DISCOURS SUR LES HISTORIENS FRANÇAIS
il faut avouer que nos historiens n'ont eu qu'un mérite bien médiocre : sans l'envie naturelle qu'ont les hommes de savoir ce qui s'est passé dans leur pays , je ne sais comment une personne qui a le bon goût des histoires anciennes pourrait se résoudre à souffrir l'ennui que donnent les nôtres. Et certes il est assez étrange que dans une monarchie où il y a eu tant de guerres mémorables, et tant de changements signalés dans les adirés ; que parmi des gens qui ont la vertu de faire les grandes choses , et la vanité de les dire, il n'y ait pas un historien qui réponde ni à la dignité de la matière ni à notre propre inclination.
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J*ai era aatrefèis qu^on devait attribuer ce dé6itlt-la à notre laDgae; maïs quand j*ai oonsidéié depuis que la beauté du français dans la traduction égalait presque celle du grec et du latin dans Voriginal, il m^st venu dans l^pensée, malgré moi, que la médiocrité de notre génie se trouve au-dessous de la majesté de l'histoire. D'ailleurs, quand il y aurait parmi nous quelques génies assez élevés, il y a trop de choses nécessaires à la composition d'une beUe histoire pour les pouvoir rencontrer dans une même personne. On trouverait peutêtre un style assez pur et assez noble en quelques-uns de nos auteurs qui , pour mener une vie éloignée de la cour et des affaires, les traiteraient avec des raaxipies générales et des lieux communs , qui sentent plus la politique de l'antiquité que la nôtre. Nos habiles gens d'affaires ont une^ande connaissance de nos intérêts; mais ils ont le désavantage de s'être formés à un certain style de dépêches, aussi propre pour les négociations que peu convenable à la dignité de l'histoire. Ce leur est une chose ordinaire encore de parler fort mal de la guerre, à moins que là fortune ne les y ait jetés autrefois, ou qu'ils n'aient vécu dans la confiance et la familiarité des grands hommes qui la conduisent : c'a été un défaut considérable en Grotius , qui, après avoir pénétré les. causes de la guerre les plus cachées , l'esprit du gouvernement des Espagnols , la disposition des peuples de Flandre ; qui, après être entré dans le vrai génie des nations,, après avoir formé le juste caractère des sociétés et celui des personnes principales; si bien expliqué les différents états de la religion ; remonté à des sources inconnues au cardinal Bentivoglio et à Sarada, n'a pu maintenir dans les esprits l'admirar tion qu'il y avait causée, aussitôt qu'il a fallu ouvrir le champ de la guerre, quand il a fallu parler du mouvement des armées, venir à la description des sièges et au récit des combat?^
Nous avons des gens de qualité d'un mérite extraordinaire, qui, pour avoir passé par de grands emplois avec un bon sens naturel et des connaissances acquises, sont également ca* pables de bien agir et de bien parler ; mais ordinairement le
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génie leur manque,' ou ils n'ont pas Tart de bien écrire; outre que, rapportant toutes choses a leur cour et à la fonaion de leur charge, ils cherchent peu à s'instruire des formes du gouvernement et des ordres du royaume. Ils croiraient se faire tort et prendre Tesprit des gens de robe, contre la dignité de leur profession, s'ils s'appliquaient a la connaissance de nos principales lois. £t sans avonr ces lumières-là j'oserais assurer qu'il est comme impossible de faire une bonne histoire, remplie, comme elle doit être, de saines et de judicieuses instructions'. .
Bacon se plaignait souvent que les histoiiens prennent plaisir à s'étendre sur les choses étrangères, et qu'ils semblent éviter, comme une langueur, le discours des règleroeBls quifont la tranquillité publique; que, se laissant aller avec joie au rédt des maux qu^apporte la guerre, ils ne touchent qu^avec dégoût les bonnes lois qui établissent le bonheur de la société civile. Ses plaintes me paraissent d'autant mieux fondées, •qu'il n'y a pas une- histoire chez les Romains où l'on ne puisse -connaître le dedans de la république par ses lois, comme le dehors par ses conquêtes. Vous voyez dans Tite-Live, tantôt l'abolition des vieiltes lois, et tantôt l'établissement des nouvelles; vous y voyez tout ce qui dépend de la religion et ce <]ui regarde le-s cérémonies. La Conjuration de Catilina dans ^luste est toute pleine des constitutions de la république, et 4a harangue de César, si délicate et si détournée, ne rouleiréile pas toute sur la loi Portia, sur les justes considérations qu'eurent leurs pères pour quitter l'ancienne rigueur dans la punition des citoyens, sur les dangereuses conséquences qui s'ensuivraient si une ordonnance si sage était violée ?
Le même César, en ses Commentaires^ ne perd jamais l'occasion de parler des moeurs^ des. coutumes et de la religion des Gaulois. Tacite n'est peut-être que trop rempli d'accusa-
, Cesingéniewei réflestons sur tes bistorieos fraiiçais antérieurs à Saint- Érremond, applicables aux du HaiUan, aux Jean de Serre, aux Gaguin^ aux Betlejorest, aux Scipion Dupleix, ne rétaient déjà plus à l'auteur des Observations sur les différents génies du pevple romain.
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lions, de défenses, de lois et de jugements. Quinte*Curce , dans une histoire composée pour plaire plus que pour instruire, met à la bouche d'Alexandre les lois des Macédoniens pour répondre aux reproches d'HermolaûS) qui avait conspiré contre sa vie. Cet Alexandre, qui semble n'avoir connu d'autres lois que ses volontés dans la conquête du monde, cet Alexandre ne dédaigne pas de s'appuyer de l'autorilé des lois , pour avoir fait donner le fouet à un jeune garçon , lorsqu'il est le maître de l'univers.
Comme il n'y a point de peuple qui n'ait à se garantir des violences étrangères quand il est faible, ou à rendre sa condition plus glorieuse par des conquêtes quand il esl puissant; comme il n'y en a point qui ne doive assurer son repos par la constitution d'un bon gouvernement, et la tranquillité de sa conscience par les sentiment» de sa religion , aussi n'y a-t-il point d'historien qui ne doive être instruit de tous ces différents intérêts, quand il en entreprend l'histoire; qui ne doive faire connaître ce qui rend les hommes malheureux , a6n que l'on l'évite >, ou ce qui fisiit leur bonheur, aûn qu'qn se le procure. On ne saurait bien faire l'histoire de France, quelques guerres qu'on ait à décrire, sans faire connaître les ordres du royaume , la diversité de religion , et les libertés de l'Église gallicane.
