‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 24 sur 116 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De la seconde guerre punique '.

Pour voir la république dans toute retendue de sa vertu, il faut la considérer dans la seconde guerre de Carthage. Elle a eu auparavant plus d^austerité , elle a eu depuis plus de grandeur, jamais un mérite si véritable. Aux autres extrémités où elle s* est trouvée , elle a dû son salut à la hardiesse , à la valeur, à la capacité de quelque citoyen. Peut-être que sans Brutus il n^y aurait pas eu même de république. Si ManHus n*eût défendu le Capitole , si Camille ne fdt venu le secourir, les Romains, à peine libres, tombaient sous la servitude des Gaulois.

Mais ici 1e peuple romain a soutenu le peuple romain , ici le génie universel de la nation a conservé la nation ; ici le bon ordre, la fermeté, la conspiration générale au bien public , ont sauvé Kome , quand elle se perdait par les fautes et les imprudences de ses généraux.

Après la bataille de Cannes , où tout autre État eût succombé à sa mauvaise fortune , il n'y eut pas un mouvement de faiblesse parmi le peuple , pas une pensée qui n'allât au bien de la république. Tous lès ordres , tous les rangs , toutes les conditions s'épuisèrent volontairement ; les Romains apportaient avec plaisir ce qu'ils avaient de plus précieux , et gardaient à regret ce qu'ils étaient obligés de se laisser pour le simple usage. L'honneur était à retenir le moins , la honte à garder le plus dans leurs maisons. Lorsqu'il s'agissait de créer les magistrats, la jeunesse, ordinairement prévenue en faveur d'elle-même, consultait avec docilité la sagesse des plus vieux, pour donner ses suffrages plus sainement.

> Tout ce cbapiu^ est aussi bien pensé que vigoureusement écrit. Peu d'historiens ont parlé d'Anhibal d'une manière aussi convenable , et fait ressortir avec plus de science et de talent cette admirable campagne do Taioqueur du Tésin, de la Trébie, de Trasimëne et de Cannes, c Quand on examine bien « dit Montesquieu ( inférieur ici à Saint-Évremond ), cette foule d'obstacles qui se présentèrent devant Annibal, et que cet homme extraordinaire surmonta tous, on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l'antiquité. > Napoléon a plus d'tme fois dans ses Mémoires exprimé son adniiraUon pour le grand capitaine.

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Les vieux soldats venant à mander, on donnait la liberté aux esclaves pour en faireule nouveaux; et ces esclaves, devenus Romains, s'animaient du même esprit de leurs maîtres pour défendre une même liberté. Mais voici une grandeur de courage qui passe toutes les autres qualités, quelque belles qu'elles puissent être. Il arrive quelquefois , dans un danger éminent, qu'on voit prendre de bonnes résolutions aux moins sages; il arrive que les plus intéressés contribuent largement pour le bien public , quand par un autre iptérêt ils craignent de se perdre avec le public eux-mêmes.

Il n'est peut-être jamais arrivé qu'on ait songé au dehors comme au dedans en des extrémités si pressantes ; et je ne trouve rien de si admirable dans les Romains que de leur voir envoyer des troupes en Sicile et en Espagne avec le même soin qu'ils en envoyaient contre Annibal.

Accablés de tant de pertes, épuisés d'hommes et d'argent, ils partagèrent leurs dernières ressources «ntre la défense de Rome et le maintien de leurs conquêtes. Un peuple si magnanime aimait autant périr que déchoir, et tenait pour une chose indifférente de n'être plus quand il ne serait pas le maître des autres.

Quoiqu'il soit toujours avantageux de se conserver, je compte néanmoins entre les principaux avantages des Romains d'avoir dû leur salut à leur fermeté et à la grandeur de leur courage. Ce leur fut encore un bonheur d'avoir changé de génie depuis la guerre de Pyrrhus, d'avoir quitté ce désintéressement si extraordinaire et cette pauvreté ambitieuse dont j'ai parlé; autrement on n'eût pas trouvé dans Rome les moyens de la soutenir.

Il fallait que les citoyens eussent du bien comme du zèle pour aider la république; si elle n'avait pu secourir ses alliés, elle en eût été abandonnée. Le discours du consul qui pensait donner de la compassion aux députés de Capoue n'excita que leur infidélité. Le sénat, beaucoup plus sage, prit une conduite toute différente : il envoya des hommes et des vivres aux alliés qui en eurent besoin ; et de tout le secours que vinrent ofïrir

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«eux de Naples , on n'accepta que des blés pour de l'argent.

