‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 23 sur 116 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Contre ropinloo de Tite>Liye «or la guerre imagiDaire qu'il fait faire à Alexandre contre les Romains*.

J^dmire jusqu'où peut aller l'opinion qu'a Tite-Live de ces vieux Romains., et ne comprends pas comme un homme de si bon esprit a voulu chercher une idée hors de son sujet, pour raisonner si faux sur la guerre imaginaire où il engage Alexandre. Il fait descendre en Italie ce conquérant avec aussi peu de forces qu'il en avait, n'étant encore qu'un petit roi de Macédoine. Il devait se souvenir qu'un simple générai des Carthaginois a passé les Alpes avec une armée d6 quatrevingt mille combattants.

Ce n'est pas assez : il donne autant de capacité pour la guerre à Papirius Cursor, et à tous les consuls de ce temps-là, qu'en eut Alexandre , bien qu'à dire vrai ils n'en eussent qu'une connaissance très-imparfaite; car alors il n'y avait parmi les Romains aucun bon usage de la cavalerie; ils savaient si peu s'en aider, qu'on la faisait mettre pied à terre au fort du combat , et on lui ramenait les chevaux pour suivre les ennemis quand ils étaient en déroute. Il est certain que les Romains faisaient consister leurs forces dans l'infanterie, et comptaient pour peu de chose le combat qu'on pouvait rendre à cheval. Les légions surtout avaient un grand mépris pour la cavalerie des ennemis jusqu'à la guerre de Pyrrhus, où les Thessaliens leur donnèrent lieu de changer de sentiment. Mais celle d'Annibal leur donna depuis de grandes frayeurs; et ces invincibles légions en furent quelque temps si épouvantées , qu'elles n'osaient descendre dans la moindre plaine.

Pour revenir au temps de Papirius, on ne savait, pour ainsi dire , ce que c'était que de cavalerie : on ne savait encore ni se poster, ni camper dans aucun ordre ; car ils avouent eux-

* Ce n'est qn'mie supposition de Tite-Live , qui eiamine ce qui seraiC arrivé si Alexandre avait fait la guerre aux Romains. Tite-Live, livre IX.

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mêmes qu'ils appricent à former leur camp sur celui de Pyrrhus , et qu'auparavant ils avaient toujours campé en confusion. On n'ignorait pas moins les machines et les ouvrages nécessaires pour un grand siège ; ce qui venait , ou du peu d'invention de ce peuple, nullement industrieui, ou de ce que, n*y ayant presque jamais de vieilles armées, on ne donnait pas le loisir aux hommes de mener les choses à leur perfection.

Rarement une armée passait des mains d'un consul dans celles d'un autre, plus rarement encore celui qui commandait les légions en conservait le commandement son terme expiré ; ce qui était admirable pour la conservation de la république, mais fort opposé à l'établissement d'une bonne armée. Pour fsiire voir quelle étût la jalouse de la liberté, c'est qu'après la défaite de Trasimène, où l'on fut obligé de créer un dictateur, Fabius à peine avait arrêté l'impétuosité d'Annibal par la sagesse de sa conduite, qu'on lui substitua des consuls : il y avait tout à redouter de la fureur d^Annibal , rien à craindre de la modération de Fabius ; et cependant l'appréhension d'un mal éloigné l'emporta sur la nécessité présente.

Il est vrai que les deux consuls se gouvernèrent prudemment dans cette guerre : ils ruinaient insensiblement Annibal comme ils rétablissaient la république, quand, par la même raison, on mit en leur place Terentius Varro, un présomptueux, un ignorant, qui donna la bataille de Cannes, et la perdit; qui réduisit les Romains à une telle extrémité, que leur vertu, quelque extraordinaire qu'elle fût alors , les sauva moins que la nonchalance d' Annibal >.