Il serait ridicule de vouloir écrire celle d'Angleterre sans savoir les affaires du parlement et ètee bien instruit des différentes religions de ce royaume. 11 ne le serait pas moins d'entreprendre celle d'Espagne sans savoir exactement les diverses formes de ses conseils , et le mystère de son iqqaisition, aussi bien que le secret de ses intérêts étrangers, les motifs, et les succès de ses guerres.
Mais, à la vérité, ces diversités de lois, de religion, depo* Htique , de guerre , doivent être mêlées ingénieusement , et ménagées avec une grandiB discrétion ; car un homme qui affecterait de parler souvent de la constitution et des lois de quelque État sentirait plutôt le législateur ou le jurisconsulte, que l'historien. Ce serait faire des leçons de théologie
que de traiter chaque point de religion avec une curiosité recherchée : on aurait de la peine à le souffrir dans V Histoire de Fra Paolo^ quelque belle qu'elle puisse être, si on ne parclofinaitTennui de ses controverses entre les docteurs à la nécessité de son sujet.
Quoique la description des guerres semble tenir le pre^ mier lieu dans Thistoire, c'est se rendre^une espèce de conteur fort importun que d'entasser événements sur événements^ sans aucune diversité de matières ; c'est trouver le moyen, dans les vérités , d'imiter la manière des vieux faiseurs de romans dans leurs faux combats et leurs aventures fabuleuses.
Les historiens latins ont su mélec admirablement les diverses connaissances dont j'ai parlé : aussi l'histoire des Romains devait-elle avoir du rapport avec leur vie, qui était partagée aux fonctions différentes de plusieurs professions. En effet , il n'y a guère eu de grands personnages à R6me qui n'aient passé par les digi^ités du sacerdoce, qui n'aient été du sénat, et tirés du sénat pour commander les armées. Aujourd'hui chaque profession fait un attachement particulier. La plus grande vertu dés gens d'Église est de se donner tout entier aux choses ecclésiastiques , et ceux que leur ambition a poussés au maniement des affaires ont essuyé mille reproches d'avoir cbrrompu la sainteté de vie où ils s'étaient destinés. Les gens de robe sont traités de ridicules aussitôt qu'ils veulent sortir de leur profession ; et un homme de guerre ordinairetnent a de la honte de savoir quelque chose au delà de son métier.
Il est certain néanmoins que les diverses applications des anciens formaient une capacité bien plus étendue ;4es mêmes personnes apprenant à bien employer les forces de la république et à contenir les peuples par la révérence de la religion et par l'autorité des lois. C'était un grand avantage aux magistrats d'être maîtres des plus fortes impressions qui se fassent sur les esprits, et de saisir tous les sentiments par où ils sont disposés à la docilité ou contraints à l'obéis-
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sauce. Ce n'en était pas un moindre aux généraux d'avoir appris dans les secrets de leur religion à pouvoir inspirer leurs propres mouvements , et à les faire recevoir avec le même respect que s'ils avaient été inspirés véritaMeipent par les dieux ; d'avoir Fart de tourner toutes choses en présages de bonheur ou d'infortune, et de savoir à propos remplir les soldats de confiance ou de crainte. Mais il en re?aiait encore une autre utilité à Ja république , c'est que les magistrats se faisaient connaître pleinement eux-mêmes; car il était impossible que dans ces fonctions différentes le naturel le plus profond pât également se cacher partout, et que les bonnes et les mauvaises qualités ne. fussent à la fin discernées. On découvrait en ces génies bornés que la nature a restreints à certains talents ^ qu'une humeur douce et paisible qui s'était accommodée au ministère de la religion n'avait pas quelquefois assez de constance pour maintenir les lois en vigueur.
On voyait quelquefois un sénateur, incorruptible dans les jugements , qui n'avait ni l'activité ni la vigilance d'un bon capitaine. Tel était un grand homme de guerre, comme Marius, qui se trouvait sans capadté en ce qui regardait la religion et les affaires. A la vérité, il se formait souvent une suffisance générale, et une vertu pleine partout^ qui pouvait rendre les citoyens utiles au public en toutes choses ; mais souvent aussi une capacité moins étendue faisait employer les lumimes à certains usages ou ils étaient seulement propres.
C'est ce qu'on a vu dans le consultât de Gcéron et d'Antonius, où ce premier eut ordre de veiller au salut de la république selon son talent , et le second fut envoyé assembler des troupes avec Pétreius pour combattre celles de Catilina. •
Si on finit réflexion sur ce que j'ai dit , on ne s'étonnera point de trouver d'excellents historiens cliez un peuple où ceux qui écrivaient l'histoire étaient des personnes considérables , auxquelles il ne manquait ni génie ni art pour bien écrire ; qui avaient une connaissance profonde des affaires de la religion , de la guerre , et des hommes. A dire vrai, les
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anciens avaient un grand avantage sur nous à comialtre les génies par ces différentes épreuves où Ton était obligé de passer dans l'administration de la république; mais ils n'ont pas eu moins de soin pQur les bien dépeindre; et qui examinera leurs éloges avec un peu de curiosité et d'intelligence , y découvrira une étude particulière et un art infiniment recherché.
£n effet, vous leur voyez assembler des qualités comme opposées , qu'on ne s'imaginerait pas se pouvoir trouver dans une même personne, animus audax^ subdolus; vous leur voyez trouver de la diversité dans certaines qualités qui paraissent tout à fait les mêmes, et qu*on ne saurait démêler sans une grande délicatesse de discernement : subdolus , varius; cufuslibet Tel Simulator ac dissimulalor.
Il y a une autre diversité dans les éloges des anciens, plus délicate , qui nous est encore moins connue. C'est une certaine différence, dont chaque vice ou chaque vertu est marquée par l'impression particulière qu'elle prend dans les esprits où elle se trouve. Par exemple, le courage d'Alcibiade a quelque chose de singulier qui le distingue de celui d'Épaminondas , quoique l'un et l'autre aient su exposer leur vie également l la probité de Caton est autre que celle de Catulus; l'audace de Catilîna n'est pas la même que celle d'Antoine; l'ambition de Sylla et celle de César n'ont pas une parfaite ressemblance ; et de là vient que les anciens en formant le caractère de leurs grands hommes forment pour ainsi dire en même temps le caractère des qualités qu'ils leur donnent , afin qu'ils ne paraissent pas seulement ambitieux et hardit;, ou modérés et prudents, maiâ qu'on sache plus particulièrement quelle était l'espèce d'ambition et de courage ou de modération et de prudence- qu'ils ont eue.
