j'ai mieux trouvé mon compte à vendre du vinaigre. Je me suis ingéré d'en composer de plus d'une sorte , ainsi que des moutardes de santé ; et , grâce à Dieu, ce n'est pas pour me vanter, mais elles ont eu une certaine vogue.
M. DELOMER.
Je vous estime singulièrement, et surtout, en considérant l'éducation que vous avez donnée à votre fils... Ce jeune homme là promet beaucoup.
DOMINIQUE PÈRE
Je venais aussi pour en causer un peu avec vous... Vous en êtes donc vraiment content?...
M. DELOMER.
Oui, en vérité, très content: je lui abandonne beaucoup d'afFaires à conduire; il s'en acquitte très bien , avec célérité et prudence : votre fils a des talens, et chacun est enchanté de ses procédés.
DOMIjyiQUE PÈRE, avec la plus grande joie.
Ce que vous me dites là , me met du bon sang dans les veines, et me fera vivre trente ans de plus; c'est le seul enfant que j'aie eu , c'est lui qui est aujourd'hui toute ma joie et toute ma consolation sur la terre. Je n'ai goûté d'autre plaisir depuis que je suis au monde, que l'idée attendrissante de le voir se tourner à bien , et devenir un honnête homme : il l'est; je suis heureux; je ne me suis marié que pour former un bon citoyen. J'ai donné, selon mon pouvclir, tous mes soins à son éducation, me retranchant sur le nécessaire, pour qu'il ne manquât de rien.
i4o LA BROUETTE DU VINAIGRIER.
Donner la vie est bien peu de chose , si l'on n'y joint l'assurance d'un certain bien-être. C'est un devoir doux à remplir, et cjui porte sa récompense avec soi. Je l'aurais bien mis de mon métier : mais les enfans ne réussissent jamais comme leur père , ils gâtent leur état; et puis ils veulent toujours être quelque chose de plus.
M. DELOMER.
! Cela est dans l'esprit de l'homme qui tend tou- ' jours à s'élever.
DOMIiriQUE PÈRE.
Us n'en sont pas pour cela plus heureux, mais, qu'importe? ils croient l'être : il faut que chacun suive ses idées, que cKacun soit libre, voilà mes principes, à moi.... vous pensez donc qu'il fera son chemin ?
M. DELOMER.
J'en étais presque sûr dès le moment que vous me l'avez présenté. Je n'ai pas été médiocrement surpris, je vous l'avoue, de vous voir un fils aussi versé dans l'usage du monde.
DOMINIQUE PÈRE
Voici la troisième année qui court, depuis que je l'ai fait revenir de chez l'étranger, oîi je l'ai fait voyager de bonne heure; n'ai -je pas pris le meilleur parti? J'avais un parent, préfet de collège, qu'on disait savant, et à qui je ne trouvais pas, moi, le sens commun; il me disait toujours d'un ton rogue: Sans le latin , votre fils ne parviendra jamais à rien... Tudieu! mon cousin, lui répondis-je, vous avez beau