Il y avait encore un autre inconvénient, qui empêchait de donner toujours aux armées les chefs les plus capables de les commander. I^es deux consuls ne pouvant être patriciens^ et

' Toutes ces réflexions sont excellentes; mais en signalant les inconvénients qo*entratnèrent les dissensions des patriciens et des pléblefis, l'auteur aurait pu admirer plus ^u'il,ne Ta fait la profonde sagesse et Tétoniiante habileté dont fut empreinte la conduite du sénat dans toutes ces cîrcoDstanoes. Boasuet çn a fait on ^loge un peu trop exagéré peut-être*

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les patriciens ne pouvant sauffi4r qu'ils fussent tous deux d'une race plébéienne , il arrivait d'ordinaire que le premier nommé était un homme agréable au peuple, qui devait son élection à la faveur; et celui qu'on eût voulu choisir pour son mérite se trouvait exclu bien souvent , ou par l'opposition du peuple s'il était patricien, ou par l'intiigue et les artifices des sénateurs lorsqu'il n'était pas de leur paissance. C'était tout lecontraire dans l'aimée des Macédoniens, où les chefs et les soldats subsistaient enGemble depuis un temps incroyable c'était le vieux corps de Philippe , pour ainsi parler, renouvelé de temps en temps, et augmenté selon les besoins par Alexandre. Ici la valeur de la cavalerie égalait la fermeté de la phalange , à qui même on peut donner l'avantage sur la légion, puisque dans la guerre de Pyrrhus les légions n'osaient se trouver opposées à quelques misérables phalanges de Macédoniens ramassés. Id l'on entendait également la guerre de siège et la guerre de campagne. Jamais armée n'a eu affaire à tant d'ennemis , et n'a vu tant de climats di^érents. Que si la diversité des pays où l'on fait la guerre et celle des nations qu'on assujettit peuvent former notre expérience , comfuent les Romains entreraient-ils en comparaison avec les Macédoniens, eux qui n'étaient jamais sortis d'Italie, qui n'avaient vu d'autres ennemis que de petits peuples voisins de leur république? La discipline était grande véritablement parmi eux, mais la capacité médiocre.

Depuis même que la république fut devenue plus puissante, ils n'ont pas laissé d'être battus autant de fois qu'ils ont fait la guerre contre des capitaines expérimentés. Pyrrhus les défit par l'avantage de sa sufiisance; ce qui faisait dire à Fabricins que les Ëpirotes n'avaient pas vaincu les Romains, mais que le consul avait été vaincu par le roi des Ëpirotes.

Dans la première guerre de Carthage . Régulus défit en Afrique les Carthaginois en tant de combats, qu'on les regar* dait déjà comme tributaires des Romains. On n'en était plus que sur les conditions, qu'on leur rendait insupportables, lorsqu'un I.acédémoDien nommé Xantippe arriva dans un corps

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d'auxiliaires. Ce Grec, homme de valeur et d*eipérienee , s'informa de Tordre qu'ayaient tenu les Carthaginois, et de 4a coudnite des Romains; s*en étant instruit pleinement, il les trouva les uns et les antres fort ignorants dans la guerre^ et h force d'en discourir parmi les soldats, le bruit vint jusqu'au sénat de Carthage du peu de cas que ce Lacédémonien ûiisait de leurs eimemis. Les magistrats eurent enfin la curiosité de l'entendre; et Xantippe,< après leur avoir fait voir îles fautes passées, leur promit 1c gain du combat ^ils lé roulaient mettre à la tête de leurs troupes.