Saliuste nous dépeint Catilina comme- un homme de méchant naturel , et la méchanceté de ce naturel est aussitôt exprimée : sed ingenio malo pravoque. L'espèce de son ambition est distinguée par le dérèglement des moeurs , et le dérèglement est marqué à Tégard du caractère de son esprit
S8 œUVEES CHOISIES
par des imaginatioiis trop vastes et trop élevées : vastus animus immoderata, incredibilia, nimis alta semper cupiebat. Il avait Tesprit assez méchant pour entreprendre toutes choses contre les lois , et trop vaste pour se fixer à des desseins proportionnés aux moyens de les faire réussir.
L'esprit hardi d'uue. femme voluptueuse et impudique, telle qu'était Sempronia, eût pu faire croire que son audace allait à topt entreprendre en faveur de ses amours ; mais comme cette sorte de hardiesse est peu propre pour les dangers où Ton s'expose dans une conjuration , Salluste explique d'abord ce qu'elle est capable de faire par ce qu'elle a fait auparavant : qitss muUa sgepe virilis audaciœ facinora corn" miserai. Voilà l'espèce de son audace exprimée. Il la fait chanter et danser^ non avec les façons, les gestes, et les mouvements qu'avaient à Rome les chanteuses et les baiadines , mais avec plus d'art et de curiosité qu'il n'était bienséant à une honnête femme : psallere et saltare elegantiùs quam necesse sit probx. Quand il lui attribue un esprit assez estimable, il dit en même temps en quoi consistait le mérite de cet esprit : cssterum ingenium ejus haud absurdum, versus faeere y jocos movere^ sermone uti vel modes to, vel molli y vel procaci.
Vous connaîtrez dans l'éloge de Sylla que son naturel s'accommodait heureusement à ses desseins. La république alors étant divisée en deux factions; ceux qui aspiraient à la puissance n'avaient point dé plus grand intérêt que de s'acquérir des amis, et Sylla n'avait point de plus grand plaisir que de s'en faire. La libéralité est le meilleur moyen pour gagner les affections : Sylla savait donner toutes choses. Parmi les choses qu'on donne, il n'y a rien qui assujettisse plus les hommes et assure tant leurs services que l'argent qu'ils reçoivent de nous. C'est en quoi la libéralité de Sylla était particulièrement exercée : rerum omnium, pecunim maxime largitor. Il 'était libéral de son naturel , libéral de son argent par intérêt. Son loisir était voluptueux ; mais ce n'eût pas été donner une idée de ce grand homme , que de
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le dépeindre avec de la sensualité ou de la paresse : ce qui oblige Salluste de marquer le caractère d'une volupté d'honnête homme, soumise à la gloire, et par qui les affaires ne sont jamais retardées , de peur qu'on ne vînt à soupçonner Sylla d'une mollesse où languissent d'ordinaire les efféminés : volupiûtum cupidus , gloriae cupidior, otio luxurioso esse y tamen a negotiis nunquam vokipfas remorata. Il était le plus heureux homme du monde avant la guerre civile; mais ce bonheur n'était pas un pur effet du hasard, et sa fortune , quelque grande qu'elle fût toujours , ne se trouva jamais au-dessus de son industrie : atque Uli felicissimo omnium hominum ante civilem victoriam , nunquam super industriam fortuna fuit.
Quand Tacite fait la peinture de Pétrone , il marque les qualités qu'il lui donne avec ces sortes de distinctions : il lui fait dépenser son bien, non pas en dissipateur, dans la débauche, mais en homme délicat, dans un luxe poli et curieux. Le mépris de la mort, qvH'û lui attribue, n'a rien de commun avec celui qu'en ont eu les autres Romains : ce n'est point la gravité constante de Thraséas , faisant des leçons à celui qui lui apportait l'ordre de mourir; ce n'est point la constance forcée de Sénèque , qui a besoin de s'animer par le souvenir de ses préceptes et de ses discours : ce n'est point la fermeté dont Helvidius se pique; ce n'est point une résolution formée sur leâ sentiments des philosophes; c'est une indifférence molle et nonchalante, qui ne laissait aucun accès dans son âme aux funestes pensées de la mort; c'est une continuation du train ordinaire de sa vie , jusqu'au dernier moment.
Mais si les anciens ont eu tant de délicatesse à marquer ces différences , il n'y a pas moins d'art dans le style de leurs éloges pour attacher notre discernement à les connaître. Dans leurs narrations , ils nous engagent à les suivre par la liaison insensible d'un récit agréable et naturel. Us entraînent notre esprit dans leur harangue par la véhémence du discours ; de peur que s'il demeurait dans son assiette, il n'examinât le
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peu de bon sens qu'il y a dans les exagérations de l'éloquence et n'eût le loisir de fi^rmer des oppositions secrètes à la persuasion, lis apportent quelquefois dans«n conseil raisons sur raisons pour déterminer les âmes les plus irrésolues au parti qu'elles doivent prendre; mais dans les éloges où il fiiut discerner les vices d'avec les vertus, où il faut démêler les diversités qui 3e rencontrent dans un naturel , où il faut non* sMlement distinguer les qualités différentes , mais les différences dont chaque qualité est marquée, on ne doit pas se servir d'un style qui nous engage ou qui nous entraîne , ni de raisonnements suivis qui assujettissent le nôtre. Au contraire, il faut nous dégager de tout ce qui nous attire 9 de ce qui nous impose, de ce qui soumet notre entendement, afin de nous laisser chez nous-mêmes, avec un plein usage de nos lumières , attachés néanmoins , autant que nous pouvons l'être , à chaque terme d'un style coupé et d'une construction variée , de peur que l'esprit ne vînt à se dissiper en des considérations trop vagues. Par là un lecteur est obligé de donner toute son attention aux diverses singtdarités , et d'examiner séparément chaque trait de la peinture.
C'est ainsi que les anciens formaient leurs éloges. Pour nous , si nous avions à dépeindre un naturel semblable à celui de Catiiina, nous aurions de la peine à concevoir dans une même personne des qualités qui paraissent opposées. Tant de hardiesse avec un si grand artifice , tant de fierté et tant de finesse, tant d'ardeur en ce qu'il désirait, avec tank de feinte et de dissimulation.
