ACTE I, SCÈNE V. i4i
dire, on ne parle plus latin dans aucune maison du royaume. Si mon fils avait besoin d'une autre langue que la sienne, c'est en anglais, c'est en allemand qu'il lui serait utile et agréable de savoir s'expliquer; il trouverait des gens pour lui répondre '.... et je vous l'envoyai sur-le-champ dans ces pays là dès l'âge de i douze ans. Il demeura chez de braves gens qui le ^ formèrent au commerce, et qui de plus tirent beaucoup de mon vinaigre.
M. DELOMER.
Vous avez bien fait, les voyages forment tout autrement que les collèges ^. Je vous proteste qu'il m'est f ' très utile, et qu'aujourd'hui presque toute ma correspondance roule sur lui.
DOMINIQUE PÈRE, un peu interdit.
Toute votre correspondance!... Diable! cela m'embarrasse.
M. DELOMER.
Pourquoi donc ? Vous ne répondez pas.... parlez , vous hésitez.
1. Ce sont bien là des idées de Mercier, qui fut toujours opposé à l'ancien système d^éducation , comme disciple de J. J. Rousseau.
2. Oui, pour le commun sans doute; mais ceux-ci ont une utilité d'une autre nature. A la vérité l'éducation qu'on y donne est prodiguée à beaucoup de jeunes gens à qui elle ne profite guère ; et , puisqu'on y fait entrer les belles-lettres comme élément principal, il serait peut-être bon qu'elle ne fût pas aussi générale. Il est difficile de démontrer à quoi peuvent servir Horace et Virgile à un officier ou à un négociant jusqu'à ce qu'ils aient fait leur fortune, ce qui arrive trop tard ou trop rarement.
i42 LA BROUETTE DU VINAIGRIER.
DOMINIQUE PÈRE, vivement.
C'est que je n'ose plus vous dire à présent que je voulais qu'il s'en allât de Paris.
M. DELOMEB.
Qu'il s'en allât! Et où irait-il, s'il vous plaît?
DOMINIQUE PÈRE
Tenez, je ne sais: mais ce garçon là, depuis que je l'ai fait revenir de chez l'étranger, est changé considérablement ; il n'est point cependant malade : mais qu'a- 1- il donc? Quand il est arrivé (vous le savez comme moi) il avait une mine rayonnante, et qui faisait plaisir à voir, de l'embonpoint, des yeux vifs, des couleurs vermeilles.... à présent ( prenez-y garde) vous verrez ses joues un peu aplaties et pâlottes, ses yeux plus enfoncés et moins rians: nous avons dîné l'autre jour ensemble; ça ne mange plus.
M. DELOMER.
Il me fâcherait beaucoup de le perdre; et, certes, je regretterais autant sa personne que ses talens.... mais le voilà : souffrez que je l'interroge un peu à ce sujet.... il sera peut-être moins discret avec moi.
DOMINIQUE PÈRE
Oui, interrogez-le.... à deux nous verrons ce qu'il a dans l'âme.