Dans un misérable État où Ton désespère de toutes choses, on prend confiance en autrui plus aisément qu'en soi-même : ainsi les jalousies, fatales au mérite des étrangers, vinrent à céder à la nécessité ; et les plus puissants, pressés de l'appré* hension de leur ruine, s'abandonnèrent à la capacité de Xan^ tippe sans envie. Je ferais une histoire, au lieu d'aHéguer un exemple , si je m'étendais davantage : il suffit de dire que Xahtippe, s'étant rendu maître des affaires, changea tout dans l'armée des Carthaginois , et sut si bien se prévaloir de rigno» rance des Romains , qu'il remporta sur eux une des plus entières Victoires qui se soient jamais gagnées. Les Carthaginois hors de péril furent honteux de devoir leur salut à un étranger, et, revenant à la perfidie de leur naturel , ils crurent pouvoir étouffer leur honte en se défaisant de celui qui les avait défeits des Romains. On ne sait pas bien s'ils le firent périr, ou s'il fut assez heureux pour leur échapper < ; mais il est certain que n'étant plus à la tête de leurs troupes , les Romains reprirent aisément la supériorité qu'ils avaient eue.

Si l'on veut aller jusqu'à la secondé guerre punique, on trouvera que les grands avantages qu'eut Annibal sur les Romains venaient de la capacité de l'un , et du peu de suffisance des autres ; et en effet, lorsqu'il voulait donner de la con-

* Appien dit; au livre V det Guerres des ^omai'fw, que les GarthagiiMis renvoyèrent Xantippe dans une de ieurt galères avec de beaui présenta ^ mais qu'ils donnèrent ordre au caYiitaine de la galère de le faire jeter à la tuer à une certaine distance de Carthage.

DE SAIJVT-ÉVBEMOHD. Ij»

fiance à ses soldats, il ne leur disait jamais que les i>nnAmig manquaient de courage ou de fermeté, car ils éprouvaîoit le contraire assez souvent, mais il les assurait qu'ils avaient affaire à des gens peu entendus dans la guerre.

Il est de cette science comme des arts et de la^politesse : elle passe d'une nation à une autre, et règne en divers temps, en différents lieux. Chacun sait qu'elle a été chez les Grecs à im haut point; Philippe l'emporta sur eux; et toutes choses arrivèrent à leur perfection sous Alexandre, lorsque Alexandre seul se corrompit. Elle demeura encore chez ses successeurs. Annibal la porta chez les Carthaginois; et quelque vanité qu'aient eue les Romains, ils l'ont apprise de lui, par l'expérience de leurs défaites, par des réflexions sur leurs ûutes, et par l'observation de la conduite de leur ennemi.

On en demeurera d'accord aisément si on considère que les Romains n'ont pas commencé de résister à Annibal quand ils ont été plus braves , car les plus courageux avaient péri dans les batailles. On avait armé les esclaves, on avait composé des armées de nouveaux soldats. La vérité est qu'on lui a fait de la peine seulement quand les consuls sont dévolus {dus habiles , et que les Romains en général ont mieux su £Btire la guerre.

CHAPrrRE V.

Le génie des Romains dans te temps qae Pyrrims leur fit la guerre*.

Mon dessein n'est pas de m'étendre sur les guerres des Romains , je m'éloignerais du sujet que je me suis proposé ; mais il me semble que pour connaître le génie des temps il faut considérer les peuples dans les diverses affaires qu'ils ont eues; et comme celles de la guerre sont sans doute les plus remarquables , c'est là que les hommes doivent être particulièrement observés, puisque la disposition des esprits et les bonnes et les mauvaises qualités y paraissent davantage.

Dans les commencements de la république le peuple Romain, comme j'ai dit ailleurs, avait quelque chose de farou-

' Pour tout ce cliapitre, voir Polybe , Tite-Live et Plutarque ( Fie de Pyrrhus),

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«he ; eetls humeur ftrouehe se tounia depuis en austérité : il se ftt ensuite une vertu sévère éloignée de la politesse et de l'agrément , mais opposée à la moindre apparence de corruption. Cétaient là les mœurs des Romains quand Pjnrrhus passa en Italie au secours des Tarentins. La science de la guerre était alors médiocre; celle des autres choses inconnue. Pour les artSf ou 11 n*y en avait point, ou ils étaient fort grossiers : on manquait dMnvention, et on ne savait ce que c'était que d'industrie; mais il y avait un bon ordre et une discipline exactement observée; une grandeur de courage admirable, plus de probité avec les ennemis qu'on n'en a d'ordinaire avec les citoyens; la Justice, Tintégrité, l'innocence étaient des vertus communes ; on connaissait déjà les richesses, et on en punissait l'usage chez les particuliers. Le désintéresseinent allait quasi à l'excès; chacun se faisant un devoir de négliger ses affaires pour prendre soin du public, dont le zèle alors tenait lieu de toutes choses.

