‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 28 sur 116 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

De Tibère > et de son génie.

Comme il y a peu de révolutions où l'on en demeure a des termes si modérés, un état heureux et honnête se changea bientôt en une misérable et indigne condition. La vertu romaine s'était adoucie après la mort de firutus et de Cassius, qui en soutenaient la fierté. Depuis la perte d'Antoine, ce fut un agrément quasi général pour la conduite d'Auguste et une complaisanee^ale pour sa personne. A l'avéuement de Tibère cette complaisance se tourna en bassesse et en adulation. On peut dire que ce prince, naturellement irrésolu, n'aurait pris qu'une autorité bien médiocre ; mais les Romains, plus disposera servir que Tibère à .commander, lui portèrent eux-mêmes leur servitude, quand à peine il osait espérer

' U manque à ce tablean ce qni dans celui de Tacite occupe une si belle place , la peinture des Romains, consuls, sénateurs, patriciens, cbetaliers su précipUant dofts la servitude.

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leur sujétion. Voilà quel fut alors le génie du peuple romain. Il faut maintenant parler de celui de Tibère, et faire voir Fesprlt qu'il porta au gouvernement de l'empire.

Son dessein le plus caché, mais le mieux suivi, fut de changer toutes les maximes d'Âuguste« Celui-ci devenu empereur donnait au bien général toutes ses pensées. D'une politique si juste et si prudente Tibère fit une seienee de cabinet, où était renfermé un faux et mystérieux intérêt du prince , séparé de l'intérêt de l'État , et presque toujours opposé au bien publie.

Le bon sens, la capacité, le secret iiirent changés en finesse, en artifice, en dissimulation. On ne connaissait plus les bonnes et les mauvaises actions par elles-mêmes; tout était pris selon les délicates intentions de l'empereur, ou se jugeait par le raffinement de quelque spéculation malicieuse.

Le crédit qu'eut Germanicus d'apaiser les légions fut d'un service fort avantageux, et peu de temps agréable. Quand le danger fut passé , on fit réflexion qu'il pourrait tirer les troupes de leur devoir, puisqu'il avait su les y remettre. En vain il fut fidèle à Tibère ; sa modération à refuser l'empire ne le fit pas trouver innocent : on le jugea coupable de ce qui lui avait été offert; et tant d'artifices furent employés à sa perte, qu'on se défit à la fin d'un homme qui voulait bien obéir, mais qui méritait de commander. Il périt, ce Germanicus si cher aux Romains, dans une armée où il eut moins à craindre les ennemis de l'empire, qu'un empereur qu'il avait si bien servi.

11 ne fut pas seul à se ressentir de cette funeste politique : le même esprit régnait généralement en toutes choses. Les emplois éloignés étaient des exils mystérieux ; les charges, les gouvernements ne se donnaient qu'à des gens qui devaient être perdus , ou à des gens qui devaient perdre les autres. Enfin , le bien du service n'entrait plus en aucune considération; car dans la vérité les armées avaient plutôt des proscrits que des généraux, et les provinces des bannis que des gouverneurs. A Kome, où les lois avaient toujours été si

GO (EUVBES CHOISIES

religieusemeiH gardées, et avec tant de formes^ toat^se faisait alors par la jalousie de ce mystérieux cabinet.

Quand un homme d*un mérite considérable témoignait de la passion pour la gloire de Tempire, Tibère soupçonnait aussitôt que c'était avec dessein d'y parvenir. S'il restait à quelqu'autre un souvenir innocent de la liberté, il passait pour un esprit dangereux, qui voulait rétablir la république. Louer Brutus et Cassius était un crime qui coûtait la vie ; regretter Auguste, une offense secrète, qu'on pardonnait d'autant moins qu'on n'osait s'en plaindre, car Tibère le louait toujours en public, et lui faisait décerner des honneurs divms, qu'il était le premier à lui rendre. Mais les mouvements humains n'étaient pas permis, et une tendresse témoignée pour la mémoire de cet empereur se prenait pour une accusation détournée contre le gouvernement, ou pour une mauvaise volonté contre la personne du prince.

Jusqu'ici vous avez vu des crimes inspirés par la jalousie d'une fausse politique; présentement c'est la cruauté ouverte et la tyrannie déclarée. On ne se contente pas de quitter les bonnes maximes , on abolit les meilleures lois ; et on en fait une infinité de nouvelles, qui regardent en apparence le salut de l'empereur, mais dans la vérité la perte des gens de bien qui restaient à Rome.

Tout est crime de lèse-majesté : on punissait autrefois une véritable conspiration, on punit ici une parole innocente malicieusement expliquée.

Les^laintes, qu'on a laissées aux malheureux pour le soulagement de leurs misères; les larmes, ces expressions naturelles de nos douleurs ; les soupirs, qui nous échappent malgré nous; les simples regards, devenaient funestes. La naïveté du discours exprimait de méchants desseins; la discrétion du silence cachait de méchantes intentions : on observait la joie comme une espérance conçue de la mort du prince; la tristesse était remarquée comme un chagrin de sa prospérité, ou ùri ennui de sa vie. Au milieu de ces dangers, si le péril de l'oppression vous donnait quelque mouvement de crainte, on

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prenait votre appréhension pour le témoignage d*une conscience eifrayée, qui, se trahissant elle-même, découvrait ce que vous allie? faire , ou ce que vouff aviez fait. Si vous étiez en réputation d*^voir du courage et de la fermeté , on vous craignait comme un audacieux , capable de tout entreprendre. Parler, se taire ; se réjouir, s'afQiger ; avoir de la peur, ou de Tassurance; tout était crime, et attirait bien souvent les derniers supplices.

