Fuyez
« Procul, 0 procul este,profani. »
(Virgile, Enéide, VI, 258.) ^
J'entre sacré poëte au palais de Henry', Pour chanter ses honneurs : afin que dès l'aurore, De l'Occident, de l'Ourse^ et du rivage More Sa vertu soit cognue, et qu'on cognoisse aussi
Qu'un si grand prince avoit mes chansons en souci
Encor' que la nature en naissant l'ait fait prince. Monarque d'une grande et fertile province ; Qu'il ait dès son enfance avec le laict succé L'honneur qui son renom aux astres a poussé, Voire ^ et que sa vertu, qui la terre environne, Luy mette sur le front une double couronne* ; Encor' que sa jeunesse, avant que son menton Se frisast de la fleur de son premier cotton, Ait, chargé du harnois^, deux batailles^ gaignées. Remis sur les autels les messes dédaignées, Rendu la révérence aux images brisez, Assemblé en accord ses peuples divisez',
1. Henry. — Le roi de France Henri III, d'abord roi de Pologne, succéda à son frère Cliarles IX, en juin 1574. Après un règne troublé par les intrigues des partis et surtout de la Ligue, il fut assassiné par le moine Jacques Clément en 1389.
2. Oufse. — C'est une des constellations situées vers le pôle septentrional ; '< Gelido proxima signa polo », dit Ovide.
.3. Voire. — Signifie : et certes. (Voir Glossaire.)
4. Couronne. — Cette double cout-onne est la couronne de France et celle de Pologne.
5. Harnois. — C'est proprement l'armure complète de l'homme d'armes. L'expression signifie donc 'ici: chargé, avant l'âge, de l'armure complète du chevalier...
6. Batailles. — Les batailles dont parle Ronsard sont les victoires de Jarnac et deMoncontour, auxquelles contribua //e/i/'t III, alors duc d'Anjou, et qui furent remportées par les troupes royales sur les protestants : Jarnac le 13 mars 1360 et Moncontour le 3 octobre de la même année. Ronsard célébra cette dernière victoire dans un hymne que Henry apprit par cœur (voir Édii. P Blanchemain. t. V. p. 144).
1. Divisez. — Ces deux victoires furent inutiles : l'année suivante (8 août 1570) Catherine de Médicis, pour désarmer les protestants, leur fit accorder la paix de Saint-Gei'main, avec des conditions très favorables « paix mauvaise et manquée n.
•2'i't ORUVRKS CHOISIES DE RONSARD.
El, sans bouffir son cœur d'une noire colère,
A tous se soit monstre non pas prince, mais père.
Il ne doit se fascher si le publique * son
De ma trompe luy chante encore une chanson...
Si tost le gouvernail ne tourne la navire, Errante^ au gré des vents, que le peuple se vire Vers les mœurs de son prince, et tasche d'imiter Le roy qui va devant afin de l'inviter...
Quand le jeune phénix sur son espaule tendre Porte le lit funèbre et l'odoreuse ■' cendre, Reliques* de son pere^, et plante en appareil Le tombeau paternel au temple du soleil, Les oyseauz esbahis, en quelque part qu'il nage. De ses ailes ramant, admirent son image, Non i)our luy voir le corps de mille couleurs peint, Non pour le voir si beau, mais pour ce" (|u'il est saint,
1. Publique. — Au xvi" siècle, cet adjectif n'avait qirune seule forme pour les deux genres. (Voir formes grammaticales à l'Introduction.)
2. Errante. — La plupart tles auteurs du xvi« siècle faisaient accorder le participe présent. (Voir formes synlariques.)
3. Odoreitse. — Siguifie : odorant, odoriférant . Adjectif du xvi« siècle, disparu.
o Le jasmin odoreiw de blanc est revostu. >■
(A. Jamyn, Œuvre, 1384. j
4. neliques. — CL A. Chénier, édit. Becq de Fouquières, p. 174. Le mot reliques dans le sens de restes a été employé encore par Malherbe (Voir Odes, édit. B. de Fouquières, p. 109 et 110); par Racine et, au xix^ siècle, par A. do Musset.
o. Père. — Cf. Ovide :
M Una est, <iuse reparet seqiie ipsa reseminet. aies : Assyrii phœnica vacant;, ...