Il y a des différences délicates entre des qualités qui semblent les mêmes, que nous découvrons mal aisément. Il y a quelquefois un mélange de vice et de vertu dans une seule (qualité que nous ne séparerons jamais. Véritablement il nous est facile de connaître les vertus quand elles sont nettes et entières; et d'ordinaire nous donnons de la prudence dans les conseils, de la promptitude dans l'exécution, et de \» valeur dans les combats; pour ce qui regarde les bonnes moeurs : de la" piété envers Dieu, de la probité parmi les
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liommes , de la fldélité à ses amis ou à son maître. Nous faisons le même usage et des défauts et des vices ; de Tincapacité dans les affaire , de la lâcheté contre les ennemis , de l'infidélité à ses amis, de la paresse, de Tavarice, de Tingratitude ; niais où la nature n'a pas mis une grande pureté dans les vertus, où elle a laissé quelque mélange de vertu parmi les vices, nous manquons tantôt de pénétration à découvrir ce qui se cache, tantôt de délicatesse à démêler ce qui se confond.
Ces distinctions particulières , qui marquent diversement les qualités , selon les esprits où elles se rencontrent , nous sont encore plus cachées.
La diversité de vaillance nous est inconnue : nous n'avons qu'un même courage pour fous les gens de valeur, une même ambition pour tous les ambitieux , une même probité pour tous les gens de bien; et à dire vrai Téloge que nous faisons d'un homme de grand mérite pourrait convenir à tout ce qu'il y a eu de grands personnages de notre temps. Si nous avions à parler de ces ducs de Guise, dont la réputation durera toujours , nous les ferions vaillants , généreux , courtois , libéraux , ambitieux , zélés pour la religion catholique , et ennemis déclarés de la protestante : mais les qualités de l'un, trop peu distinguées de celles de l'autre , ne formeraient pas des caractères aussi divers qu'ils le doivent être. Ces vertus, que la morale et les discours généraux nous représentent les mêmes , prennent un air différent par la différenc* de Thumeur et du génie des personnes qui les possèdent.
Nous jugeons bien que le connétable • et l'amiral » ont été capables de soutenir le poids des affaires les plus importantes; mais la différence de leur capacité ne se trouve pas assez marquée dans nos auteurs. Ils nous apprennent que d'Andelot, de Bussi et Givri ont été les plus braves gens du inonde ; mais on ne nous dit point qu'il y avait une opiniâtreté de faction niêlcc à la hardiesse dWndelol ; qu'il parais-
' Anne , connétable de Montmorency.
' Gaspard Uc Culigny, amiial de Fiance.
93 CEUVHES CHOISIES
sait quelque chose de vain et d'audacieux dans la bravoure de Bussi; et que la valeur de Givri avait toujours un air de chevalerie.
11 y a quelque chose de particulier dans les courages, qui les distingue , comme il y a quelque singularité dans les esprits qui en fait la différence. Le courage du maréchal de Châtillon était une intrépidité lente et paresseuse : celui du maréchal de là Meilleraie avait une ardeur fort propre à presser un siège, et un grand emportement dans les combats de campagne. La valeur du maréchal de Rantzau était admirable pour les grandes actions : elle a pu sauver une province, elle a pu sauver une armée ; mais on eût dit qu'elle tenait audessous d'elle les périls communs , à la voir si nonchalante pour les petites et fréquentes occasions où le service ordinaire se faisait. Celle du maréchal de Gassion , plus vive et plus agissante , pouvait être utile à tous les moments ; il n'y avait point de jour qu'elle ne donnât à uos troupes quelque avan* tage sur les ennemis. Il est vrai qu'on la voyait moins libre à la vue d'une grosse affaire. Ce maréchal, si aventurier, pour les partis, si brusque à charger les arrière-gardes, craignait un engagement entier ; occupé de la pensée des événements , lorsqu'il fallait agir plutôt que penser. * Quelquefois nous donnons tout aux qualités , sans avoir égard a ce que l'humeur y mêle du sien. Quelquefois nous donnons trop à l'humeur, et ne considérons pas assez le fond des qualités. La rêverie de M. de Turenne, son esprit retiré en lui-même, plein de ses projets et de sa çohduite, l'ont fait passer pour timide, irrésolu , incertain , quoiqu'il donnât une bataille avec autant de facilité que M. de Gassion allaita une escarmouche ; et le naturel ardent de M. le Prince Va fait croire impétueux dans les combats , lui qui se possède mieux dans la chaleur de l'action quIiQmme du monde; lui qui avait plus de présence d'esprit à Lens, à Fribourg, à Nbrdling et à Senef, qu'il n'en aurait eu peut-être daus son cabinet.
Après un si long discours sur la ronnaissance des hommes,
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je dirai que nos historiens ne nous en donnent pas assez , fautç d'application , ou de discernement pour lés bien connaître. Ils ont cm qu'un récit exact des événements suffisait pour nous instruire , sans considérer que le^ affaires se font par des hommes que la passion emporte plus souvent que la pohtique ne les conduit. La prudence gouverne les sages, mais il en est peu ; et les plus sages ne le sont pas en tout temps : la passion fait agir presque tout le monde, et presque toujours.
Dans les républiques, où les maximes dujvrai intérêt devraient être mieux suivies , on voit la plupart des choses se faire par un esprit de faetion, et toute faction est passionnée : la passion se trouve partout, le zèle des plus gens de bien n'en est pas exempt. L'animosité de Caton^contre César et la fureur de Cicéron contre Antoine n'ont guère moins servi à ruiner la liberté que l'ambition de ceux qui ont établi la tyrannie. L'opposition du prince Maurice et de Bameveldt, également mais diversement zélés pour le bien de la Hollande , ont failli à la perdre lorsqu'elle n'avait pins rien à craindre des Espagnols. Le prince la voulait puissante au dehors , Bameveldt la voulait libre au dedans. Le premier la mettait en état de faire tête à un roi d'Espagne ; le second songeait à rassurer contre un prince d'Orange. Il en coûta la vie à Bameveldt; ce qui arrive assez souvent, on vit périr par le peuple même les partisans de la liberté.
Je passe des observations sur l'histoire à des réflexions sur la politique : on me le pardonnera peu^être ; en tout cas je me satisferai moi-même.