Ainsi les soupçons d'autmi vous rendaient coupable : ce n*était pas assez d'essuyer la corruption des accusateurs, les faux rapports des espions , les suppositions de quelque délateur infâme : vous aviez à redouter Timagination de l'empereur; et quand vous pensiez -être à couvert par l'innocence non-seulement de vos actions , mais de vos pensées, vous périssiez par la malice de ses conjectures.

Pour ne pousser pas la chose plus avant , il y avait beaucoup de mérite à être homme de bien , car il y avait beaucoup de danger à l'être. La vertu qui osait paraître était infailliblement perdue, et celle qu'on pouvait deviuer n'était jamais assurée.

Comme on n'est. pas exempt d'embarras dans le mal qu'on fait endurer aux autres, Tibère ne fut pas toujours tranquille dans l'exercioe de ses cruautés. Séjan, qui s'avança dans ses bonnes grâces par des voies aussi injustes que les siennes; ce grand favori, las d'honneur et de biens, qui le laissaient toujours dans la dépendance , voulut s'affranchir de toute sujétion, et n'oublia rien pour se mettre insensiblement à la place de son maîlare.

Instruit des maximes de l'empereur, et devenu savant en son art, il lui enlève ses enfants par le poison; et il était sur le point de se défaire de lui , quand ce prince, révenu de son aveuglement, comme par miracle, garantit ses jours malheureux, et fait périr ce grand confident, qui le voulait perdre.

Sa condition n'en fut pas plus heureuse qu'auparavant ; il vécut odieux à tout le monde , et importun à lui-même , ennemi de la vie d'autrui et de la sienne ; enfin il mourut à la

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grande joie des Romains, n*ayant pu échapper à riropMîenee d*un successeur, qui le fit étouffer, dans une maladie dont il allait revenir >.

J'ai fait quelquefois réflexion sur la di{^é^enee qu'il y a eu de la république à l'empire, et il me parait qu'il n'eût pas été moins doux ée vivre sous les empereurs que sous les consuls, si les maximes d'Auguste eussent été suivies.

Rome ne fut pas si heureuse. La politique de Tibère fut embrassée de la plupart de ses successeurs, qui mirent l'honneur de leur règne, non pas à mieux gouverner l'empire, mais à se Tassujettir davantage.

Dans ce sentiment Auguste fut moins estimé pour avoir su rendre les Romains heureux , que Tibère pour les avoir faits impunément misérables. 11 parut à ces empereurs qu'il y avait de l'insuffisance ou de la faiblesse à garder les lois; et tantôt l'art de les éluder faisait le secret de la politique, tantôt la violence de les rompre paraissait une véritable hauteur et une digne autorité. Les forces de l'Empire ne regardaient plus les étrangers ; la puissance de l'empereur se Msait sentir aux naturels, et les Romains opprimés tinrent lieu de na* lions assujetties.

Enfin les Caligule, les Néron, les Domitien poussèrent la domination au delà de toutes bornes ; et quoique les droits des empereurs fassent infiniment au-dessous de ceux des rois, ils se portèrent à des violences où n'aurait pas voulu aller Tarquin même.

Les Romains, de leur côté, devinrent également funestes aux empereurs ; car, passant de la servitude à la fureur, ils en massacrèrent quelques-uns, et s'attribuèrent un pouvoir injuste et violent d'en ôter et d'en établir à leur fantaisiç.

( Ces eonaidératioiis tut Tibère M nnqiiait pas de jusleae, mab tont Men faibles et bieo pâles à côté de reffrayaute peinture qu'a tracée le génie de Tacite. Montesquieu en a rassemblé les principaux traits dans le qmtoniéoie ehapitre de roorrage que nous avons si souvent rapproché de oelui de Saint-Rvremond. Nous nous reproclierions de ne pas rappeler ici le beau travail que M. Villemaln a consacré dans la Biographie Unit^neUe au successeur d'Auguste.

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Ain&i les liens du gouvernement furent rompus ; et les devoirs de la société venant à manquer, on ne travaillait plus qu'à la ruine de ceux qui obéissaient, ou à la perte de ceux qui devaient eommander.

Une si étrange confumcm doit s'attribuer principalement au méchant naturel des empereurs et à la brutale violence des gens de guerre ; mois si on veut remonter jusqu'à la première cause, on trouvera que ce méchant naturel était autorisé par Texemple de Tibère, et le gouvernement établi sur les maximes qu'il avait laissées.

Comme les plus concertés ne s'attachent pas toujours à la justesse des règles, les plus déréglés ne suivent pas éternellement le désordre de leurs inclinations et de leurs humeurs. On ajoute pour le moins une politique à son tempérament. Ceux même qui font toutes choses sans y penser y reviennent par réflexion quand elles sont faites, et appliquent une conduite dlntérét aux purs mouvements de la nature.