Inde ferlent, totidem qui vivere debeat anno-i, Corpore de patrio paruum phœnica renasci. »
[Métamorph., I. XV, V. S90 et suiv.) 6. Pour ce. — Aujourd'hui : parce que... Sens fréquent au xvi« siècle : « Ayant sceu que c'estoit yiour ce qu'on ne le servoit point d'épigramme. >' (H. Estionne, Conformité du françois,ipréface, p. 12.)
n oc AGE ROYAL. 245
Oyseau religieux aux mânes de sou père; Tant de la pieté * Nature, bonne mère, A planté dès le naistre ^ en l'air et dans les eaux La vivace semence au cœur des animaux!
Donques le peuple suit les traces do son maistre; Il pend^ de ses façons, il l'imite, et veut estre Son disciple, et tousjours pour exemple l'avoir, Et se former en luv^ ainsi qu'en un miroir...
C'est alors que le prince en vertus va devant; Qu'il montre le chemin au peuple le suivant; Qu'il faict ce qu'il commande, et de la loi suprême Rend la rigueur plus douce obéissant luy-mesme Et tant il est d'honneur et de louange espoint*. Que, pardonnant à tous, ne se pardonne point ^.
Quel sujet ne seroit dévot et charitable
1. Pielé. — Ce siilislantif fst romph'temi'iit détfi'minatif df. semence qui se trouve plus loin.
2. Le naistre. — Cet infinitif est (Miipioyé ici substantivement, d'après un usage fréquent auxvi'' siècle: « Le voyager nie semble un exercice profitable. >• (Montaigne, Essais, III, 9.) — " En agriculture les façons qui vont avant le planter sont certaines et aysees. » [ibid, I, 2.j.) -- '< Par son ro/c/* subtil. » (.Marot, ep. 11.)
3. Il pend (latin : pendere). — Signifie : dépendre de. Sens perdu .
u 'lerles, mon ras pemloit à peu de clidse.
Il ne falloit (Syre) tant seulement Ou'e.Taccr Jehan, et escripre Clément, 'i
(C. Marot, édit. Voizord, p. 4o. i
« Il redoutoit le danger ipii pendait de leur témérité. » (Amyot. Ciréron, p. 23.)
4. Espninl . — Signifie : piqué, épris du désir de : Verbe vieilli.
« Qui plus ? En mourant, niallement L' espoiijnoit d'amours l'esquillon. n
(Villon, édit. Jannet, p. 100.)
" L'aiguillon d'honneur l'espninirn Aux armes et vertueui faift. >>
(Cl Marot, édit. Voizard, p. 214.)
-■j. Ne se pardonne point. — Voilà des conseils donnés avec tact et discrétion.
Sous un roy pieteux' ? Quel sujet misérable Voudroit de ses ayeux consommer"^ les thresors, Pour, homme % effeminer par délices son corps D'habits pompeux de soye elabourez* à peine, Quand le prince n'auroit qu'un vestement de laine. Et qu'il retrancheroit par edietz redoutez Les fertiles moissons des ordes ^ voluptez...
Mais porter en son ame une humble modestie, C'est à mon gré des rois la meilleure partie. Le prince guerroyant^ doit par tout foudroyer; Geluy qui se maintient doit bien souvent ployer; L'un tient la rame au poing, l'autre espie à la hune; En l'un est la prudence, en l'autre est la fortune. Tousjours l'humilité gaigne le cœur de tous; Au contraire l'orgueil attize le courrous. Ne vois-tu ces rochers, rèmpars de la marine'? Grondant contre leurs pieds, tousjours le flot les mine,
1. Pieteux. — D'abord pileux ou iillieux; au xvi'-' siècle, /j/efeux signifie : compatissant, pieux : « Pitieux, qui a miséricorde (d'auleun. »(J. Lagadeuc, liG4.) — « ...lis sont piteux de le veoir... " J. Chartier.)
" Pieteux, non ingrats, frères unis, ont cure Leurs parents honorer de cette sépulture. »
(De Baïf, Œuvres, 1573.) (Voir Godefroy.)
2. Consomme/'. — C'est-à-dire : perdre, dépenser. Sens déjà vu plus haut.
3. Homme. — C'est-à-dire : pour, quand il est arrivé à l'âge d'homme, affaiblir son corps en lui faisant goûter les délices d'habits. . .
i. Elabourez. —C'est-à-dire : travaillés, façonnés avec bien de a peine.
5. Ordes. — Signifie : qui excite le dégoût, sale. Adject. de la vieille langue, disparu. « Appliqué à des usages si ors et si sales. ■>
H. Estienne, Apol. pour Hérodote, I, 13.)— « La loy divine nous receoit en son giron, pour vilains, ords et bourbeux que nous soyons. » (.Montaigne, Essais, I, 56.)