Dans les commencements d'une république ,'ramour de la liberté fait la première vertu des citoyens, et la jalousie qu'elle inspire établit la principale politique de l'État. Lassés que sont les hommes des peines, des embarras, des périls qu'il faut essuyer pour vivre toujours dans l'indépendance, ils suivent quelque ambitieux qui leur plaît, et tombent aisément d'une liberté fâcheuse dans une agréable sujétion. H me souvient d'avoir dit souvent en Hollande, et au pension-
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naire même s qu'on se méeomptait sur le Uftturel des Hoilandais. On se persuade que les Uollandais aiment la liberté, et ils haïssent seulement Foppression. Il y a ehez eue peu de fierté dans les âmes; et la fierté de Tâme fait les véritables républicains. Us appréhenderaient un prince avare, capsdile de prendre leur bien; un prince violent^ qui pourrait leur faire des outrages : niaisjls s'aceommodent de la qualité de prince avec plaisir. S'ils aiment la république, c'est pour l'intérêt de leur trafic plus que par une satisfaction qu'ils aient d'être libres. Les magistrats aiment leur ind^ndance, pour gouverner des gens qui dépendent d'eux ; le peuple reconnaît plus aisément l'autorité du prince que celle des magistrats. Lorsqu'un prince d'Orange a voulu surprendre Amsterdam, tout s'est déclaré pour les bourgmestres; mais c'a été plutôt par la haine de la violence que par l'amour de la liberté. Quand un autre s'oppose à la paix ', après une longue guerre, la paix se fait malgré lui; mais elle se fait par le sentiment de la misère présente , et la considération naturelle qu'on a pour lui n'est que suspendue , non pas ruinée. Ces coups extraordinaires étant passés, on revient au prince d'Orange. Les républicains otit |e déplaisir de voir reprendre au peuple ses premières affections, et ils appréhendent la domination, sans oser paraître jaloux de la liberté.
Dans le temps que le prince d'Orange n'avait ni chai^ ni gouvernement , dans le temps qu'il n'avait de crédit que par son nom, le pensionnaire et M. de Noorwick étaient les seuls qui osassent prononcer hardiment le mot de république à la Haye. La maison d'Orange avait assez d'autres ennemis; mais ces ennemis parlaient toujours des États avec des expressions générales, qui n'expliquaient point la constitution du gouvernement.
La Hollande (dit Grotius) est une république faite par hasard, qui se maintient par la crainte qu'on a des Espagnols : respublica casufactu, quam meius Hispanorum con-
» M. de Wir.
' La paix de Ninit^gue.
DB SAINT-EYRBMOND. 9->
tinet. I/appréhension que donnent les Français aujourd'hui fait le même effet; et la nécessité dHine bonne intelligence unit le prince aux états, les états au prince. Mais à juger des choses par elles-mêmes, la Hollande n'est ni libre ni assujettie. C'est UQ gouvernement composé de pièces fort mal liées, où le pouvoir du prince et la liberté des citoyens ont également besoin d'autres pour se conserver.
. Venons maintenant à ce qui regarde les cours , et faisons réflexion sur les effets que les passions y produisent.
£n quelle cour les femmes n'ônt-elles pas eu du crédit, et en quelles intrigues ne sont-elles pas entrées ? Que n'a point fait la princesse d'Ëboly sou$ Philippe II, tout prudent et tout politique qu'il était ? Les dames n'ont-elles pas retiré Henri le Grand d'une guerre avantageusement commencée ; et ne lui en faisaient-elles pas entreprendre une incertaine et périlleuse, lorsqu^il fut tué? Les piques du cardinal de Richelieu et du duc de Buckingham pour une siiscription de lettre ont armé l'Angleterre contre la France. Madame de Chevreuse a remué cent machines dedans et dehors 1er royaume. Et que n'a point fait la comtesse de Garlisle? n'auimaît-elle pas du fond de Wbite-Hail toutes les factions de Westminster.^
C'4Bst une consolation pour nous de trouver nos faibles eu ceux qui ont l'autorité de nous gouverner et une grande douceur à ceux qui sont distingués par la puissance ^ d'être faits comme nous pour les plaisirs.
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RETRAITE DE M. LE DUC DE LQNGUEVILLE EN SON GOUVERNEMENT DE NORMANDIE '.
M. de LoDgueville, entrant dans le vieux palais, rencontra d'ai)ord M. de Saint-Luc, qu'on avait envoyé de Saint-Germain au marquis d'Hectot^, pour tâcher de le remettre dans les intérêts de la cour. Il lui dit avec un visage plein de joie : « Saint-Luc, il n'y a pas longtemps, que je vous haïssais bien. — Et moi , monsieur, repartit Saint-Luc, je ne vous hais pas moins présentement que vous me haïssiez en ce temps-là. Si l'on ne m'avait trompé , vous ne seriez pas ici , et si l'on ne vous eût trompé le premier, on ne m'y eût pas souffert. »
Ce petit discours fini , M. de Longueville voulut aller au parlement , qui s'assemblait pour délibérer si on le devait recevoir. Quelques-uns de ses amis s'y opposèrent, alléguant qu'en se commettant il allait commettre toute la fortune du parti. On fit monter des gens sur une tour fort élevée, pour observer la contenance du peuple ; et comme on lui eût rapporté qu'on entendait de toutes parts des cris de joie, il sortit aussitôt, accompagné de ceux qui l'avaient suivi , et se rendit au palais, après avoir reçu partout mille acclamations.
Il surprit messieurs du parlement, qui n'attendaient pas une aventure si inopinée ; et , après avoir pris sa place , il parla de cette sorte : « Vous ayant toujours beaucoup hono-
' M. de 3aiiit-Évremond écrivit cette ingénieuse satire pour tonmer en ridicule la plupart des gentils-hommes de Nonnandic, qui s'étaient déclarés contre la cour en 1640. Après avoir couru quelque temps manuscrite, on Timprima dans une feuille volante , et l'auteur n'en fut pas fâché ; puisque la guerre étant déclarée , c'était rendre service à la cour. On Ta depuis insérée dans les Mémoires du duc de la Roche/oucaulix mais toujours anonyme. On la donne ici plus correcte , et on y a joint l'explication de quelques endroits, qui avalent besoin de commentaire. Le cardinal Mazarin en faisait beaucoup de cas : il trouvait que M. de Saint-Évremond avait admirablement bien marqué le ridicule de certaines gens, et qu'il avait peint d'après nature ceux qui jouaient les principaux rdlea. Enfin, elle lui plaisait si fort, que dans sa dernière jnaladic il voulut (^u'on lui en fit plusieurs fois la lecture , surtout quand il ne pouvait pas dormir. ( NoU de Oesmaizeaux, )
^ Lieutenant général de roi en Guyenne sous le duc d'Épernon.