Mais que les empereurs aient agi par naturel , par polir tique 9 ou par tous U» deux ensemble, je maintiens que Ti^ bère a corrompu tout ce qu*il y avait de bon et introduit tout ce qu'il y a eu de méchant dans Tempire.

Auguste, qui avait des lumières pures et délicates , connut admirablement le géme de son temps, et n'eut pas de peine à changer un assujettissement volontaire aux chefs de parti en véritable sujétion. Tibère, plein de ruses et de finesses , mais d'un faux discernement, se méprit à connaître la disposition des esprits. Il crut avoir à faire à ces vieux Romains amoureux de la liberté, et incapables de souffrir aucune domination ; cependant Tinclination générale allait à servir ; les moins soumis étaient disposés à Fobéissanee.

Ce mécompte lui fit prendre des précautions cruelles contre des gens qu'H redouta mal à propos; car il est à remarquer qu'un prince si soupçonneux n'eut jamais à craindre que Sejan , qui lui faisait craindre tous les autres.

Avec ses fausses mesures la cruauté augmentait tous les jours ; et comme celui qui offense est le premier à haïr, les

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Romains lui devinrent odieux par le mai qu*ii leur faisait. Enfin il agit ouvertement , et les traita comme ses «inemis, parce qu'il leur avait donné sujet de Tétre.

L'esprit de docilité qui régnait alors fusait endurer paisiblement la tyrannie. On souffirit la brutalité de Caligula avec une soumission pareille; car sa mort est un fait particulier, où le sénat, le peuple, ni les légions n'eurent aucune part. On souffrit la stupidité dangereuse de Oaudius et Tinsolence de Messaline. On souffrit la fureur de Méron jusqu'à ce que , la patience étant épuisée, il se fit une révolution dans les esprits.

Aussitôt on conspira contre sa personne : des conspirations particulières on vint à la révolte des légions; de la révolte des légions à la déclaration du sénat. Peut-être que le sénat eût pu rétablir la liberté; mais, déjà accoutumé aux empereurs, il se contenta de disposer de l'empire. Les cohortes prétoriennes en voulurent disposer elles-mêmes, et les légions des provinces ne purent leur céder cet avantage. La division se mêla parmi celles-ci; les unes nommant un empereur, les autres un autre. Ce ne furent que massacres , que guerres civiles ; et jamais les esprits ne se trouvèrent dans leur véritable situation , si vous en exceptez le règne de quelques princes , qui surent réunir des intérêts que la fsiusse habileté de Tibère avait divisés pour le malheur commun des empereurs et de l'empire»

JUGEMENT SUR CÉSAR Et SUR ALEXANDRE'.

C'est un consentement presque universel qu'Alexandre et César ont été les plus grands hommes du monde ; et tous ceux qui se sont mêlés d'en juger ont cru faire assez pour les conquérants qui sont venus aprèS'eux de trouver qudque

* Ce parallèle est habilement 6racé : resserré en une moindre étendue , il produirait plus d'effet Cette diction simple, grave et sans prétention est le véritable style de rhi8toire.'Nous n'avons plus le parallèle dont Plutarque, selon son habitude, avait fait suivre la vie de ces deux grands hommes. On peut douter qu'il fut supérieur à récrit de Saint*Évremond.

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rapport entre leur réputation et leur gloire. Plutarque, après avoir examiné leur naturel, leurs actions, leur fortune, nous laisse la liberté de décider, qu'il n'a osé prendre. Montagne, plus hardi, se déclare pour le premier; et depuis que les versions deVaugelas et d'Ablancourt ont fait ces héros de toutes nos conversations ', chacun s'est rendu partisan de l'un ou de l'autre, selon son inclination ou sa fantaisie. Pour moi, qui ai peut-être examiné leur vie avec autant de curiosité que personne , je ne me donnerai pourtant pas l'autorité d'en ji^er absolument. Mais, puisque vous ne voulez pas me dispenser de vous dire ce que j'en pense , vous aurez quelques obitervations que j'ai faites sur le rapport et la dififérence que j'y trouve.

Tous deux ont eu l'avantage des grandes naissances. Alexandre, fils d'un roi considérable; César, d'une des premières maisons de cette république , dont les citoyens s'estimaient plus que les nns. Il semble que les dieux aient voulu donner à connaître la grandeur future d'Alexandre par le songe d'Olympias, et par quelques autres présages. Ses inclinations relevées dès son enfance , ses larmes jalouses de la gloire de son père, le jugement de Philippe, qui le croyait digne d'un plus grand royaume que le sien , appuyèrent l'avertissement des dieux. Plusieurs choses de cette nature n'ont pas été moins remarquables en César. Sylla trouvait en luh, tout jeune qu'il était, plusieurs Mafius. César songea qu'il avait couché avec sa mère ; et les devins expliquèrent que la terre, mère commune des hommes , se verrait soumise à sa puissance*. On le vit pleurev en regardant la statue d'Alexandre, de n'avoir encore rien fait à un âge où ce conquérant s'était rendu maître de l'univers.

L'amour des lettres leur fut une passion- commune ; mais Alexandre, ambitieuJt partout, jetait piqué d'une jalousie de supériorité en ses études , et avait pour but principal dans les sciences d'être plus savant que les aiitres. Aussi voit-on

' Vaugelas a traduit la Fie d'Alexandre écrite par Quintc-Curce , et it'Ablancourt les Commentaires de César.

