iS MKLVKHS CIIUISIES DE RONSARD
Brise l'air en grondant, tu as veu nostre père : Grèce est nostre pais, Mémoire est nostre mère.
<( Au temps que les mortels craignoient les deitez. Ils bastirent pour nous et temples et citez : Montagnes et rochers, et fontaines et prées', Et grottes et forests nous furent consacrées.
« Nostre mestier estoit d'honorer les grands rois, De rendre vénérable et le peuple et les lois, Faire que la vertu du monde fust aimée, El forcer le trespas par longue renommée : D'une ilamo divine allumer les esprits.
Avoir d'un cœur hautain le vulgaire à mespris, Ne priser que l'honneur et la gloire cherchée, Et tousjours dans le ciel avoir l'ame attachée-.
« Nous eusmes autrefois des habits précieux. Mais le barbare Turc, de tout victorieux, Ayant vaincu l'Asie et l'Afrique, et d'Europe La meilleure partie, a chassé nostre trope"* De la Grèce natale, et, fuyant ses prisons, Errons, comme tu vois, sans biens et sans maisons, Où le pied nous conduit, pour voir si sans excuses Les peuples et les rois auront pitié des Muses. »
« Des Muses? di-je lors. Estes-vous celles-là Que jadis Helicon les neuf Sœurs appella? Que Cyrrhc^et que Phocide avouoient leurs maistresses,
Sainte-Beuve, La Poésie au XV h siècle (p. 369) : » Ces beaux vers expriment bien le sentiment de grandeur et de haute visée qui fait le fond du caractère du poète. »
1. Pi'ée. — Ce substantif était souvent féminin au xvi* siècle.
2. Attachée. — Ronsard a déjà parlé plus haut (voir Orfe à l'Hô- ]iilat), du rôle élevé qui, d'après lui, doit être attribué aux Muses.
3. Trope. — Aujourd'hui : troupe. Allusion A la prise de Constantinople par les Turcs en 14.')3.
4. Cyrrhe. — Cest Cyrriui, ville de Phocide, voisine de Delphes.
BOCAr;K liOYAL. 1'.'.!»
Des vers et des chanson? les scavantes déesses? Vous regardant marcher nuds-pieds et mal-en-poinct, J'ay le cœur de merveille et de frayeur espoint, Et me repens d'avoir vostre danse suivie, Usant à vos mestiers le meilleur de ma vie.
"' Je pensois qu'Amalthée' eust mis entre vos mains L'abondance et l'argent, l'antre ame des humains : ^Maintenant je cognois, vous vo\anl affamées, (ju'en esprit vous paissez seulement de fumées, Et d'un titre venteux-, antiquaire et moysi, Que pour un bien solide en vain avez choisi.
M Pour suivre vos fureurs misérables nous sommes. Certes, vous ressemblez aux pauvres gentils hommes. Ivors que tout est vendu, levant la teste aux cieux, N'ont plus autre recours qu'à vanter leurs ayeux :
« Que vous sert Jupiter, dont vous estes les filles? Que servent vos chansons, vos temples et vos villes ? Ce n'est qu'une parade, un honneur contrefait, Riche de fantaisie, et non pas en effet,
« Vertu, tu m'as trompé, te^ pensant quelque chose! Je cognois maintenant que le malheur dispose De toy, qui n'es que vent, puisque tu n'as pouvoir De conserver les tiens qui errent sans avoir Ny faveur ny amis, vagabonds d'heure en heure, Sans feu, sans lieu, sans bien, sans place ny demeure. •<
MUSES
— « Hà! que tu es ingrat de nous blasmer ainsi! Que fusses-tu sans nous qu'un esprit endurcy ',
1. Aiiiallhée. — La nourrice di' .liipili-r, " le symlinlc do la fertililé et de l'abondance. »
?.. Venteux. — SiËrnifie: qu! ne prnthnl que du vent. Sens perdu.
:{. Te pensant. — C'est-A-dire : moi qui croyais que lu étais quelque chose.