3 Fils du marquis de Beuvron.
rés et chéris , je suis venu , avec tout le péril où un homme de ma qualité se peut exposer, vous of&hr mon bien et ma vie pour votre conservation. Je sais que la plupart des gouverneurs n'en usent pas ainsi , et que , tirant de vous tout le service quMls en peuvent tirer dans un temps paisible, ils vous abandonnent aussitôt qu'ils vous voient dans le danger. Pour moi, qui vous ai mille obligations, je prétends ici les reconnaître; et en qualité dé gouverneur, et comme une personne sensiblement obhgée , je viens vous rendre tout le service que je pourrai dans une conjoncture si périlleuse. »
Le premier président ne répondant rien à cette harangue , et témoignant assez, parle chagrin de son visage, combien la présence du duc Taffligeait, tous les messieurs lui donnèrent des témoignages de joie , qui furent animés par la bouche d'un conseiller de la grand'chambre, appelé Municoté, qui lui fit ce beau discours : « La même différence qui se rencontre entre le loup et le berger, prince débonnaire, la même se trouve entre le comte d'Harcourt et votre altesse en cette occasion. Le comte d'Harcourt est venu, soit comme loup, soit comme lion, mais toujours en béte ravissante pour nous dévorer : nous n'avons pas voulu lui ouvrir nos portes, de peur de recevoir l'ennemi dans nas entrailles ; pour toute grâce , nous lui avons laissé faire le tour de nos murs , ce qull a fait en jetant sur nous des yeux tout étincelants de colère , -ianquam leo rugiens. Pour vous , grand prince , vous êtes venu en véritable berger, pour mettre à couvert toute votre bergerie ; bonus Pastor ponit animam pro ovibus suis. Il est •trop vrai que vous en userez de même; atque ideàj monseigneur, nous vous commettons la garde de cette ville , et le «alut de toute la province' : c'est à vous à veiller à notre conservation, et à nous d'aider vos soins de toutes les assistances qui sont en notre pouvoir. »
La harangue finie , M. de Longueville se leva , et après avoir salué chaque particulier, avec son affabilité ordinaire , il sortit du palais, accompagné de ses amis, et suivi du
peupla, qui le conduisait avec de nouvelles acclamations ■.
Messieurs du parlement, faisant réflexion sur la joie qu'avaient eue les bourgeois derevoir leur gouverneur, commencèrent de craindre une servitude entière; et pour empêcher ce malheur-là, ils firent dessein d'assurer leurs conditions avec lui. Mais , soit que M. de Longueviile eût pénétré leur intention , soit pour établir une entière conGance , ii les voulut prévenir, et les assurer qu'ils auraient toujours la disposition de toutes choses. Il leur dit que les affaires dout il s'agissait étaient proprement celles des parlements , et non pas les siennes ; qu'il ne voulait ni ne devait avoir autre emploi que celui de conduire une armée, pour le bien de l'État et pour leur service particulier; que toutes les levées se feraient par leurs ordres; qu'ils établiraient euxmêmes des commissaires de leur compagnie pour la recette et pour la distribution des deniers ; et enfin , que comme ils avaient le principal intérêt au succès des affaires, il était raisonnable qu'ils eussent une entière participation de tous les conseils.
Ces messieurs lui rendirent grâces de l'honneur quMl leiir faisait, l'assurèrent qu'ils donneraient autant d'arrêts qu'il voudrait, sans rien examiner; qu'étant tuteurs des rois, ils disposeraient à son gré du bien du pupille ; qu'ils hasarderaient toutes choses pour son service, à condition qu'il ferait supprimer le semestre et remettrait la compagnie dans son ancien état.' Le premier président et ravocat général, se croyant inutiles au service du roi , allèrent à Saint-Germain rendre compte de leur impuissance.
Cependant « M. de Liongueville , qui se voyait assuré du peuple et du parlement , ne songea plus qu'à faire des troupes. Mais comn\e il n'avait pas encore de fonds , il voulut toujours distribuer les eliai^es pour entretenir tout le monde; et on
* Le duc de Longueviile n'était entré dans la fronde que pour complairÊ à la ducliesae sa femine, sœur du grand Condé. Il fat enfermé à la Bastille en 1650, et à sa sortie il renonça aux affaires. « C'était l'homme du monde « qui aimait le moins le commencement de toutes les affaires, » a dit de lui le fameux coadjuteur. U mourut en f 66S.
DE SAINT-EVBEMOND. 99
commença à travailler à Fétat d'une armée , qui n'était alors qu*en imagination. Les plus considérables étant assemblés, « il leur rendit grâces de la chaleur qu'ils témoignaient à son service; que, pour lui, il reconnaîtrait toute sa vie Taffection de ceux qui s'attachaient à sa fortune; et qu'en attendant qu'il les pût obliger par des grâces essentielles , il était prêt à leur commettre les plus importants emplois. »
A ces douces paroles tamt d'illustres personnes firent de profondes révérences ; un moment après ce ne furent que corn* pliments, qui allèrent insen^blement aux assurances de fidélité et aux protestations derépandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Il se fit ensuite plusieurs beaux discours, sur l'état présent des affaires; et quelques-uns, possédés du zèle qu'ils avaient pour le parti , ouvrirent un avis considérable. « Pourquoi , dirent-ils , ne pas battre le fer tandis qu'il est chaud ? Vous avez, monseigneur, quantité de noblesse auprès de vous et quantité de jeunes gens dans la ville ; vous pouvez faire un gros de gentils*hommes, un gros de leurs valets de chambre , auxquels vous joindrez la cinquantaine et les archers , deux gros bataillons des meilleurs bourgeois , et avec ces troupes aller surprendre le roi dans Saint-Germain. Oui, répondit M. de Longueville, il sera bon; mais oomme c'est notre principale entreprise, il faut penser à la bien conduire : nous en parlerons au premier conseil. Cependant, pour éviter la ccmfusion, qui ruine d'ordinaire tous les partis, il faut distribuer les charges, afin que chacun soit assuré de son emploi. »
Varicarville, si considéré des esprits forts, ne voulut prendre aucun emploi, ayant appris desonrabbi que pour bien entendre le Vieux Testament il y faut avoir une application entière, et même se réduire à ne manger que des herbes', pour se dégager de toute vapeur grossière; néanmoins, l'aversion qu'il a pour les favoris ne lui permettant pas d'être inutile dans ces occasions , il voulut prendre soin
' Varicarville avait auprès de lui un rabbin «lui ne lui laissait manger que des herbes.