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qu'il 8e plaignit d'Aristote , d^avoir publié des connaissanees secrètes qui ne devaient être que pour lui seulement : et il avoue qu'il n'aspire pas moins à s'élever an-dessus des hommes par les lettres que par les armes. Comme il avait l'esprit curieux et passionné, il se i^ut à la découverte -deschose» cachées, et fut touché particulièrement de la poésie.

Il n'y a personne à qui la passion qu'il avait pour Homère ne soit connue, et qui ne sache qu'en faveur de Pindare les maisons de ses descendants furent conservées dans la ruine de Thèbes et la désolation générale de ses citoyens.

L'esprit de César, un peu moins vaste, ramena les sciences à son usage; et il semble n'avoir aimé les lettres que pour sou utilité, pans la philosophie d'Épicure, qu'il préféra à toutes les autres, il s'attacha principalement à ce qui regarde l'homme. Mais il paraît que l'éloquence eut. ses premiers soins, sachant qu'elle était nécessaire dans la république pour arriver aux plus grandes choses. li harangua aux Rostres ' , à la mort de sa tante Julia, avee beaucoup d'applau* dissement ; il accusa Dolabella , et fit ensuite cette oraison si adroite et si délicate pour sauver la vie aux prisonniers de la conjuration de Catilina.

11 ne nous reste rien qu'on puisse dire sûrement étt» d'Alexandre, que certains dits spirituels d'un tour admirable, qui nous laissent une impression égale de la grandeur de son ame et de la vivacité de son esprit.

Mais la plus grande différence que je trouve dans leurs sentiments est sur le sujet de la religion. Alexandre fut dévot jusqu'à la superstition , se laissant posséder par les devins et par les oracles : ce qu'on peut attribuer, outre son naturel, à la lecture ordinaîre des poètes, qui donnaient aux hommes la crainte des dieux , et composaient toute la théologie de ces temps-là. Quant à César, soit par son tempérament, soit pour avoir suivi les opinions d'Épicure, ilest certain qu'il passa dans l'autre extrémité, n'attendit rien des dieux en celte vie , et se mit peu en peine de ce qui devait arriver en

» La tribune aux harangues.

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Tautre. Lu^ain le représente, au ai^e de Marseille, la hache à la main dans un bois sacré, eu, donnant les premiers coups, jj incitait les soldats, saisis d^une secrète horreur de religion, par des paroles assez impies'. Salluste lui fait dire que la mort est lafin de tous les maux; qu'au delà il ne reste ni souci ni sentiment pour la joie >.

Mais comme les hommes, quelque grands qu*ils soient, comparés les uns aux autres, sont toujours faibles, défiée* tueux, contraires à eux-mêmes, sujets à Terreur ou à l'ignorancci) César fut troublé d'un songe qui lui prédisait Fempire, et se moqua de celui de sa femme, qui Tavertis* sait de sa mort. Sa vie répondit assez à sa créance : véritablement il fut modéré en des plaisirs indiffërenta , mais il ne se dénia rien des voluptés qui le touchaient. C'est ce qui fit faire à Catulle tant d'épi§^mmes contre lui, et d'où vint à la fin ce bon mot, que « César était la femme de tous les maris, et le mari de tontes les femmes ».

Alexandre eut en cela beaucoup de modération ; il ne fut pourtant pas insensible. Barsine et Roxane lui donnèrent de l'amour; et il n'eut pas tant de continence, qu'il ne s'accoutumât enfin à Bagoas , à qui Darius s'était accoutumé auparavant.

Le plaisir du repas, si cher à Alexandre, et où il se laissait aller quelquefois jusqu'à l'excès, fut indifférent à César. Ce n'est pas que parmi les travaux et dans l'action Alexandre ne fût sobre et peu délicat; mais dans le temps du repos la tranquillité lui était fade, s'il ne l'éveillait, pour ainsi dire , par quelque chose de piquant ^.

* Jam ne qiiis vestrum dabitet subvertere silvam Crédite me feciaae uefas : tune parait oninis Imperiis non sublato secura pavore

Turba , sed expeiisa superorum et Caesaris ira.

Ldcan. BelU Civilia iib. UL ' In hicta atque fliiseriig roortem sramnarum requiem , non crnciatnm esse ; eam cuncta mortalium mala dissolvere ; ulti-a neque curée neque gaudio locum esse. (Sallust., De Covj, Cat.)

* Saint ÉTremond ae montre ici beaucoup trop indulgent, ce noua semble, pour les excès de luxe, de prodigalité, d*intenii>érancc et de dé* itauche que Thistoire ne saurait pardonner à Alexandre.

