Coiirtlsnn. — Ost-à-dire : le dialecte de la cour
soient-elles maigres, servent aux plus fertiles de quelque chose, comme les plus foibles membres et les plus petits de l'homme servent aux plus nobles du corps. Je te conseille d'apprendre diligemment la langue grecque et latine, voire italienne et espagnole, puis, quand tu les sçauras parfaitement, te retirer en ton enseigne comme un bon soldat, et composer en ta langue maternelle, comme a fait Homère, Hésiode, Platon, Aristote et Theophraste, Virgile, Tite-Live, Salluste, Lucrèce et mille autres qui parloient mesme langage que les laboureurs, valets et chambrières'. Car c'est un crime de lezemajesté d'abandonner le langage de son pays, vivant et florissant, pour vouloir déterrer je ne sçay quelle cendre des anciens, et abbayer- les verves des trespassez et encore opiniastrement se braver là-dessus, et dire : J'atteste les Muses que je ne suis point ignorant et ne crie point en langage vulgaire comme ces nouveaux venus, qui veulent corriger le Magnificat : encores que leurs escrits étrangers^ tant soient-ils parfaits, ne sçauroient trouver lieu aux boutiques des apothicaires pour faire des cornets.
Comment veux-tu qu'on te lise, latineur, quand à peine lit-on Stace, Lucain, Seneque, Silius etClaudien, qui ne servent que d'ombre muette en une estude; ausquels on ne parle jamais que deux ou trois fois en sa vie, encore qu'ils fussent grand maistres en leur langue maternelle? Et tu veux qu'on te lise, qui as appris en l'escole, à coups de verges, le langage estranger, que sans peine et naturellement ces grands personnages parloient à leurs valets, nourrices et chambrières!
1. Chambrières. — Réflexions excellentes que Ton pourrait, encore aujourd'hui, citer à bien des gens. — Cf. Montaigne {Essais, liv. I, ch. 2.j).
2. Abbayer. — C'est-îï-dire : chercher, cnnrir après. (Voir Glossaire.)
i>24 ŒUVRES CHOISIES DE UONSAUD.
0 quantesfois ay-je souhaité que les divines testes sacrées aux Muses de Josephe Scaliger, Daurat, Pimpont, d'Kmery, Florent Ghreslien, Passerai, voulussent employer quelques heures à si honorable labeur,
Galiica se qitantif! atlollet fjloria verhinl
Je supplie très-humblement ceux ausquels les Muses ont inspiré leur faveur, de n'estre plus latineurs ni grecaniseurs, comme ils sont plus par ostentation que par devoir, et prendre pitié, comme bons enfans, de leur pauvre mère naturelle : ils en rapporteront plus d'honneur et de réputation à l'advenir que s'ils avoient, à l'imitation de Longueil, Sadolet, ou Bembe, recousu ou rabobiné je ne sçay quelles vieilles rapetasseries de Yirgile et de Ciceron, sans tant se tourmenter : car, quelque chose qu'ik puissent écrire, tant soit-elle excellente^ ne semblera que le crv d'une oye au prix du chant de ces vieils cygnes, oiseaux dédiez à Phebus Apollon. Après la première lecture de leurs escrits, on n'en tient non plus de conte que de sentir un bouquet fani. Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un Lexicon des vieux mots d'Artus, Lancelot et Gauvain, ou commenter le Itomant de In Rose, que s'amuser à je ne sçay quelle grammaire latine qui a passé son temps'. Davantage qu'ils considèrent comme le Turc, en gagnant la Grèce, en a perdu la langue du tout. Le mesme Seigneur occupant par armes la meilleure partie de toute l'Europe, où on souloit parler la langue latine, l'a totalement abolie, réduisant la chrestienté, de si vaste et grande qu'elle estoit, au petit pied, ne luy laissant presque que le nom, comme celle qui n'a plus que cinq ou six nations où la langue romaine
1. Temps. — On croirait fntenclre causer un critique, un novateur (lu MX*" siècle.
se débite, et n'eust été le chant de nos églises et psalnies chantez au lutrin, longtemps y a que la langue romaine se fût esvanoiiye, comme toutes choses humaines ont leur cours : et pour le jourd'huy vaut autant parler un bon gros latin, pourveu que l'on soit entendu, qu'un affetté langage de Ciceron. Car on ne harangue plus devant empereurs ne sénateurs romains ; et la langue latine ne sert plus de rien que pour nous truchementercn Allemagne, Pologne, Angleterre et autres lieux de ce pays là. D'une langue morte l'autre prend vie, ainsi qu'il plaist à l'arrest du destin et à Dieu qui commande, lequel ne veut souffrir que les choses mortelles soient éternelles comme luy, lequel je supplie très-humblement, lecteur, te vouloir donner sa grâce, et le désir, d'augmenter le langage de ta nation.
Quant à nostre escriture, elle est fort vicieuse et corrompue, et me semble qu'elle a grand besoin de reformation, et de remettre en son premier hoimeur le K et le Z, et faire des characteres nouveaux pour la double \, à la mode des Espagnols n, pour escrire monseigneur, et une L double pour escrire orgueilleux. Je t'en diroy d'avantage quand j'en auray le loisir. A Dieu, candifle lecteur*.
« Cette préface de Ronsard est caractéristique; elle peint au naturel l'homme et l'époque, et nous apprend beaucoup plus sur ce sujet que ne feraient de longues dissertations. Et d'abord, comment s'empêcher de sourire en entendant le poète détailler point à p(jint l'infaillible recette d'un poème épique?
Ici, c'est un coucher de soleil qu'il faut ; là, c'est une
1. Truchementer, — Signifie : senu'r d'interprète, (Voir Glossaire.)