‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 110 sur 116 · A MADEMOISELLE DE L'ENCLOS · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE L'ENCLOS

J'ai reçu la seconde lettre que vous m'avez écrite , obligeante, agréable, spirituelle, où je reconnais les enjouements de Ninon et le bon sens de mademoiselle de rEnclos. Je savais comment la première a vécu , vous m'apprenez de quelle manière vit l'autre. Tout contribue à me faire regretter le temps heureux que j'ai passé dans votre commerce , et à désirer inutilement de vous voir encore. Je n'ai pas la force de me transporter en France, et vous y avez des agréments qui ne vous laisseront pas venir en Angleterre. Madame de Bouillon vous peut dire que l'Angleterre a ses charmes, et je serais un ingrat si je n'avouais moi-même que j'y ai trouve des douceurs. J'ai appris avec beaucoup de plaisir que M. le comte de Grammont a recouvré sa première santé et acquis une nouvelle dévotion. Jusqu'ici je me suis contenté grossièrement d'être homme de bien ; il faut faire quelque chose de plus, et je n'attends que votre exemple pour être dévot. Vous vivez dans un pays où l'on a de merveilleux avantages pour se sauver. Le vice n'y est guère moins opposé à la mode qu'à la vertu : pécher, c^est ne savoir pas vivre et choquer la bienséance autant que la religion. Il ne fallait autrefois qu'être méchant , il faut être de plus malhonnête homme pour se damner en France présentement. Ceux qui n'ont pas assez

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de considération pour Tautre vie sont conduits au salut par les égards et les devoirs de celle-ci. On est assez sur une matière où la conversion de M. le comte de Grammont m'a engagé : je la crois sincère et honnête. Il sied bien à un homme qui n'est pas jeune d'oublier qu*il Ta été. Je ne Tai pu faire jusque ici ; au contraire , du souvenir de mes jeunes ans, de la mémoire de ma vivacité passée, je tâche d'animer la langueur de mes vieux jours. Ce que je trouve de plus fâcheux à mon âge, c'est que l'espérance est perdue; l'espérance , qui est la plus douce des passions et celle qui contribue davantage à nous faire vivre agréablement. Désespérer de vous voir jamais est ce qui me fait le plus de peine ; il faut se contenter de vous écrire quelquefois , pour entretenir une amitié qui a résisté à la longueur du temps , a l'éloignement des lieux et à la froideur ordinaire de la vieillesse. Ce dernier mot me regarde ; la nature commencera par vous à faire voir qu'il est possible de ne vieillir pas. Je vous prie de faire assurer M. le duc de Lauzun de mes très-humbles services,, et de savoir si madame la maréchale de Créqui lui a fait payer cinq cents écus qu'il m'avait prêtés : on me l'a écrit il y a longtemps; mais je n'en suis pas trop assuré.

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