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ceUes de Lucques et de Raguse, entreprenaient la isonquéte de la France. Si César avait dédaré la guerre au grand roi, c'eût été sur les frontières, de proche en proche , et il ne se fût pas tenu malheureux de borner ses États par le Granique. Si rambition Tavait poussé plu9 avant, pensez^vous qu*il eût refusé les offres de Darius, lui qui offrit toujours la paix à Pompée , et qu'il ne se fût pas contenté de la fille du roi avec cinq ou six provinces , qu'Alexandre refusa peut-être insolemment? Enfin, si mes conjectures sont raisonnables, il n'aurait point cherché dans les plaines le roi de Perse, suivi d'un million d'hommes : quelque brave, quelque ferme qu'il pût être, je ne sais s'il aurait dormi profondément la nuit qui précéda la bataille d'Arbelles ; je crois du moins qu'il eût été du sentiment de Parménion , et nous n'aurions de lui aucune des réponses d'Alexandre. Cependant il fallait donner . ce grand combat pour se rendre maître de l'Asie; autrement Darius eût traîné la guerre de province en province, toute sa vie ; il fallait qu'il pérît comme il arriva , et que mille peuples différents le vissent vaincu avec toutes ses forces.

Il est vrai que ce .désir de gloire immodéré et cette ambi* tion trop vaste, qui ne laissait point de reposa Alexandre, le reDdirentquelquçfoissi insupportable aux Afaoédoniens,qu*ils furent tout près de l'abandonner : mais c'est là particulièrement que parut cette grandeur de courage qui ce s'éton* nait de rien. « Allez, lâches, leur dit-il, allez, in^ats, dire en votre pays, que vous avez laissé Alexandre avec ses amis, travaillant pour la gloire de la Grèce parmi des peuples qui lui obéiront mieux que vous. » Dans toute sa vie M. le Prince n'admire rien plus que cette fierté qu'il eut pour les Macédoniens et cette confiance de lui-même. « Alexandre, dit-il, abandonné des siens parmi des barbares mal assujettis, se sentait si digne de commander, qu'il ne croyait pas qu'on pût refuser de lui obéir. Être en Europe ou en Asie , parmi les Grecs ou les Parses, tout lui était indifférent : il pensait trouver des sujets où il trouvait des hommes. »

Ce qu'on dit à l'avantage de César, c'est que les Macédo-

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nienâ eurent affaire à des natiops pleines de moUesse et de lâcheté, et que la conquête des Gaules « dont les peuples étaient fiers et belliqueux, fut beaucoup plus difficile aux Romains. Je ne m'amuserai point à examiner le courage des uns et des autres ; mais il est certain que César ne trouva pas dans les Gaules de véritables armées. C'étaient des peuples entiers, à la réserve des femmes, des enfants et des vieillards, qui s'armaient tumultuairement pour la défense de leur liberté : des multitudes de combattants sans ordre et sans discipline; et à la vérité, si vous en exceptez deux ou trois. César pouvait dire, reni, vidi, vici, en toutes les occasions. Ce qui me fait croire que Labiénus , commandant les légions , n'eût pas moins assujetti nos provinces à la république, ou, selon toutes les apparences, Parménion n'aurait pas donné cette grande bataille qui décida des affaires de l'Asie. Vous trouverez encore cette particularité remarquable, que celui-ci eut besoin du secours d'Alexandre dans le combat, et que César un jour était perdu sans Labiénus, qui, après avoir tout battu de son côté, envoya la dixième légioQ le dégager. Soit parle plus grand péril des entreprises, soit pour s'exposer davantage, ou'pour être en cela plus malheureux, Alexandre fut cent fois en danger nianifeste de sa vie, et reçut souvent de grandes blessures. César eut véritablement ses hasards , mais plus rares, et je ne sache point qu'il ait été fort blessé dans toutes ses guerres.

Je ne vois pas aussi que les peuples de l'Asie dussent être si mois et si lâches, eux qui ont toujours été formidables à l'Europe. Dans la plus grande puissance de la république , les Romains n'ont-ils pas été malheureux chez les Parthes , qui n'avaient qu'une partie de l'empire de Darius ? Crassus y périt avec ses légions du temps de César, et un peu après Antoine y fit un voyage funeste et honteux. Pour des conquêtes, on ne peut véritablement attribuer à César que celles des Gaules; car dans la guerre civile il assujettit la république avec la meilleure partie de ses forces ; et la seule bataille de Pharsale le fit maître de cent peuples différents, que

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il voulait que ce fût contre des rois; s'il aimait la chasse, c*était celte des lions ; il avait peine à faire un présent qui ne fOt digne de lui. Jamais si résolu, jamais si gai, que dans rabattement des troupes; jamais si constant, si assuré , que dans leur désespoir. En un mot^ il commençait à se posséder pleinement où les hommes d'ordinaire, soit par la crainte, soit par quelque antre faiblesse, ont accoutumé de ne se posséder plus. Mais son âme, trop élevée., s'ajustait malaisément au traôn commun de la vie ; et peu sûre d'elle-même, il était à craindre qu'elle ne s'édiappât parmi les plaisirs ou dans le repos ^.-

Ici je ne puis m'empéeher de faire quelques réflexions sur les héros, dont l'empire a cela de doux qu'^n n'a pas de peine à s'y assujettir. Il ne nous reste pour eux ni de ces répugnances secrètes , ni de ces mouvements intérieurs de liberté , qui nous gênent dans une obéissance forcée : tout ce qui est en nous est souple et facile^ mais ce qui vient d'eux est quelquefois insupportable. Quand ils sont nos maftres par la puissance, et si fort au-dessus de nous parle mérite, ils pensent avoir comme un double empire, qui exige une double sujétion; et souvent c'est une condition fâcheuse de dépendre de si grands hommes, qu'ils puissent uons mépriser légitimement Cependant, puisqu'on ne règne pas dans les solitudes , et que ce leur est une nécessité de converser avec nous , il serait de leur intérêt de s'accommoder à notre faiblesse : nous les révérenons comme des dieux , s'ils se contentaient de vivre comme des hommes *. Mais unissons un discours qui me devient eunuyeu^i à moi-même, et disons que par des moyens pratiquâmes César a exécuté les plos grandes choses ; qu^il s'est &it le premier des Romains»