Après avoir parlé de ces vertus, il faut venir aux actions qui les font connaître. Un priAce est estimé homme de bien qui, opposant la force à la force , n'emploie que des moyens ouverts et permis pour se défaire d'un ennemi redoutable. Mais , comme si nous étions obligés à la conservation de ceux qui nous veulent perdre , de les garantir des embûches qui leur sont dressées par d'autres, et de les sauver d'une trahison domestique, c'est l'effet d'une générosité dont on ne voit point d'exemple.

En voici un du temps dont j'ai à parler. Les Romains défaits par Pyrrhus, et dans un état douteux s'ils rétabliraient leurs affaires, ou s'ils seraient contraints de succomber, eurent entre les mains la perte de ce prince , et en usèrent comme je vais dire.

Un médecin en qui Pyrrhus avait conGance vint offrir à Fabricius de l'empoisonner, pourvu qu'on lui donnât une récompense proportionnée à un service si itnportant. Fabricius, effrayé de l'horreur du crime, en informe incontinent le sénat , qui, détestant une action si noire, aussi bien que le consul , fit

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donner avis à Pyrrhus de prendre giide soigneusement à sa personne; ajoutant que le peuple Romain voulait vaincre par ses propres armes , et non pas se déâire d^un ennemi par la trahison des siens.

Pyrrhus , on sensîhle à cette obligation , on étonné de cette grandeur de courage , redoubla Tenvie qu'il avait de Êiire la paix \ et pour y porter les Romains plus aisément , il leur renvoya deux cents prisonniers sans rançon. 11 fit ofifrir des présents aux hommes considérables ; il en fit ofi&ir aux dames , et n'onbfa'a rien, sous prétexte de gratitude, pour foire glisser parmi eux la conruptien. Les Romains, qui n'avaient sauvé Pyrrhus que par un sentiment de vertu , ne voulurent recevoir aucune chose qui eût le moindre air de reconnaissance. Ils lui renvoyèrent donc un pareil nombre de prisonniers; les présents furent refusés de Tun et de l'autre sexe ; et on lui fit dire pour toute réponse qu'on n'entendrait jamais à la paix qu'il ne fût sorti d'Italie.

Parmi une infinité de choses vertueuses qui se pratiquèrent alors , on admire entre autres le grand désintéressement de Fabricius et de Curius, qui allait à une pauvreté volontaire. Il y aurait de l'injustice à leur refuser une grande approbation : il faut considérer pourtant que c'était une qualité générale de ce tetnps-là, plutôt qu'une vertu singulière de ces deux hommes. Et en effet, puisqu'on punissait les richesses avec infamie, et que la pauvreté était récompensée avec honneur, il me parait qu'il y avait de l'habileté à savoir bien être pauvre. Par là on s'âevaitaux premièreschargesdela république, où, exerçant une grande autorité , on avait plus besoin de modération que de patience. Je ne saurais plaindre une pauvreté honorée de tout le monde : elle ne manque jamais que des choses dont notre intérêt ou notre plaisir est de manquer. A dire vrai, ces sortes de privations sont délicieuses, c'est donner une jouissance exquise à son esprit de ce que l'on dérobe à ses^ens ' .

■ Voilà beaucoup d'esprit et de subtilité employé à déprécier des vertus qu'on est résolu d'avance de révoquer en doute. C'est réaliser la maxioie Nil admirari dans son plus mauvais sens.