Campion ne s'attacha pas aux grands emplois ; il demanda seulement d'être maréchal de bataille, pour apprendre le métier, avouant ingénument qu'il ne le savait pas , mais se faisant fort de savoir le pays jusqu'aux petits ruisseaux et aux moindres passages , laquelle science il avait apprise à la chasse avec M. de Vendôme. Sévtgny se contenta du même emploi ; mais il fut la dupe de sa modération , quand il vit que pour être maréchal de camp il ne fallait pas être habile homme : il s'érigea de plus en goguenard , et eut Thonneur de faire rire son altesse.
Bucqueville, cet ancien serviteur, ne voulut rien faire , et sa longue expérience à la guerre demeura inutile, sous prétexte de ses vapeurs. M. de Longucville, pour adoucir le c*hagrin qu'il avait de n'être pas gouverneur de Caen , augmenta ses pensions; mais ce fut en vain, Rucqneville disant hautement qu'il prendrait assez l'argent de son maître, méis que pour s'empêcher d'en dire du mal il he le ferait jamais.
Franquetot-Barberousse demeura longtemps, sans prendre parti , Boncœur » entretenant son incertitude par l'amitié du maréchal de Grammont : durant ses longues délibérations il ne bissait pas de s'ériger insensiblement en réndeur de bons offices , se flattant avec joie de la vanité d'un faux crédit. Depuis , étant informé par les lettres de ses amis qu'on travaillait sérieusement à la paix , il fit dessein de quitter le personnage neutre; il lut les Mémoires de César, pour fortifier son esprit, qiil n'était pas encore bien résolu : quand il vint au passage du Rubicon, il s'arrêta tout court, comme avait fait ce grand capitaine; et après avoir un peu rêvé, il s^écria comme lui : « Le Rubicon est passé; à tout perdre , il »^ a qu*un coup périlleux. » 11 sort là-dessus avec une émotion extrême , sans regarder Boncœur, sans regarder le petit Henri ^> sachant bien que la vue des femmes et des enfants peut ainollur les plus fiers courages , sans rien dire à pas un île ses awis; il va trouver le duc dg Longueville , et lui tenir
'Ou iiouuuait ainsi ^i femme.
1 tls \.W biaïK^tu'tot.
DE SAINT-ÉVREMOMD. 103
ce discours : « .T*ai tonjours été votre serviteur, mais non pas avec un attachement si particulier, que cela m'obligeât de vous servir en celte rencontre ; aujourd'hui je veux entrer dans vos intérêts, et je viens assurer votre altesse que je me donne entièrement à elle. »
La joie de ce duc fut grande, et de celles qui, ne pouvant être renfermées dans le cœur, font d'ordinaire quelque impression sur le visage ; mais elle fut modérée lorsque Barberousse se fut expliqué de cette sorte : « La déclaration que je fais n'est pas si générale que je n'y mette encore une coiidltion : je prétends demeurer ici quand vous irez à la guerre , ce qu'on ne doit point attribuer à faute de courage , mais à une malheureuse rétention d'urine , qui m'empêche de montei^ à cheval. Ce n'est pas que je veuille être inutile dans le parti : je négocierai avec madame de Matignon, pour laquelle j'ai toujours conservé quelque espèce de galanterie ; et de plus, comme vous n'avez ici personne qui sache faire de relations , je prendrai le soin de publier vos exploits. » Ces dernières paroles remirent entièrement l'esprit du prince; car, à dire vrai, la nécessité du gazetîer était grande, et il fut bien aise d'en trouver un si entendu dans la narration.
Fontrailles arriva tout à propos pour voir la grande occasion de la Bouille '. Durant son séjour en ^Normandie , le duc de Longueville lui communiqua toutes choses, aussi bien qu'à Varicarville et au comte de Fiesque; mais Fontrailles ne pouvait goûter cette confiance : ayant peur de s'engager trop avant dans les intérêts du prince et de devenir le confident d'une seconde entreprise sur Pon toise. Une si juste appréhension l'obligea de quitter, et d'emmener avec lui le comte de Fiesque, auquel il représenta qu'au point qu'il gou-
I M. de Saint- Évrernond allant à Rouen pendant cette guerre trouva le duc de LongueVllle à la Bouille avec sa petite armée. 11 lui témoigna qu'IL était surpris de lui voir tenir la campagne; que le comte d'Harcourt s'avançait pour l'attaquer, et qu'il arriverait dans moins de trois heures. ï.c duc, se croyant perdu , JBt faire une si prompte marche à ses troupes, qu'elie.s arrivèrent à Rouen presque aussitôt que M. de Saint-Évremond; cl il est vrai que sans cet avis elles eussent été enliCrcmcul défaites La Bouille est un bourg k trois Ueues de Rouen.
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vernait leur général , on leur imputerait tous les désordres qui arriveraient , s'ils portaient les choses à Textrémité.
Le duc de Retz , dont on avak attendu de si grands secours, vint accompagné seulement du page qui porte ses armes et de ses deux Gdèles écuyers '. Quelques-uns trouvèrent à dire de le voir arriver sans troupes ; mais ils furent bientôt satisfaits, quand il leur montra une longue liste ^es barons qui demandaient de Femplpi : il ne tint qu'à deux cent mille écus qu'il ne mit les Bretons en campagne; et manque de ce peu d'argent, le crédit d'un si grand seigneur ne servit de rien. Il est vrai qu'il promit de payer de sa personne, et de servir de duc et pair dans l'armée de Rouen,, avec-la même assiduité qu'il avait fait dans celle de Flandre. Il assura de plus que Montplaisir viendrait bientôt; et donna même quelque espérance du Tapinois ^ Au reste, Belle-Ile était en fort bon état, il y avait garnison dansMachecoul ,.et Ton faisait bonne garde à Montmirel. Sa façon de vivre avec les officiers fut tout à fait obligeante ; et quiconque était assez heureux pour avoir un buffle , ou une hongreline de velours noir^ pouvait s'assurer de son amitié.
Vous voyez les différents emplois des plus considérables personnes.du parti. Si quelqu'un s'étonne que je ne dise rien de leurs actions, c'est que je suis exactement véritable; et comme je n'ai vu autre chose , je n'ai rien dit davantage^ Cependant, je me tiens heureux d'avoir acquis la haine de ces mouvements-là , plus par observation que par ma propre expérience. C'est un métier pour les sots et pour les malheureux , dont les honnêtes gens et ceux qui se trouvent bien ne se doivent point mêler.