Mais avec tant de fermeté et de bon sens, il n'y avait plus de république romaine si Cartbage eût fait pour la ruiner la moindre des choses que fit Rome pour son salut.

Tandis qu'on remerciait un consul qui avait fui ■ de n'avoir pas désespéré de la république , on accusait à Cartbage Annibal victorieux. Hannon ne lui pouvait donner les avantages d'une guerre qu'il avait déconseillée : plus jaloux de l'honneur de ses sentiments que du bien de l'État, plus ennemi du général des Cartliaginols que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher les succès qu'on pouvait avoir ou pour ruiner ceux qu'on avait eus. On eût pris Hannon pour un allié du peuple romain, qui regardait Aunibal comme l'ennemi commun. Quand celui-ci envoyait démander des hommes et de l'argent pour le maintien de l'armée : « Que demanderait-il , disait Hannon, s'il avait perdu la bataille? ;Non, non , messieurs , ou c'est un imposteur qui nous amuse par de feusses nouvelles, ou un voleur public, qui s'approprie les dépouilles d^s Romains et les avantages de la guerre. » Ces oppositions troublaient du moins les secours, quand elles ne pouvaient en empêcher la résolutioù. On exécutait lentement ce qui avait été résolu avec peine. Le secours enfin préparé demeurait lotigtemps à partir ; s'il était en chemin ] on envoyait ordre de l'arrêter en Espagne, au lieu de le faire passer en Italie. Il n'arrivait donc quasi jamais ; et lorsqu'il venait joindre Annibal, ce qui était un miracle , Annibal ne le recevait que faible, ruiné et hors de saison.

Ce général était presque toujours sans vivres et sans argent, réduit à la nécessité d'être éternellement heureux dans la guerre; nulle ressource au premier mauvais succès, et beaucoup d'embarras dans les bons, où il ne trouvait pas de quoi entretenir diverses nations qui suivaient plutôt sa personne qu'elles ne dépendaient de sa' république.

Pour contenir tant de peuples différents, il ajoutait à sa

* Terentlus Varro, qui donna la bataille de Cannes malgré son collègue , L. ^niil. Paulus, et la perdit.

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naturelle sévérité une cruauté concertée ^ qui le faisait redouter des uns, tandis que sa vertu le faisait révérer des autres. A la vérité, il ne se faisait pas grande violence ; mais étant . naturellement un peu cruel , il se trouvait dans une condition où il lui était nécessaire de Tétre. Cependant ses intérêts réglaient quelquefois sa cruauté, et lui donnaient même de la clémence; car il savait être doux et clément pour le bien de ses affaires , et le dessein l'emportait toujours sur le naturel.

Il faisait la guerre aux Romains avec toute sorte de rigueur, et traitait leurs alliés avec beaucoup de douceur et dé courtoisie , cherchant à rainer ceux-là tout à fait , et à détacher ceux-ci de leur alliance. Procédé bien différent de celui de Pyrrhus, qui gardait toutes ses civilités pour les Romains et les mauvais traitements pour ses alliés.

Quand je songe qu'Annibal est parti d^Espagne , où il ta'avait rien de fort assuré, qu'il a traversé les Gaules, qu'on devait compter pour ennemies, qu*il a passé les Alpes pour faire la guerre aux Romains, qui venaient de chasser les Carthaginois de la Sicile ; quand je songe qu'il *n'avait en Italie ni places , ni magasins, ni secours assurés, ni la moindre espérance de retraite , je me trouve étonné de la hardiesse de son dessein. Mais lorsque je considère sa valeur et sa conduite , je n'admire plus qu'Annibal, et le tiens encore au-dessus de l'entreprise.

Les Français admirent particulièrement la guerre des Gaules , et par la réputation de César, et parce que s'étant faite en leur pays, elle les touche d'une idée plus vive que les autres. Cependant, à en juger sainement, elle n'approche en rien de ce qu'a fait Annibal en Italie. Si César avait trouvé parmi les Gaulois l'union et la fermeté que trouva celui-ci parmi les Romains, il n'eût fait sur eux que de médiocres conquêtes; car il faut avouer qu'Annibal rencontra d'étranges difficultés, sans compter celles qu'il portait avec lui-même. Le seul avantage sur lequel il pouvait raisonnablement se fonder était la bonté de ses troupes et sa propre suffisance.