Alexandre était niiturellement au-dessus des hommes : vous

* Sainte-Croix, dans son Examen criliqtœ des Historien» d'Jlesfandre, Juge, comme on sait , beaiicoui) plus sévèrement le conquérant, macédonien, L'opinion de Montesquieu se rapproclie plus de celle de. Saint- Avremond.

'. Aêflexion pleine de finesse, dont rapplicalion nVHiiit pas difficile à faire.

es SAINT-ÉVREHO^]»». 75

diriez qu'il était né le maître de l'univerfi , et que dans, sês expéditions il allait moins coinbattr^ des ^inemis que se faire reconnaître de ses peuples.

OBSERVATIONS SUR SALEUSTE ET SUR TACITB.

A M. Isaac Vossitis- '.

J*ai roulii faire autrefois un jugement fert exact de Siailluste et de Tacite; mais ayant connu depuis que d'autres Pavaient déjà fait , pour ne suivre ni perdre entièrement ma pensée , je nie suis réduit à une seule observation que je vous envoie.

Il me semble que le dernier tourne toute chose en politique : chez lui la nature et la fortune ont peu de part aux affaires ; et je me trompe , on i} me donne souvent des eauses bien recherchées de certaines actions toutes simples, ordinaires et naturelles ».

Quand Auguste veut donner des bornes à Pempire, c'est, à son avis , par une jalouse appréhension qu'un autre n*ait la gloire de Les étendre. Le même empereur^ s'il en est cru, prend des mesures pour s*assurer les regrets du peuple romain , ménageant artificieusement les avantages de sa mémoire par le choix de son successeur.

L'esprit dangereux de Tibère ,. ses dissimulations , sont counues de tout le monde : mais ce n'est pas assez connaître le naturel de Thomme que de donner à ce frince un artifice universel; la nature n'est jamais si fort réduite, qu'Ole ne se garde autant de droits sur nos actions quo nous ea pouvons prendre sur ses mouvements. Il entre toujpucs quelque chose

■ Fils de Gérard-Jean- Vosskift, Isaac était né à Leyde, en 1618. Saiiit- Évremond Pavait connu en Hollande. Les diverses parUcularités de sa vie, un peu aventureuse, ont été recueillies par Bayle. Saint-Évremond l'accase quelque part « d'avoir eu toiqenrs une crédulité imbéciile pqur « tout ce qui élait extraordinaire et fabuleux. » — « Voilà nn singniier Uiéologien, dit un jour Charles II : il croit tout, hors la Bible î » Il mourut à Windsor, en 4689.

=»La même opinion est cxpriniéc par Saint Evrcmond dans une lettre àtt comte de Lionne.

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du tempérament dans les desseins les i4us concertés ^ et il n*est pas croyable que Tibère, assujetti tmt d'années aux volontés de Séjan, ou à ses infâmes plaisirs, ait. pu avoir toujours dans cette faiblesse et cet abandonnement, un art si recherché et une politique si étudiée.

L'empoisonnement de Britannicus ne fait pas autant d'horreur qu'il devrait faire , par rattachement que donne Tacite à observer la contenance des spectateurs. Tandis qu'un lecteur s'occupe à considérer leurs divers mouvements, l'imprudence effrayée des uns , les profondes réflexions des autres, la froideur dissimulée de ISéron, Les craintes secrètes d'Agrippine > Tesprit, détourné de lajioirceur de l'action et de la funeste image de cette mort, laisse échapper le parricide à sa haine, et le pauvre mourant à sa pitié.

La cruauté du même Néron dans la mort de sa mère a une conduite trop délicate. Quand Agrippine aurait péri véritablement par une petite intrigue de cour si bien menée , il eût fallu supprimer la moitié de l'art : car le crime trouve moins d'aversion dans les esprits ,. et , si je l'ose dire ,. il se concilie le jugementties lecteurs lorsqu'on naet tant d^adresse et de dextérité à le conduire.

Presqu'en toutes choses Tacite Mt des tableaux trop finis , où il ne laisse rien à désirer de l'art , mais où il donne trop peu au naturel. Rien n'est plus beau que ce qu'il représente : souvent ce n est pas la chose qui doit être. représentée; quelquefois il passe au delà des affaires, par trop de pénétration et de profondeur; quelquefois des spéculations trop fines nous dérobent les vrais objets, pour mettre en leur place de belles idées. Ce que l'on peut dire en sa faveur, c'est que peut-être il nous obligé davantage qu'il n'eût fait en nous donnant des choses grossières , dont la vérité n'importe plus.

Salluste, d'un esprit assez opposé, donne autant au naturel que Tacite à la politique. Le plus grand soin du premier est de bien connaitre le génie des hommes : les affaires viennent après naturellement, par des actions peu recherchées de ces mêmes personnes qu'il a dépeintes.

