DE MADEMOISELLE DE L'ENCLOS A M. DE SAINT-ÉVREMOISD
A quoi songez-vous de croire que la vue d'un jeune homme soit un plaisir pour moi ? Vos sens vous trompent sur ceux des autres. J'ai tout oublié, hors mes amis. Si le nom de docteur ne m'avait rassurée , je vous aurais fait réponse par l'abbé de Hautefeuille, et vos Anglais n'auraient pas entendu parler de moi. On leur a dit à ma porte que je n'y étais pas , et on
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y reçut votre lettre, qui m'a autant réjouie qu'aucune que j'aie jamais reçue de vous. Quelle envie d'avoir de bon vin ! et que je suis malheureuse de ne pouvoir vous répondre du succès ! M. de l'Hermitage vous dirait aussi bien que moi que M. de Gourville ne sort plus de sa chambre : assez indifférent pour toutes sortes de goûts; bon ami toujours, mais que ses amis ne songent pas d'employer, de peur de lui donner des soins. Après cela si par quelque insinuation, que je ne prévois pas encore , je puis employer mon savoir-faire pour le vin , ne doutez pas que je ne le fasse. M. de Tallard a été de mes amis autrefois ; mais les grandes affaires détournent les grands hommes des inutilités. On m'a dit que M. l'abbé Dubois irait avec lui : c'est un petit homme délié , qui vous plaira , je crois. Il y a vingt de vos lettres entre mes mains : on les lit ici avec admiration. Vous voyez que le bon goût n'est pas fini en France. J'ai été charmée de l'endroit où vous ne craignez pas d'ennuyer; et que vous êtes sage si vous ne vous souciez plus que de vous : non pas que le principe ne soit faux pour vous, de ne pouvoir plus plaire aux autres. J'ai écrit à M. Morelli : si je trouve en lui toutes les sciences dont vous me parlez , je le regarderai comme un vrai docteur.
AU MÊME
J'ai envoyé une réponse à votre dernière lettre , monsieur, au correspondant de M. l'abbé Dubois ; et je crains , comme il était à Versailles , qu'elle ne lui ait pas été rendue. Je serais fort en peine de votre santé , sans la visite du bon petit bibliothécaire de madame de Bouillon < , qui me combla de joie en me montrant une lettre d'une personne qui songe à moi à cause de vous. Quelque sujet que j'aie eu dans ma iraladie de me louer du monde et de mes amis, je n'ai rien ressenti de plus vif que cette marque de bonté. Faites sur cela tout ce que vous êtes obligé de faire , puisque c'est vous
' n l'abbë do IlaHUTmiiUc.
DE SAirïT-EVBEMOND. 505
qui met l'avez attirée. Je vous prie que je sache par vousmême si vous avez rattrapé ce bonlieur dont on jouit si peu en de certains temps. La source ne saurait tarir tant que vous aurez Tamitié de raimabie personne qui soutient votre vie. Que j'envie ceux qui passent en Angleterre , et que j'aurais de plaisir de dîner encore une fois avec vous ! N'est-ce point une grossièreté que le souhait d'un dîner ? L'esprit a de grands avantages sur le corps; cependant ce corps fournit souvent de petits goûts qui se réitèrent, et qui soulagent l'âme de ses tristes réflexions. Vous vous êtes souvent moqué de celles que je faisais : je les ai toutes bannies. Il n'est plus temps quand on est arrivé au dernier période de la vie : il faut se contenter du jour où l'on vit. Les espérances prochaines , quoi que vous en disiez , valent bien autant que celles qu'on étend plus loin ; elles sont plus sûres. Voici une belle morale. Portez-vous bien , voilà à quoi tout doit aboutir.
AU MÊME
Je défie Dulcinée de sentir avec plus de joie le souvenir de son chevalier. Votre lettre a été reçue comme elle le mérite, et la triste figure n'a point diminué le mérite des sentiments. Je suis touchée de leur force et de leur persévérance ; conservez-les , à la honte de ceux qui se mêlent d'en juger. Je crois , comme vous , que les rides sont les marques de la sagesse. Je suis ravie que vos vertus extérieures ne vous attristent point : je tâche d'en user de même. Vous avez un ami gouverneur de province ' qui doit sa fortune à ses agréments ; c'est le seul vieillard qui ne soit pas ridicule à la cour. M. de Xurenne ne voulait vivre que pour le voir vieux : il le verrait père de famille , riche et plaisant. Il a plus dit de plaisanteries sur sa nouvelle dignité que les autres n'en ont pensé. M. d'Elbène, que vous appeliez le Ctmctafor, est mort à l'hôpital. Qu'est-ce que les jugements des hommes!
