DE M. DE SAINT-ÉVREMOND A M. LE MARQUIS DE CANAPLES
Je ne sais , monsieur, si vous avez reçu la lettre que je me suis donné l'honneur de vous écrire, pour vous rendre grâces très-humbles des offres les plus obligeantes que l'on puisse faire. Je voudrais bien être en état de m'en pouvoir servir. La nature, dont j'ai eu tant de sujet de me louer, est sur le point de retirer ses faveurs , et de me traiter comme elle a . traité madame Mazarin. C'est une cruauté pour madame Mazarin, qui était aussi belle que jamais, et la même que vous l'avez vue : elle s'est fort peu souciée de l'injustice qu'elle lui a faite, car jamais personne n'est mort avec tant de résignation et de fermeté. Je m'afflige de sa perte tous les
jours. Elle disait sonvent un Yors de La Fontaine dont je ne doute point qu'elle ne se fût servie à mon ^ard , et dont je ne saurais me servir au sien :
Sur les allet do temps la trâtesse s'envole. Je voudrais pouvoir faire ce qu'elle eût fût , et ce que je ne saurais gagner sur moi. L'intérêt de ce qu'elle me devait n'a aucune part à mes regrets. Quand je songe que la nièce et l'héritière de M. le cardinal Mazarin a eu b^in de moi en certains termes pour subsister, je fais des réflexions chrétiennes qui serviront à mon salut , si elles sont inutiles pour mon payement.
A MTtORD MONTAIGU.
On ne peut pas être plus sensible que je le suis à l'honneur de votre souvenir. Il n'y a pas un mot de votre lettre qui ne m'ait donné du plaisir, excepté ceux qui m'assurent que vous mangez des truffes tous les jours. Je n'ai pu m'empécher de pleurer quand j'ai pensé que j'en mangeais avec madame Mazarin : je me la suis représentée avec tous ses charmes ; je ne puis continuer ce discours sans douleur : il le faut finir. Madame Sandwich est à Windsor depuis neuf ou dix jours. Je lui ai envoyé votre lettre : si elle revient à Londres, comme il y a apparence, je ne manquerai pas, mylord , de lui parler de la muâque et des truffes qui l'attendent. Je ne doute point que M. Silvestre n'ait fait concerter tes pièces de Corelli, qu'il a apportées, et qui nous doivent faire mépriser la chaconne de Galatée, et la logistille de Roland. Je voudrais bien que ce docteur voulût me traduire quelque chapitre de l'auteur qui nous enseigne le moyen de ne point mourir. Je n'espère plus qu'en celui-ci. Tous les médecins, les apothicaires, les chirurgiens sont enragés contre lui , de disposer de la mort à leur préjudice. Puissé-je, mylord, profiter de ses instructions, et vivre les mille aiios des Espagnols, pour vous conserver un trèshumble et très-obéissant serviteur.
DE SAINT-ÉYBEMOnD. 517
A M. L£ COMTE MAGÂLOTTI,
DU CONSEIL D'ÉTAT DK 8. A. R. M. LE GRAVD-DUG DE TOSCAHE.
Que VOUS êtes heureux , monsieur! il y a plus de trente ans que j'ai l'honneur de vous connaître : vos années vous ont fait acquérir un grand savoir, vous ont fait avoir beaucoup d'expérience , beaucoup de considération , sans vous avoir rien ôté de la vigueur du corps et de l'esprit ; les miennes , plus nombreuses à la vérité, m'ont été moins favorables. Elles ne m'ont rien laissé de la vivacité que j'ai eue , et du meilleur tempérament du monde, que j'avais. Au reste, monsieur, je vous suis fort obligé de m'avoir écrit en italien : si vous aviez pris la peine de m'écrire en français, vous m'eussiez laissé la honte de voir un étranger entendre beaucoup mieux que moi la beauté et la délicatesse de ma langue. Il est vrai que presque toutes les nations de l'Europe auraient partagé cette hontelà; car il n'y en a point dont vous ne parliez la langue plus élégamment que leurs plus beaux-esprits ne sauraient faire.
Je vous aurai fait beaucoup de tort dans l'opinion qu'avait M. le marquis Rinuccini < de votre discernement : la réputation que vous m'avez voulu donner auprès de lui aura gâté la vôtre. On est fort satisfait de lui en cette cour : de sa personne, de son procédé, et de sa conversation. J'y ai trouvé tout l^grément qu'on pourrait désirer. M. le cavalier Giraldi , qui est bien ici avec tout le monde , lui donne toutes ses connaissances, dont il n'aura que faire quand il voudra se montrer : sa présence le met hors d'état d'avoir besoin de bons ofQces. Avant que de fînir^ je vous supplierai, monsieur, de faire valoir auprès de S. A . R. la profonde reconnaissance que je conserverai jusqu'au dernier moment de toutes les bontés qu'elle a eues pour moi. Je dois aux libéralités de son bon vin de Florence mes dernières années , que j'ai passées avec assez de repos. Après que vous m'aurez acquitté de ce premier devoir, qui m'est le plus précieux du monde, vous aurez la bonté d'assurer monsieur le commandeur Del Bene
* Envoyé extraordinaire du grand-duc pour complimenter la reine sur son avènement à la couronne.
Ô18 GEUVfiES CHOISIES DB 8AINT-ETBBM0ND.
de la haute estime que j'aurai toute ma vie pour son grand mérite. Je ne vous donnerai point de nouvelles assurances des sentiments que vous me sûtes inspirer dès le moment que j'eus rhonneur de vous connaître. Je finirai par Fétat où je me trouve depuis longtemps : ces six vers, que j'ai faits autrefois^ vous Tex^iquaront.
Je vis éloigné de la France Sans besoin et sans abondance, Content d'un vulgaire destin; J'aime la vertu sans rudesse, J*ainie le plaisir sans mollesse; J'aime la vie , et n'en crains pas la fin.
Aussi malade que je le suis aujourd'hui , je devrais la souhaiter au lieu de la craindre; mais si je passe une heure sans souffrir, je me tiens heureux. Vous savez que la cessation de la douleur est la félicité de ceux qui souffrent. Je trouve que la mienne est suspendue quand je suis assez heureux pour vous entretenir.