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Si VOUS considérez avec attention reloge de Catilina, vous ne vous étonnerez ni de cet horrible dessein d*opprimer le sénat, ni de ce vaste projet de se rendre maître de la république, sans être appuyé des légions. Quand vous ferez réflexion sur sa souplesse^ ses insinuations, son talent à inspirer ses mouvements et à s*unir les factieux; quand vous songerez que tant de dissimulations étaient soutenues par tant de fierté où il était besoin d*agir, vous ne serez pas surpris^qu'a la tête de tous les ambitieux et de tous les corrompus il ait été si près de renversa Rome et de ruiner sa patrie. Mais Salluste ne se contente pas de nous dépeindre les hommes dans les éloges, il fait qu'ils se dépeignent eux-mêmes dans les harangues, où vous voyez toujours une expression de leur naturel. La harangue de César nous découvre assez qu'une conspiration ne lui déplaît pas. Sous le zèle qu'il témoigne à la conservation des lois et à la dignité du sénat , il laisse apercevoir son inclination pour les conjurés-, il ne prend pas tant de soin à'Cacher Topinion qu'il a des enfers : les dieux lui sont moins considérables que les consuls, et à son avis la mort n'est autre chose que la fin de nos tourments et le repos des misérables. Caton fait hii-méme son portrait, après que César a £Edt le sien. Il va droit au bien, mais d'un air farouche : l'austérité de ses mœurs est inséparable de Tintégrité de sa vie; il mêle le chagrin de son esprit et la dureté de ses manières avec l'uliltté de ses conseils. Ce seul mot d'op- TiHo coifsuLF, qui fâcha tant Qcéron, pour ne pas donner à son mérite assez d'étendue, me fait pleinement comprendre, et les bonnes intentions et la vaine humeur de ce consul. Enfin, par diverses peintures de différents acteurs, non-seulement je me représente les personnes, mais il me semble voir tout ce qui se passa dans la conjuration de Catilina '. Vous pouvez observer la même chose dans Thistoire de Jugurtba. La description de ses qualités et de son humeur vous prépare à voir l'invasion du royaume, et trois lignes

■ Consulter sur Salluste sa Fie par le président de Brosse , et Rolllr» , Hiit. Ancienne^

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nous dépeignent toute sa manière de faire la guerre. Vous voyez dans le caractère de Métellus avec la rétablissement de la discipline un heureux changement des affaires des Ro* mains.

Marius eonduit Farrnée en Afrique du même esprit qu*il harangue à Rome. Sylla parle à Bocchu» avec le génie qui parait dans son éloge ; peu attaché au devoir et à la régularité, donnant toutes choses à la passion de se faire des amis : dein parentes abùnde habemus, amicorum neqitenobU neque cui* quam omnium satisfuit. Ainsi Salluste fait agir les hcmames par tempérament, et croit assez obliger son lecteur de les bien faire connaître. Toute personne extraordinaire qui se présente est exactement dépeinte , quand même elle n'aurait pas une part considérable à son sujet. Tel est Télogede Sèmpronia, selon mon jugement, inimitable. Il va même chercher des considérations éloignées , pour nous donner les portraits de Gaton et de César, si beaux à la vérité, que je ies préférerais à des histoires tout entières.

Pour conclure mon observation sur^ ce&deux auteurs , Tarnbition , Favariee , le luxe, la corruption y toutes (es causes générales des désordres de la république sent très-souvent alléguées par celui-ci. Je ne sais s'il descend assez aux intérêts et aux conditions particulières. Vous diries que les conseils subtils et raffinés lui semblent indignes de la grandeur de la république ; et c'est peut-être par cette raison qu^il va chercher dans la spéculation peu de clioses ^ presque tout dans les pas* sions et dans le génie des hommes.

On voit dans V Histoire de Tacite plus de vices encore, plu» de méchancetés , plus de crimes ; mais l'habileté les conduit,, la dextérité les manie : on y parle toujours avec dessein , on n'agit point sans mesure; la cruauté est prudente, et 1» violence avisée. En un mot, le crime y est trop délicat ;' d'oi» il arrive que les plus gens de bien goâtent un art de méchanceté qui ne se laisse pas assez connaître, et qu'ils apprennent sans y penser à devenir criminels, croyant seulement devenir habiles. IMals laissant là Salluste ot Tacite dans leurs ca-

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ractères différents , je dirai qu'on rencontre peu souvent ensemble une connaissance délicate des hommes et une pro* fonde intelligence des aHaires *-.

Ceux qui sont élevés dans les conqiâgnies, qui parlent dans les assiemblées, appreanent Tordre, les ferme» et toutes les matières qui s*y traitent. Passant do là par les ambassades, ils s'instruisent des affaires du debors, et il y en a peu, de quelque nature qu'elles soient, dont iléne deviennent capables par rapplicfttiOA el rexpérience. Mais quand ils viennent à s'établir dans lés cours , on les voit grossiers au cboix des gens, sans aucun goât du mérite * ridicules dans leurs dépenses et dans leurs plaisirs.

Nos ministres en France sont tout à fait exempts de ces défauts-là; je le puis dire de tous sans flatterie, et m^étendre un peu sur M. de Lionne*, que je connais davantage. C'est en lui proprement que les talents séparés se rassemblent; c*esten lut que se rencontrent une connaissance du mérite des hommes et une profonde intelligenee des affaires.