I M. le comte lic Grammont.
ST.-tVREMONI). ^3
Si M. d'Olonne vivait, et qu*l^dt lu la lettre que vops m'écrivez, il vous aurait continué Vdtre qualité de son philosophe. M. de Lauzun est mon voisin : il recevra vos compliments. Je vous rends très-tendrement ceux de M. de Charleval. Je vous demande instamment de faire souvenir M. de Ruvigny de son amie de la rue dés Tournelles.
AU MÊME
M. de Gharleval vient de mourir; et j'en suis si affligéb\ que je cherche à me consoler par la part que je sais que vous y prendrez. Je le voyais tous les jours : son esprit avait tous les charmes de la jeunesse , et son cœur toute la bonté et la tendresse désirables dans les véritables amis. Nous parlions souvent de vous, et de tous les originaux de notre temps; sa vie et celle que je mène présentement avaient beaucoup de rapport ; enfin c'est plus que de mourir soi-même , qu'une pareille perte. Mandez-moi de vos nouvelles. Je m'intéresse à votre vie à Londres comme si vous étiez ici ; et les anciens amis ont des charmes que l'on ne connaît jamais si bien que lorsqu'on en est privé.
AU MÊME
M. l'abbé Dubois m'a rendu votre lettre, monsieur, et m'a dit autant de bien de votre estomac que de votre esprit. Il vient des temps où l'on fait bien plus de cas de l'estomac que de l'esprit ; et j'avoue à ma honte que je vous trouve plus heureux de jouir de l'un que de l'autre. J'ai toujours cru que votre esprit durerait autant que vous ; on n'est pas si sûr de la santé du corps, sans quoi il ne reste que de tristes réflexions : insensiblement je m'embarquerais à en faire. Voici un autre chapitre. Il regarde un joli garçon, qu'un désir de voir les honnêtes gens de toutes sortes de pays a fait quitter une maison opulente sans congé. Peut-être blâmerez-vous sa curiosité; mais l'affaire est
faite. Il sait beaucoup de choses; il en ignore d^autres , qu*il faut ignorer à son âge. Je Fai cru digne de vous voir, pour lui faire commencer à sentir qu'il n'a pas perdu son temps d'aller en Angleterre. Traitez-le bien pour Famour de moi. Je Fai fait prier par son frère aîné, qui est particulièrement mon ami, d'aller savoir des nouvelles de madame la duchesse Mazarin et de madame Harvey, puisqu'elles ont bien voulu se souvenir de moi.
DE M. D£ SAIMT-ÉYRëMOMD A MADEMOISELLE DE L'ENCLOS.
Je n'ai jamais vu de lettre où il y eût tant de bon sens que dans la vôtre : vous faites Féloge de l'estomac si avantageusement , qu'il y aura de la honte à avoir bon esprit , à moins que d'avoir bon estomac. Je suis obligé à M. l'abbé Dubois de m'avoir fait valoir auprès de vous par ce bel endroit. A quatre-vingt-huit ans je mange des huîtres tous les matins ; je dîne bien , je ne soupe pas mal : on fait des héros pour un moindre mérite que le mien.
Qu'on ait plus de bien , de crédit ,
Plus de vertu , plus de conduite ,
Je n*en aurai point de dépit ;
Qu'un autre me passe en mérite
Sur le goût et sur Fappétit,
C'est l'avantage qui mMrrite.
L'estomac est le plus grand bien.
Sans lui les autres ne sont rien.
Un grand cœur veut tout entreprendre ,
Un grand esprit veut tout comprendre :
Les droits de Festomac sont de bien digérer : Et dans les sentiments que me donne mon âge, La beauté de Fesprit , la grandeur du courage , M'ont rien qu'à sa vertu Fon puisse comparer.
