‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 104 sur 116 · LETTRE DE MADEMOISELLE DE L^ENCLOS A M. DE SAINT-ÉVREMOND · texte numérisé non relu

LETTRE DE MADEMOISELLE DE L^ENCLOS A M. DE SAINT-ÉVREMOND

J'étdis dans ma cliambre toute seule y et très-lasse de lecture, lorsque Ton me dit : Voilà un homme de la part de M. de Saint-Évremond. Jugez si tout mon ennui ne s'est pas dissipé dans le moment. J*ai eu le plaisir de parler de vous , et yen ai appris des choses que les lettres ne disent point : votre santé parfaite et vos occupations. La joie de i'esprit en marque la force v et votre lettre , comme du temps que M. d*0lonne vous faisait suivre, m*assure que l'Angleterre vous promet encore quarante ans de vie ; car il me semble que ce u*est qu'en Angleterre q[ue l'on parle de ceux qui ont vécu au delà de Fâge de L'homme. J'aurais souhaité de passer ce qui nie reste de vie avec vous; si vous aviez pensé comme moi > vous seriez ici. U est pourtant assez beau de se souyenir toujours des personnes que l'on a aimées , et c'est peut-être pour embellir mon Épilaphe que cette séparation du corps s'est Élite. Je souhaiterais q,ue le jeune prédicateur ^ m'eût trou-* vée dans la gloire de Niquée, où l'on ne changeait point ; car il me paraît que vous m'y croyez des première^ enchantées. Ne changez point vos idées sur cela ; elles m'ont toujours été favorables ; et que cette communication , que quelques philosophes croyaient au-dessus de la présence , dure toujours.

3*01 témoigné à M. Turretin la joie que j'aurais de lui être bonne à quelque choses il a trouvé ici de mes amis qui l'ont jiugé digue des louanges que vous (ui donnez. S'il veut profl-

• M- TnrreUn , plus tard* professeur en liistoirc ccclésiasti«|ue dans Vàr cadémie de Uenéve.

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(er de ce qui nous reste d'honnêtes abbés en Tabsence de la eoiir, il sera traité comme un homme que vous estimez. Tai lu devant lui votre lettre avec des lunettes; mais elles ne me firent pas mal , j*ai toujours eu la mine grave. S*il est amoureux du mérite que Ton appelle iei distingué , peut-être que votre souhait sera accompli , car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.

J'ai su que vous souhaitiez La Fontaine en Angleterre , on n'en jouit guère à Paris : sa tête est bien afifaiblie. Cest te destin des poètes , le Tasse et Lucrèce Font éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du philtre amoureux pour La Fontaine : il n\i guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense .

A MADEMOISELLE DE L'ENGLOS.

II y a plus d'un an que je demande de vos nouvelles à tout le monde, et personne ne m'en apprend. M. de la Bastide m'a dit que vous vous portiez fort bien ; mais il ajoute que si vous n'avez plus tant d'amants, vous êtes contente d'avoir beaucoup d'amis. La fausseté de la dernière nouvelle me fait douter de la vérité de la première. Vous êtes née pour aimer toute votre vie. Les amants et les joueurs ont quelque chose de semblable : qui a aimé aimera. Si l'on m'avait dit que vous êtes dévote , je l'aurais pu croire : c'est passer d'une passion humaine à l'amour de Dieu, et donner à son âme de l'occupation; mai3 ne pas aimer est une espèce de néant, qui ne peut convenir à votre cœurt

Ce repoft languissant ne fut jamais un bien ; C'est trouver sans mourir l^état où L'on n'est rien.

Je vous demande des nouvelles de votre santé, de vos occupations , de votre humeur; et que ce soit dans une assez longue lettre^ où il y ait peu de morale et beaucoup d'affection pour votre ancien ami. L'on dit ici que le comte de Grammoat-est mort, ce qui me donne un déplaisir fort sen-

sihle. Si vous connaissez Barbin , faites-lui demander pourquoi il imprime tant de choses sous mon nom, qui ne sont point de moi. J*ai assez de mes sottises, sans me charger de celles des autres. On me donne une pièce contre le P. Bouhours , où je ne pensai jamais. Il n'y a pas d'écrivain que j'estime plus que lui : notre langue lui doit- plus qu'à, aucun auteur, sans excepter Yaugelas. Dieu veuille que la nouvelle de la mort du comte de Grammont soit fausse et celle de votre santé véritable ! La Gazette de Hollande dit que IVL le comte de Lauzun se marie : si cela était vrai , on l'aurait mandé de Paris; outre cela, M. de Lauzun est duc, et le nom de comte ne lui convient, point. Si vous avez la bonté de m'en écrire quelque chose , vous m'obligerez, et de faire bien mes compliments à M. de Gourville de ma part , en cas que vous le voyiez toujours. Pour des nouvelles de paix et de guerre, je ne vous en demande pas. Je n'en écris point , et je n'en reçois pas davantage. Adieu ; c'est le plus véritable de vos serviteurs, qui gagnerait beaucoup si vous n'aviez point d'amants, car il serait le premier de vos amis , malgré une absence qu'on peut nommer éternelle.

A LA même:.

On m'a rendu dans te mois de décembre la lettre que vous m'avez écrite le 14 d'octobre. Elle est un peu vieille; mais les bonnes choses sont agréablement reçues, quelque tard qu'elles arrivent. Vous êtes sérieuse > et vous plaisez ; vous donnez de l'agrément à Sénèque, qui n'a pas accoutumé d'en avoir; vous vous dites vieille avec toutes les grâces de l'humeur et de l'esprit des jeunes gens. J'ai une curiosité que vous pourrez satisfaire : quand il vous souvient de votre jeu^ nesse, le souvenir du passé ne vous donne-t-il point de certaines idées aussi éloignées de la langueur de l'indolence que du trouble de la passion ? Ne sentez-vous point dans votre

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cœur une opposition secrète à la tranquillité que vous pensez avoir donnée à votre esprit.

Mais aimer et vous voir aimée Est une douce liaison , Qui dans votre coeur s^est formée De concert avec la raison.

D^une amoureuse sympathie 11 faut pour arrêter le cours Arrêter celui de nos jours ; Sa fin est celle de la vie.

Puissent les destins complaisants Vous donner encore trente ans D'amour et de philosophie.

C'est ce que je vous souhaite le premier jour de Tannée , jour où ceux qui n'ont rien à donner donnent pour étrennes des souhaits.

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