IS CEUVBES CHOISIES

Alais que sait-on si Fabricius ne suivait pas son hnmair? Il y a des gens qoi trouvent de rembarras dans la multitude e^ dans la diversité des choses superflues, qui goûteraient en repos avec douceur les commodes, et même les nécessaires. Cependant les faux connaisseurs admirent ime apparence de modération, quand la justesse du discernement ferait voir le peu d'étendue d'un esprit borné ou le peu d'action de quelque îme paresseuse. A ces gens-là, se passer de peu, c'estse retran* cher moins de plaisir que de peines. Je dirai plus; quand il n'est pas honteux d'être pauvre , il nous manque moins de choses pour vivre doucement dans la pauvreté que pour vivre magnifiquement dans les richesses. PenseaE*vous que la condi* tion d'un religieux soit malheureuse lorsqu'il est considéré dans son ordre et qu'il a de la réputation dans le monde? Il fait voeu d'une pauvreté qui le délivre de mille soins et ne lui laisse rien à désirer qui convienne à sa profession et à sa vie. Les gens magnifiques pour la plupart sont les véritables pauvres : ils cherchent de l'argent de tous côtés avec inquiétude et avec chagrin , pour entretenir le plaishr des autres, et tandis qu'ils exposent leur abondance, dont les étrangers jouissent plus qu'eux , Ils sentent en secret leur nécessité avec leurs femmes et leurs enfants, et par l'importunité des créanciers qui les tyrannisent, et par le méchant état de leurs araires, qu'ils voient ruinées.

Revenons à nos Romains, dont nous nous sommes insen-^ siblement éloignés. Admire qui voudra la pauvreté de Fabricius ; je loue sa prudence , et le trouve fort avisé de n'avoir eu qu'une salière d'argent , pour se donner le crédit de chasser du sénat un homme ' qui avait été deux fois cousul , qui avait triomphé, qui avait été dictateur ; parce qu'on en trouva chez lui quelques marcs davantage '. Outre que c'étaient les moeurs de ce temps-là , le vrai intérêt était de n'en avoir point d'autre que celui de ta république ^.

' p. Cornélius Biifinus.

> Quinte marcfl d'argent.

=> Si la cunduile de Fabricius ii*a été que le résultat du calcul et do

DE SÀINT-EVBEMOND. 19

Les hommes ont établi la société par un esprit dMntérét particulier, cherchant à se faire une vie plus douce et plus sûre en compagnie que celle qu'ils menaieat en tremblant dans les solitudes. Tant quMls y trouvent non*seulement la commodité , mais la gloire et la puissance , sauraient-ils mieux fiaiire que de se donner tout à Mt au public, dont ils tirent tant d'avantage?

Les Dédes qui se dévouèrent pour le bien d'une société dont ils allaient n'être plus me semblent de vrais fanatiques ' ; mais ces gens-ci me paraissent fort sensés dans la passion qu^ils ont eue pour une république reconnaissante , qui avait autant de soin d'eux pour le moins qu'ils en avaient d'elle.

Je me représente Rcrnie en ce temps-là comme une vraie communauté, où chacun se désappropriepour trouver un autre bien dans celui de l'ordre. Mais cet esprit-là ne subsiste guère que dans les petits Ëtats. On méprise dans les grands toute apparence de pauvreté; et c'est beaucoup quand on n'y approuve pas le mauvais usage des richesses. Si Fabricius avait vécu dans la grandeur de la république, ou il aurait changé de moeurs, ou il aurait été inutile à sa patrie ; et si les gens de bien des derniers temps avaient été de celui de Fabricius, ou ils eussent rendu leur probité plus rigide , ou ils auraient été chassés du sénat comme des citoyens corrompus.

Après avoir parlé des Romains, il est raisonnable de parler un peu de Pyrrhus , qui entre ici naturellement en tant de choses.