Dans la vérité, je me suis étonné mille lois qu^uîi ministre qui a confondu toute la politique des Italiens; qui a • mis en désordre la prudence concertée des Espagnols; qui a tourné dans nos intérêts tant de princes d'i^llemagne , et fait agir selon nos desseins ceux qui se remuent diflSeilement pour eux-mêmes : je me suis étoimé , dis-je, qu'un homme si consommé dans les négociations, si profond dans les affaires puisse avoir toute la délicatesse des plus polis cointtsans pour la conversation et pour les plaisirs. On peut dire

' Jugé heaucoHp trop rigoureiisenient par Salnt-Évremond, le P. Hapin, lo carclinal dn Perron et qnelqiies autres, Tacite , que llaeine appelait avec raison le pltts grand peintre de Vanlfquilé, trouvait dans, le irièiiiu temps d*babiUs dérenseurs dans Balzac, TiUemont, Guy-Patin, LainoUic le Vayer, etc. L'opinion des derniers a prévain.

' Messire Uu^nes de Lionne, marquis de Presne et de Berny, ministre ttt secrétaire d'État pour les afrait*es étrangèi-es. Né en 161 1^ et mort eu IfiTI , cet liabile ministre», qui fut toujours le protecteur de Salnt-Évreniond, h été loué par Saint-Simon lui-même. On a de lui des mémoires au roi ht terreptés en I6G7 par ceux de la garnison de Lille. On a faussement attribué k Saint-Éyremond une Vie de L/o/i;u' imprimée dans les Mclaufjit curieux qui font suite à ses œuvres.

80 ŒUVRES CBOIStES

deluicequ'adit Salluste d*un grand homme de Tantiquité, qne son loisir est voluptueux ; mais que par une juste dispensation de son temps, avec la facilité du travail dont il s'est rendu le maître , jamais affaire n^a été retardée par ses plaisirs ' .

Parmi- les divertœsements de ce loisir, parmi ses oceupar tions les plus importantes , il ne laisse pas de donner qveK ques heures aux belles lettres, dont Atticus, cet honnête homme des anciens , n'avait pas acquis une connaissance plus délicate dans ki douceur de son repos et la tranquMlité de ses études. Il sait de toutes choses infiniment ; et la science, qui gâte bien souvent le nature , ne fmt qu'embellit le sien»; elle quitte ce qu'elle a d'obscur, de difficile, de rude, et \m apporte pleinement ses avantages, sans intéresser la netteté et la politesse de son esprit. Personne ne connaît mieux que lui les beaux ouvrages, personne ne les fait mieux : il sait également juger et produire ; et je suis en peine si on doit estimer phis en lui la finesse du discernement ou la beauté du génie. Il est temps de quitter le sien , pour venir à celui des courtisans.

Comme ils sont nourris auprès des rois, comme ïh font leur séjour ordinaire auprès des princes , ils se forment ub talent particulier à les bien connaître : il n'y a point d'inclination qui leur soit cachée , point d'aversion inconnue,, point de faible qui ne leur soit découvert. De là viennent les insinuations, les complaisances et toutes ces mesures délicates qui font un art de gagner les cœurs , ou de se concilier au moins les volontés; mais soit manque d'application, soit pour tenir au-dessous d'eux les emplois où Ton s'instruit des affaires , ils les ignorent toutes également, et leurs agréments venant à manquer avec l'âge, rien ne leur apporte de la conaidératidn et du crédit. Ils vieillissent donc dans les cabinets, exposés à la raillerie des jeunes gens, qui ne peuvent souffrir leur censure; avec cette différence que ceux-ci d'ordinaire

■ Sulla.... litteris grxcis atque latiiiis juxta atque doctissime eruditas, animo ingenti , cupidus Voluptatnm, sed gloriae cupidior; oUo luxurioso esse i taïuen ab negotiis nuiii/piam voluptas remoratai etc. ( Sallust. De Bel là-

Jugnrt.)

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font les choses qui leur cooTieiment , et que les autres ne peuvent s'abstenir de celles qui ne leur oonriennent plus : et certes le plus honnête homme dont personne n'a besoin a de la peine à s'exempter du ridicide en vieillissant. Mais il en est comme de ces femmes galantes, à qui le monde plaît encore quand dles ne lui plaisent plus. Si nous étions sages, notre dégoût répondrait à celui qii^^n a pour nous : car dans l'inutilité des conditions^où l'on nése soutient que par le mérite de plaire , la fin des agréments doit être le commencement de la retraite. Les gens de robe, au contraire, paraissent moins h(Mmétes gens quand ils sont jeunes, par un faux air de cour qui les fait réussir dans la ville et les rend ridicules aux courtisans : mais enfin la connaissance de leur intérêt les ramène à leur profession ; et devenus habiles avec le temps, ils se trouvent en des postes considérables, où tout le monde généralement a besoin d'eux, n est bien vrai que les comr* tisans qui s'élèvent aux honneurs par de grands emplois ne laissent rien à désirer en leur suffisance ; et leur mérite se trouve pleinement achevé quand ils joignent à une délicatesse de cour la connaissance des affaires et l'expérience dans la guerre»

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