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Il est certain que les Romaâns avaient pris une grande supériorité sur les Carthaginois dans la guerre de Sicile ; mais la paix leur ayant fait licencier leur année > ils perdaient insensiblement leur vigueur, tandis que leurs ennemis, occupés en Espagne et en Afrique , mettaient en usage Usai valeur et acquéraient de l'expéri^ce.

Ce fut donc avec un vieux corps qu'Annibal vint attaquer ritalie , et avec une vieille réputation, plus qu^avec de vieilles troupes, que les Romains se virent obligés de la défendre.

Pour les généraux des Romains , c'étaient des hommes de grand courage, qui eussent cru £dre tort à la gloire de leur république s'ils n'avaient donné la bataille aussitôt que les ennemis se présentaient.

Annibal se fit une étude particulière d'en connaître le génie, et n'observait rien tant que rhumeur et la conduite de chaque consul qui lui était opposé. Ce fut en irritant l'humeur fougueuse de Sempronius , qu'il sut l'attirer au combat , éi gagner sur lui la bataille de Trébie. La défaite de Trasimène est due à un artifice quasi tout pareil.

Connaissant l'esprit superbe de Flaminius, il brûlait à ses yeux les villages de ses alliés , et incitait si à propos sa témérité naturelle, que le consul prit non-seulement la résolution de combattre mal à propos , mais il s'engagea en certains détroits où il perdit malheureusement son armée avec la vie. Comme Fabius eut une manière d'agir toute contraire, la conduite d' Annibal fut aussi toute difierente.

Après la journée de Trasimène , le peuple romain créa un dictateur et un général de la cavalerie. Le dictateur était Quintus Fabius, homme sage et un peu lent, qui mettait la seule espérance du salut dans les précautions, d'où peut naître la sûreté. En l'état où étaient les choses , il croyait qu'il n'y avait point de différence entre combattre et perdre un con^ bat ; de sorte qu'il ne songeait qu'à rassurer l'année, et perdant l'espérance de pouvoir vaincre , il croyait agir assez nugement et assez Caire que de s*empéclier d'être vaincu.

Marcus Minutius fîit le général de b cavalerie ; violent ,

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de sa bonne fortune, et sq laisse aller au repos, quand un peu d'action le mettait en état de se reposer toute sa vie.

Si TOUS en cherchez la raison, c^est que tout est fini dans les hommes : la patience, le coun^, la fermeté s*épuisent en nous.

Annibal ne peut plus souffrir, parce qu'il a trop souffert ; et sa vertu consumée se trouve sans ressource au milieu de la victoire.

.Le souvenir des diflicultés passées lui fait envisager des difficultés nouvelles; son esprit, qui devait être plein de confiance et quasi de certitude, se tourne à la crainte de l'avenir: il considère quand il faut oser, il consulte quand il faut agir : il se dit des raisons pour les Romains quand il faut mettre en exécution les siennes.

Comme les fautes des grands hommes ont toujours des sujets apparents, Annibal ne laissait pas de se représenter des choses fort sp^ieuses.

« Que son armée, invincible à la campagne, n'était nullement propre pour les sièges , ayant peu de bonne infanterie , point de machines, point d'argent, point de subsistance réglée ; que par ces mêmes défauts il avait^attaqué Spolète inutilement après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il était; qu'un peu avant la bataille de Cannes il avait été contraint de lever le siège d'une petite ville sans nom est sans force ; qu'assiéger Rome, munie de toutes choses, c'était vouloir perdre la réputation qu'on venait d'acquérir, et faire périr une armée qui seule le faisait considérer; qu'il fallait donc laisser les Romains enfermés dans leurs murailles , tomber insensiblement d'eux-mêmes, et cependant aller s'établir proche de la mer,, où l'on recevrait les secours de Carthage commodément , et où il serait aisé d'établir la plus considérable puissance de l'Italie. » Voilà les raisons qu'accommodait Annibal à la disposition où il se trouvait, et qu'il n'eût pas goûtées dans ses premières ardeurs.

En vain Maharbal lui promettait à souper dans le Capitole; ses réflexions, qui n'avaient que Tair de sagesse et une

fausse raison , lui firent rejeter^ comme téméraire , une confiance si bien fondée. Il avait suivie les conseils violents pour commencer la guerre avec les Romains , et il est retenu par une fausse circonspection, quand il trouve Theure de tout finir.