C'a été le plus grand capitaine de son temps, au jugement même d'Annibal , qui le mettait immédiatement après Alexandre et devant lui , comme il me paraît , par modestie. Il avait joint la délicatesse des négociations à la science de la guerre ; mais avec cela il ne put jamais se faire un établissement solide. S'il savait gagner des combats, il perdait le fruit de la guerre ; s'il attirait des peuplés à son alliance, il ne savait pas

rtniérèt personnel , quelle sorte de mérite Saint-Évremond peut-il reconnaftre en lui?

■ Un pliilosophc épicurien raisonne ainsi ; mais un pareil système ne fera jamais de béros.

93 OEUVIIES CHOUIES

dùni um Mcrèl« vénératloii pour ceui qin les poavaMiil faire ; •KJuriuf, fi fort honoré pour sa vertu désintéressée, le fut encore davantage quand iJ leur fit voir, dans son triomphe, de I*or, de rargent, des tableaux et des statues. On connut alors qu*il y avait des choses plus excellentes ailleurs qu'en Italie.

Ainsi des idées nouvelles firent, pour ainsi parler, de nouveoiix esprits ; et le peuple romain, touché d*une magnificence Inconnue , perdit ces vieux sentiments où Thabitude de la pauvreté u*Bvait pas moins de part que la vertu.

I^ curiosité éveilla donc les citoyens; les cœurs même commencèrent à sentir avec émotion ce que les yeux avaient oominencé de voir avec plaisir; et quand ces mouvements se fiirfut mieux expliqués, on fit parattre de véritables désirs pour les choses étrangères. Quelques particuliers conservèrent encore ranoienne continence, comme il est arrivé depuis, et <tans le temps de la répuhlique la plus corrompue; mais enfin il se forma une envie génàrale de passer la mer pour s'établir en des lieux où Pyrrhus avait su trouver tant de richesses. Voilà proprement d'où est venue la première guerre de Carthaite; le secours donné aux Tarenlins en fot le prétexte, la iH^nqiH^le de la Sicile le véritable sujet

Apr^ avx^r dit par quels mouvements les Romains se portè«vul à celle nutMve, il iiut aire voir en peu de mots quel el^Ml al«n leur |2«nie^ Leurs qualités principales foicot, à UMMa\«^ W «ounmM et la fermeié,

KttltyfrNidi^ hs choses les plus difficiles, ne s"! ti'^iK'mii 1^, me ss rebuter d'anouae perte. En tout le Iw l^MtlMHàwib avaient sur eux une supériorité cxtnovdiuam^ sait pa«r Hudustrie^ soit pour rexpcrîcaoe 4e la aner, 9Ml fieur les rwlmses, qw keur a«uMit le Irsfe ^ «sat le wxMiJk q^iMid les Rowiiius, natuielkaaeut assex pawix», MMMil ^ s\r9URsir éMB la çasit 4e PiitlMsi.

A 4ii^ xr»^ h veitu ée ce«x<i Inr teHDt Ken ée <lM6eiSs Vu iMu sanès ksaràaait à b penssiae dTe t'i ma s H tm <^vw«ftent ^klm ne âKùt «v les irrita-

DE SAUtT-EYBEHOND. 2S

vantage. Il en arrivait tout autrement dans ie& affaires des Carthaginois, qui devenaient nonchalants dans la lN)nne fortune, et s'abattaient aisément dans la mauvaise. Outre le différent naturel de ces deux peuples , la diverse constitution des républiques y contribuait beaucoup. Carthage était établie sur le commerce , et Rome fondée sur les armes; la première employait des étrangers pour ses guerres , et les citoyens pour son trafic ; Tautre se faisait des citoyens de tout le monde , et de ses citoyens des soldats. Les Romains ne respiraient que la guerre, même ceux qui n'y allaient pas, pour y avoir été autrefois, pu pour y devoir aller un jour.