Étant jeune, je n'admirais que Fesprit, moins attaché aux intérêts du corps que je ne devais Fétre; aujourd'hui je répare autant qu'il m'est possible le tort que j'ai eu , ou par Fusage que j'en fais, ou par Festime et Famitié que j'ai pour lui. Vous en avez usé autrement. Le corps vous a été
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quelque chose daDS votre jeunesse ; présentement , vous n'êtes occupée que de ce qui regarde l'esprit : je ne sais pas si vous avez raison de l'estimer tant. On ne lit presque rien qui vaille la peine d'être retenu ,* on ne dit presque rien qui mérite d'être exécuté : quelque misérables que soient les sens à l'âge où je suis , les impressions que font sur eux les objets qui plaisent me trouvent bien plus sensible, et nous avons grand tort de les vouloir mortifier. C'est peut-être une jalousie de l'esprit, qui trouve leur partage meilleur que le sien. M. Bemier, le plus joli philosophe que j'aie connu (joli philosophe ne se dit guère ; mais sa figure , sa taille , sa manière , sa conversation , l'ont rendu digne de cette épithète-Ià ) , M. Bernier, en parlant de la mortification des sens, me dit un jour : a Je vais vous faire une confidence « que je ne ferais pas à madame de la Sablière , à made- « moiselle de l'Enclos même , que je tiens d'un ordre supé- « rieur; je vous dirai en confidence que l'abstinence des « plaisirs me paraît un grand péché. » Je fus surpris de la nouveauté du système; il ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. S'il eût continué son discours , peutêtre m'aurait-il fait goûter sa doctrine. Continuez-moi votre amitié , qui n'a jamais été altérée , ce qui est rare dans un aussi long commerce que le nôtre.
DE M ADklMOlSËLLE DE L'ENCLOS A M. DE SAINT-Ë VREMOND.
Monsieur de Clérambault m'a fiait un sensible plaisir en me disant que vous songiez à moi : j'en suis digne par l'attachement que je conserve pour vous. Nous allons mériter des louanges de la postérité par la durée de notre vie et par celle de l'amitié. Je crois que je vivrai autant que vous. Je suis lasse quelquefois de faire toujours la même chose, et je loue le Suisse qui se jeta dans la rivière par cette raison. Mes amis me reprennent souvent sur cela , et m'assurent que la vie est bonne tant que l'on est tranquille et que l'es-
prit est sain. La force du corps donne d'autres pensées. L'on préférerait sa force à celle de l'esprit, mais tout est inutile quand on ne saurait rien changer; il vaut autant s'éloigner des réflexions , que d'en faire qui ne savent à rien. Madame Sandwich m'a donné mille plaisirs , par le bonheur que j'ai eu de lui plaire : je ne croyais pas, sur mon déclin , pouvoir être propre à une femme de son âge. £ile a plus d'esprit que toutes les femmes de France , et plus de véritable mérite. Elle nous quitte : c'est un regret pour tout ce qui la connaît , et pour moi particulièrement. Si vous aviez été ici, nous aurions fait des repas dignes du temps passé. Aimezmoi toujours. Madame de Coulange a pris la commission de faire vos compliments à M. le comte de Grammont , par madame la comtesse de Grammont. Il est si jeune, que je le crois aussi léger que du temps qu'il haïssait les malades , et qu'il les aimait dès qu'ils étaient révenus en santé. Tout ce qui revient d'Angleterre parle de la beauté de madame la duchesse Mazann , comme on parle ici de celle de mademoiselle de Bellefond, qui commence. Vous m'avez attachée à madame Mazarin , et je n'en entends point dire de bien sans plaisir. Adieu, monsieur, pourquoi n'est-ce pas un bonjour? Il ne faudrait pas mourir sans se voir.
AU MÊME
(après la mort de la duchesse de mazarin.)
Quelle perte pour vous,monsieur! Si onn'avaitpasàseperdre soi-même, on ne se consolerait jamais. Je vous plains sensiblement : vous venez de perdre un commerce aimable , qui vous a soutenu dans un pays étranger. Que peut-on faire pour remplacer un tel malheur? Ceux qui vivent longtemps sont sujets à voir mourir leurs amis. Après cela votre esprit, votre philosophie vous servira à vous soutenir. J'ai senti cette mort comme si j'avais eu l'honneur de connaître madame Mazarin. Elle a songé à moi dans mes maux : j'ai été
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touchée de cette bonté; et ce qu'elle était pour vous m'avait attachée à elle. Il n^y a plus de remède , et il n'y en a nul à ce qui arrive à nos pauvres corps. Conservez le vôtre. Vos amis aiment à vous voir si sain et si sage : car je tiens pour sages ceux qui savent se rendre heureux. Je vous rends mille grâces du thé que vous m*avez envoyé. La gaieté de votre lettre m'a autant plu que votre présôit. Vous allez revoir madame Sandwich , que nous voyons partir avec beaucoup de regret Je voudrais que la situation de sa vie vous pût servir de quelque consolation. J'ignore les manières anglaises : cette dame a été très-française ici. Adieu mille fois , monsieur. Si l'on pouvait penser comme madame de Chevreuse, qui croyait en mourant qu'elle allait causer avec tous ses amis en l'autre monde 1 II serait doux de le penser !