Il est certain que les esprits trop fins , comme était celui d'Annibal, se.font des difficultés dans les entreprises et sVrétent eux-mêmes par des obstacles qui viennent plus de leur imagination que de la cbose.

Il y a un ppint dans la décadence des États, où leur ruine serait inévitable si on connaissait la facilité qu'il y a de les détruire; mais pour n'avoir pas la vue assez nette, ou le courage assez grand, on se contente du moins quand on peut le plus, tournant en prudence, ou la petitesse de son esprit, ou le peu de grandeur de son âme.

Dans ces conjonctures pn ne se sauve point par soi-même ; une vieille réputation vous soutient dans Timaginatiou de vos ennemis , quand les véritables forces vous abandonnent.

Ainsi Annibal se met devant les yeux une puissance qui n'est plus. Il se fait un fantôme àe soldats mort3 et de légions dissipées; comme s'il avait encore à combattre et à défairece qu'il a défait.

£t certes la confusion n'eût pas été moindre à Rome après la bataille de Cannes, qu'elle l'avait été autrefois après la journée d'Allié >. Mais, au lieu d'approcher d'une ville où il eût porté l'épouvante, iKs'en éloigna, comme s'il eût voulu la rassurer,' et donner loisir aux magistrats de pourvoir tranquillement à toutes choses. U prit le parti d'attaquer les alliés, qui tombaient »vec Rome , et qui se soutinrent par elle avec plus de facilité qu'elle ne se fût soutenue.

C'est là la première et I9 grande faute d' Annibal , qui fut aussi la première ressource des Romains. La consternation passée, eeux-ci augmentèrent de courage en diminuant de

■ Rivière à trois ou quatre lieues de Rome, près de laquelle les Romains furent défaits parles Gaulois. Ceux-ci se rendirent maîtres de la ^ille, mais ils ne purent pas prendre le Capitoie, où une partie de la jeunesse s'était retirée, royez Tite-Lrve, au livre V de la L« Décade.

forces; et les Carthaginois diminuèrent de vigueur en augmentant de puissance.

Que si Ton veut chercher les causes de tous les malheurs, on en trouvera deux essentielles : la nonchalance de Carthage, qui laissait anéantir les bons succès, faute de seeours: et Tenvie précipitée qu*eut Annibal de mettre lin aux travaux avant que d'avoir fini la guerre.

Après avoir goûté le repos, il ne fîit pas longtemps saus vouloir goû.tér les délices; et il en fut diarmé d'autant plus aisénieot qu'elles lui avaient toujours été inconnues. IJ» homme qui sait mêler les plaisirs et les affaires n'en est jamais possédé; il les quitte, il les reprend quand bon lui semble; et dans Thabitude qu'il en a formée il trouve plutôt un délassement d'esprit qu'un charme dangereux qui paisse corrompre. |l n'en est pas ainsi de ces gens austères qui par un changement d'esprit viennent à goâter les voluptés : ils sont enchantés aussitôt de leurs douceurs, et n'ont plus que de l'aversion pour l'austérité de leur vie passée. La nature en eux, lassée d'incommodités et de peines, s'abandonne aux premiers plaisirs qu'elle rencontre. Alors ce qui avait paru vertueux se présente avec un air rude et difBcile; et Fâme, qui croit s'être détrompée d'une vieille erreur, se complaît en elle-même de son nouveau goût pour les choses agréables.

C'est ce qui arriva proprement à Annibal et a son armée, qui ne manquait pas de Fimiter dans le relâchement , puisqu'elle l'avait bien imité dans les fatigues.

Ce ne furent donc plus que bains , que festins , qu'inclinations et attachements; il n'y eut plus de discipline, ni par ^lui qui devait donner les ordres , ni dans ceux qui devaient les exécuter. Quand il fallut se mettre en campagne, la gloire et l'intérêt réveillèrent Annibal, qui reprit sa première vigueur, et se trouva lui même ; mais il ne trouva plus la même armée : il n'y avait que de la mollesse et de la nonchalance ; s*il fallait souffrir la moindre nécessité, on regrettait l'abondance de Capoue. On songeait aux maîtresses, lorsqu'il fallait aller aux ennemis ; on languissait des tendresses de l'a-

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mour, quand il fallait de Tactioiv et de la fierté pour les combats. Annibal n'oubliait rien qui pût exciter les courages ; tantôt par le souvenir d*dne valeur qu*on avait perdue , tantôt par la honte des reproches où Ton était insensible.