A Carthage on demandait toujours la paix au moindre mal dont on-était menacé ; tant pour se défaire des étrangers, que pour retourner au commerce' .On y peut ajouter encore cette différence que les Carthaginois n'ont rien fait de grand que par la vertu des particuliers , au lieu que le peuple Romain a souvent rétabli par sa fermeté ce qu'avait perdu l'imprudence ou la lâcheté de ses généraux.

Toutes ces choses considérées , il ne faut pas s'étonner que les Romains soient demeurés victorieux ; car ils avaient les qualités principales qui rendent un peuple maître de l'autre *.

Comme l'idée des richesses avait donné aux Romains l'envie de conquérir la Sicile , la conquête de la Sicile leur donna envie de jouir des richesses qu'ils s'étaient données. La paix avec les Carthaginois, après une si rude guerre, inspira l'esprit du repos, et le repos fît naître le goût des voluptés. Ce fut là que les Romains introduisirent les premières pièces de théâtre, et là qu'on vit chez eux les premières magnificences. On com-

» La présence d'Annibal, dil Monl<»«jnM»H, fit cesser |»aimi !«•« Roiitains toutes tes divisioiM ; mats la présence dé Scipion aigrit celk^s qiii étaient déjà parmi les Cartliaginoia : elle ûta au gouvernement tout ce qui lui restait de Force.

' Les véritables canses de la mpéridrité de Borne «iir C^irthage ne sont ici qu'indiquées. Ce sont à peu près les mêmes que celles qu'expose «ossuet, d'après Aristote (Polit., liv. II, chap. m) et Polybe f livres I, III, et VI ). Voir le Iwau parallèle de Carthage et de Uoinc dms MaïUesqttièu/ chap. IV, et Michclet, HisU Rom , L I, chap. ni.

14 CKUVRBS CHOISIES

inMiço d*avoir de la curioiité peur les spectacles et du soin pour les plaisirs.

lies procès, quoique ennemis de la joie, ne laissèrent pas de B*augmenter, chacun ayant recours à la justice publique à mesure que celle des particuliers se corrompait.

L*intempéraDce amena de nouvelles maladies; et les médecins furent établis pour guérir des maux dont la continence «vait garanti les Romains auparavant.

L^avarice fit foire de petites guerres; la faiblesse fit appréhender les grandes. Que si la nécessité obligea d*en entreprendre quelqu'une ^ on la commença avec chagrin et on la finit avec joie«

On demandait aux Carthaginois de l'argent qu'ils ne dettnient points quand ils étaient occupés avec leurs rdidles; et nn ent Innles les précautions dn monde pour ne rompre pas nveeent.qnand leurs afiOaiires forent un pen

Àittsis c'était lant^ des iiyures^ tantôt des Kmjf^mrs de U ma«\;K» rolonleottdela crainte : et eotesoB |ienl4li« que les Romains ne soient vivre ni en amis ni en ^nntmii : car ib otfensaàent les CartimgiiK»^ et les laisaaitu rMMit^ denntnt «saet ^ snîet ponr une nomvDe gnen«, «à ils; aifixlw niaient ^ tonta' sw tomes cbosB.

I>ae ctemdnde si «noertaine se dui^sea en nne vriàe nan- <lijilMMei eft ds laéssmaa périr les Sa^ootitts a%«e tant 4e hnam ^paekrs iibi ii siIim i en funxx indignMHM mîks <<^wat4e^ E^p^@Mls«t«lMK lesGankiis^ après lanàne 4e ce fiMsinriHiif fmqNCL

lie nwîyris4tenaiians^4iMtt ils furent pillées. Itt tin et ^3 )ts9ffi^ts9emnA« <s la ésonne il Amulial en Hdée ie^ ^lla Imn- mtïmme vipieyr, Bs ùreOL la isnenr fnBi;|wr len^ »«er heBDNHgtxTmnqvnitp fS m simté iianuun^ qnet qne l«m|^ a«er |ite 4e ^laiffîsanep et miùK de resolittian.

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DE SAINT-*ETBEHOND. 25

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