A MADEMOISELLE DE L'ENCLOS
Je prends un plaisir sensihle à voir de jeunes personnes belles, fleuries, capables de plaire, propres à toucher sincèrement un vieux cœur comme le mien. Comme il y a toujours eu beaucoup de rapport entre votre goût, entre votre humeur, entre vos sentiments et les miens, je crois que vous ne serez pas fâchée de voir un jeune chevalier qui sait plaire à toutes nos dames. C'est M. le duc de Samt-Albans, que j*ai prié , autant pour son intérêt que pour le vôtre, de vous visiter. S*il y a quelqu'un de vos amis avec M. de Tallard du mérite de notre temps, à qui je puisse rendre quelque service, ordonnez. Faites-moi savoir comment se porte notre ancien ami M. de Gourville. Je ne doute point qnUl ne soit bien dans ses affaires ; s'il est mal dans sa santé , je le plains.
Le docteur Morelli, mon ami particulier, accompagne madame la comtesse de Sandwich , qui va en France pour sa santé. Feu M. le comte de Rochester, père de madame Sandwich, avait plus d'esprit qu'homme d'Angleterre; madame Sandwich en a plus que n'avait M. son père : aussi généreuse que spirituelle , aussi aimable que spirituelle et généreuse. Voilà une partie de ses qualités : je m'étendrai plus sur le médecin que sur la malade.
Sept villes , comme vous savez , se disputèrent la naissance d'Homère ; sept grandes nations se disputent celle de Morelli : l'Inde , l'Egypte , l'Arabie , la Perse, la Turquie, l'Italie , l'Espagne. Les pays froids, les pays tempérés même : la France, l'Angleterre, l'Allemagne, n'y ont aucune prétention. Il sait toutes les langues, il en parle la plupart. Son style
haut , grand , figuré , me fait croire qu'il est né chez les Orien taux, et qu'il a pris ce qu'il y a de bon chez les Européens. Il aime la musique passionnément , il est fou de la poésie : curieux en peinture, pour le moins : connaisseur, je ne ie sais pas; sur Tarchitecture, il a des amis qui la savent; célèbre sérieusement dans sa profession , capable d'exercer celle des autres. Je vous prie de lui faciliter la connaissance de tous vos illustres : s'il a bien la vôtre , je le tiens assez heureux ; vous ne lui sauriez faire connaître personne qui ait un mérite si singulier que vous. Il me semble qu'Épicure faisait une partie de son souverain bien du souvenir des choses passées. Il n'y a plus de souverain bien pour un homme de cent ans comme moi ; mais il est encore des consolations : celle de me souvenir de vous et de tout ce que je vous ai ouï dire est une des plus grandes.
Je vous écris bien des choses dont vous ne vous souciez guère; je ne songe pas qu'elles vous ennuieront. Il me suffit qu'elles me plaisent : il ne faut pas à mon âge croire qu'on puisse plaire aux autres. Mon mérite est de me contenter ; trop heureux de le pouvoir faire en vous écrivant. Songez à me ménager du vin avec M. de Gourville. Je suis logé avec M. de l'Hermitage , un de ses parents ; fort honnête lipmme, réfugié en Angleterre pour sa religion. Je suis fâché que la conscience des catholiques français ne l'ait pu souffrir à Paris, ou que la délicatesse de la sienne l'en ait fait sortir. Il mérite l'approbation de son cousin assurément.