Cependant , les généraux des Romains devenaient plus habiles tous les jours : les légions prenaient Tascendant sur des troupes corrompues ; et il ne venait de Carthage aucun secours qui pût ranimer une armée si languissante. Mais plus^nnibal trouvait de vigueur parmi les.enneoiis, moins il recevait de services des siens , plus il prenait sur lui-même. Et il n'est pas croyable avec quelle vertu il se maintint en Italie, d'où les Romains ne Font fait sortir qu'en obtigeant les Carthaginois à Ten retirer. Ceux-ci, défaits et chassés d'Espagne, battus et ruinés en Afrique, eurent recours à leur Annibal pour leur dernière ressource. Il obéit aux ordres de son pays avec la même soumission qu'aurait pu avoir le moindre citoyen; et il n'y fut pas si tôt arrivé, qu'il en trouva les affaires désespérées.

Scipîon, qui avait vu les calamités de sa république sous des cbefîB malheureux , en commandait alors les armées dans les prospérités quHl avait fait naître. Pour Annibal , il n'avait que le souvenir de sa bonne fortune, dont il avait mal usé ; mais il ne manquait &i rien pour soutenir la mauvaise. Le premier, confiant de son naturel , et par le bonheur présent de ses af&ires, était à la tête d'une Narmée qui ne doutait pas de la victoire : le second augmentait une défiance naturelle par le méchant état où il voyait sa patrie , et par la mauvaise opinion qu'il avait de ses s<^dats*

Ces différentes situations d'esprit firent offrir la paix et la rejeter; ajNrès quoi Tonne songea plus qu'à la bataille.

Le jour qu'elle fut donnée Annibal se surpassa lui même, soit à prendre ses avantages, soit à disposer son armée, soit à donner les ordres dans le combat; mais enfin le génie de Rome l'emporta sur celui de Carthage, et la défaite des Carthaginois laissa pour jamais l'empire aux Romains.

Quant au général , il fut admiré de Scipiôn, qui au milieu

^r» iEUVBES CHOISIES

île sa gloire semblait porter envie à la capacité du vaincu; et le vaincu, dont Thumeur était assez éloignée de vaines ostentations, crut toujours avoir quelque supériorité dans la science de la guerre , car discourant un jour des grands capitaines avec Scipion , il mit Alexandre le premier, Pyrrhus le second, et lui-même le troisième; à quoi froidement Scipion : Si vous m'aviez vaincu» dit-il , en quel rang vous seriez-vous mis ? Le premier de tous, reprit Annibal.

Il est certain qu'il avait une merveilleuse capacité dans la guerre, et ces conquérants illustres qui ont laissé un si grand nom à la postérité n'approchaient pas de son industrie, pour assembler et pour maintenir des armées.

Alexandre passa en Asie avec des Macédoniens qui obéissaient à leur roi ; s'il avait peu d'argent et peu de vivres, les batailles qu'il gagnait le mettaient dans l'abondance de tou^f s ichoses : une ville prise ou rendue lui livrait les trésors de Darius, qui devenait nécessiteux en son propre pays, à mesure qu'Alexandre en possédait les richesses. Scipiou, dont je viens de parler, Gt la guerre en Espagne et en Afrique avec des légions que la république avait levées , et qu'elle faisait subsister. César eut les mêmes commodités pour la conquête des Gaules, et il se servit des forces et de l'argent de la république même pour l'assujettir.

Pour notre Annîbal, il avait joint à un petit corps de Carthaginois plusieurs nations qu'il sut lier toutes par lui-même, et dont il put se faire obéir dans une éternelle nécessité. Ce qui est encore plus extraordinaire , les combats ne le mettaient guère plus à son aise ; il se trouvait presque aussi embarrassé après le gain d'une bataille qu'auparavant. Mais s'il a eu des talents que les autres n'avaient pas, aussi a-t-ii fait tjne faute où apparemment ils ne seraient pas tombés.

Alexandre était si éloigné de laisser les choses imparÊiites, qu'il allait toujours au delà lorsqu'elles étaient consommées. Il ne se cx)ntenta pas d'assujettir ce grand empire de Darius , jusqu'à la moindre province ; son ambition le porta aux Indes, quand il pouvait accommoder la gloire et le re*

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pos , ce qui est rare , et jouir paisi|)lemeBt de ses conquêtes. ScipioD ne songea pas à se reposer qu'il n'eût réduit Gartbage et établi en Afrique les affaires des Romains; et une des grandes, louanges qu'on donne à César, c'est qu'il ne pensait jamais avoir rien fait tant qu'il lui restait quelque chose à faire.

Nil actum reputans si qoid superesset agendam '.

Quand je songe à la faute d' Annibal , il me vient aussitôt dans l'esprit qu'on ne considère pas assez l'importance d'une bonne résolution dans les grandes choses : aller à Rome après la bataille de Cannes fait la destruction de cette ville et la grandeur de Carthage, n^y pas aller produit avec le temps la ruine des Carthaginois et l'empire des Romains *.

Tai vu prendre une résolution qui causait la perte d'un grand État si elle eût été suivie; j'en vis prendre une contraire le même jour, j)ar un heureux changement, qui fut son salut; mais elle donna moins de réputation à l'auteur d'un si bon conseil , que n'aurait fbit la défaite de cinq cents chevaux ou la prise d'une ville peu importante 3. Ces derniers événements frappent les yeux ou l'imagination de tout le monde. Le bon sens n'est admiré quasi de personne, pour n^être connu que par des réflexions que peu de gens savent faire. Revenons à notre Annibal.

Si le métier de la guerre, tout éclatant qu'il est, méritait seul de la considération, je ne vois personne chez les anciens qu^on pût raisonnablement lui préférer; mais celui qui le

> Lacan. Pharsal., lib. IL *

' Cne preuve, dit Montesquieu, qu* Annibal n'aurait pas réussi, c'est que les Romains se trouvèrent encore en état d'envoyer partout des secours. Voir dans YHigt. Rom. de M. Poirson la conGrmation de cette observation de Montesquieu.

3 La cour étant à Pontoise (en ^652), et le cardinal Hazarin, considérant que H. le prince n'en était pas éloigné, que Fnensaldagoerstàvançaitavec vingt-cinq mille hommes, et le doc de Lorraine avec douze mille, résolut de faire retirer le roi en Bourgogne, ne le croyant pas en sûreté à Paris. M. de Turenne ne se trouva pas alors au conseil ; mais ayant appris cette résolution, il s'y rendit incessamment, et dit aux ministres que si le roi quittait Pari», n n'y rentrerait jamais, et qu'il fallait y vaincre on périr. -Cela obligea le conseil de changer d'avis.

ST.-éVBEMOND. i

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sait le mieux n'est pas néeessairement le plus grand homme. La beauté de Tesprlt, la grandeur de Fâme, la magnanimité, le désintéressement, la justice, une capacité qui s'étend à tout, font la meilleure partie du mérite de ces grands hommes.

Savoir simplement tuer des gens , être plus entendu que les autres à désoler la société et à détruire la nature , c'est exceller dans une science bien funeste. Il faut que Tapplication de cette science soit juste, ou du moins honnête; qu'elle se tourne au bien même de ceux qu'elle assujettit, s il est possible : toujours à l'intérêt de son pays, ou à la nécessité du sien propre. Quand elle devient l'emploi du caprice, qu'elle sert au dér^lement el à (a fureur ; quand elle n'a pour but que de faire du mal à tout le monde, alors il lui faut ôter cette gloire qu'elle s'attribue, et la rendre aussi honteuse qu'elle est injuste'.

Or il est certain qu'Annibal avait peu de vertus et beaucoup, de vices; T infidélité, l'avarice, une cruauté souvent nécessaire , toujours naturelle.

D'ailleurs , on juge d'ordinaire par le succès , quoi que di* sent les plus sages. Ayons toute la bonne conduite qu'on peut avoir, si l'événement n'est pas heureux , la mauvaise fortune tient lieu de faute, et ne se justifie qu'auprès de fort peu de gens. Ainsi, qu'Annibal ait mieux fait la guerre que les Romains , que ceux-ci soient demeurés victorieux par le bon ordre de leur république, et qu'il ait péri par le mauvais gouvernement de la sienne, c'est la considération d'un petit nombre de personnes. Qu'il ait été défait par Scipion , et que la ruine de Carthage SQit arrivée en suite de sa défaite, c'a été une chose pleinement connue, d'où s'est formé le sentiment universel de tous les peuples.

< Ces observations sur la guerre et sur celles des vertus humaines qaï méritent véritablement d*être lionorées sont dignes d*nn |»hilosoi>be : Voltaire, qui est revenu souvent sur ces idées, ne les a exprimées ni avec la même gravité ni avec la même mesure.

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