Les dupes viennent là tous les jours en foule; les proscrits, les misérables s'y rendent des deux bouts du monde; jamais
I En Flandre il avait toujours deux écuyers à ses côtés et un page qui portait ses armes.
'' Aubeterrc étant à Tarmée se dérobait quelquerois de table ou d'aillcur» pour aller essuyer quelques coups de mousquet à la tranchée ; et ses amis, <Lui s'attendaient à toute autre chose , étaient surpris de le voir revenir, blessé; Cela lui fit djonner le nom de Tapinois.
DE SAtNT-EVAEMOND. 105
tant d'^ntrelieBS de générosité sans honneur ; jamais tant de beaii3t discours , et si peu de bon sens ; jamais tant de desseins sans actions, tant d'entreprises sans effets; teutes imaginations, toutes chimères; rien de yéritabie, rien d'essentiel, que la nécessité et la misère. De là rient que les particuliers se plaignent des grands, qui les trompent, et les grands des particuliers, qui les abandonnent. Les sots^se désabusent par l'expérience , et se retirent : les malheureux , qui ne voient aucun changement dans leur condition, vont chercher ailleurs quelque autre méchante aâaire,,aussLméeontentsdu chef de parti que des favoris.
LETTRE A M. LE MARQUIS DE CRÉQUl, SUR LA PAIX DES PYRÉNÉES'.
Je voudrais bien pouvoir satisfaire votre curiosité, tant sur les véritables motife de la paix que sur tout ce qui s'est passé à la conférence ; mais, à vous dire la vérité, vous deviez vous adresser aux confidents particuliers de sonéminence, qu'une longue et familière conversation avait pleinement instruits de ses secrets. Pour moi , qui n'ai été qu'un simple spectateur, je ne vous puis donner que des conjectures et des lumières incertaines-, que je dois à ma seule pénétration. Telles qu'elles sont, je vous les expose volontiers; et vous demande pour toute grâce que les louanges de M. le cardinal Mazarin'^ne vous soient pas suspectes d'adulation. Le bien que j'en dis est un bien sincère , qui n'est attiré par l'espérance des grâces ni produit par la gratitude des bienfaits.
< C'est la lettre qui causa la disgrâce de H. de Saint-Eyremond ,, comme on l'a du dans l'introduction. Chef-d'œuvre d'esprit et de malice , cette criUque du traité des Pyréhées n'a pu prévaloir centre l'opinion des historiens, qui le regardent comme le plus grand, titre de gloire du cardinal Uazarin. Û complétait le traité de Westphahe, assurait l'abaissement de la maison d'Autriche, et donnait à la France le rang qu'avait eu TEspagne sous Charles^Quint Ce n'était pa» un résultat à dédaigner.
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Gomme le plus griand mérite du chrétien est de pardonner à ses ennemis, et que le châtiment de ceux qu*on aime est Feffet de Tamitié la plus tendre , M. le cardinal a pardonné aux Espagnols pour châtier les Français. En effet, les Espa gnols, humiliés par tant de disgrâces, abattus par tant de pertes, devaient attirer sa compassion et sa charité; et les Français, devenus insoletits par les avantages de la guerre, méritaient d'éprouver les rigueurs salutaires de la paix. Il souvenait à son éminence du beau mot de ce CastiHan qui étrangla don Carlos par Tordre de Philippe II : CuUa^ calia, senor don Carlos; todo h que se haze es par su bien; et louché d'une si amoureuse punition , quand elle a pris le bien des particuliers , après avoir épuisé les sources publiques, elle a étouffé nos gémissements et réprimé nos murmures en nous disant paternellement : Calla, calla, senor Prances; todo lo que se haze es por su bien.
Je croirais assez que des considérations politiques ont été mêlées avec une conduite chrétienne, dans la douceur et la bonté qu'a euesM. le cardinal pour les Espagnols. Auguste, qui voulut donner des bornes à l'empire et lui laisser en mourant une grandeur juste et mesurée , pourrait bien lui avoir servi d'exemple dans la modération de sa paix.
Il a jugé que la France se conserverait mieux, unie comme elle est, et ramassée pour ainsi dire en elle-même , que dans une plus vaste étendue; et ce fut une prudence dont peu de mipistres sont capables , de songer à couvrir notre frontière quand la conquête des Pays-Bas était pleinement entre ses mains.
Qui ne sait que la destruction de Carthage fut celle de la république romaine? Tant que Rome eut l'opposition de sa rivale, ce ne fut chez elle que vertu, discipline, obéissance : sitôt qu'elle n'eut plus d'ennemis au dehors , elle s*en fit au dedans , et eut tout à craindre d'elle-même quand elle n'eut rien à appréhender des étrangers.
Son éminence, plus sage que les Scipions, n'a eu garde de nous laisser tomber dans cet inconvénient-là ; et, profitant de
la faute de ses pères, elle a conservé FEspagne à la France f)our Texerciee de ses vertus et le maintien éternel de sou empire.
Quelle différence, monsieur, d'une sagesse si profonde au dérèglement du cardinal de Richelieu ! Il me semble que je vois cette âme immodérée ne SjS contentelr ni de la Flandre ni 'du Mifônais finals dans une conjoncture qu'on n'avait pas eue depuis Charles* Quint envoyer sept ou huit millions à Francfort, et faire marcher une grande armée sur les bords tlu Rhin pour venger notre nation, en la personne de Louis XIV, de raffront qu'elle reçut autrefois ea celle de François F^. Je lui vois prendre de nouvelles liaisons avec le Portugal après la défaite de Don Luis; je lui vois joindre nos forces à celle de ee royaume pour chasser le roi catholique de Madrid, sans aucun respect d'une personne sacrée et inviolable,
Cependant il était d'un chrétien de pardonner à ses ennemis; il était généreux de ne pousser pas sa victoire jusqu'à la ruine ^^'une si belle monarchie ; il était politique de n'étendre pas tant nos frontières , que le soin des choses éloignées nous fît négliger celles qui sont naturellement à nous. '
J'entends les envieux de son éminence, qui, n'osant se prendre directement à la paix, condamnent la manière dont on l'a faite, attaquent la suspension , et cet engagement trop facile des conférences où tous les articles d'inie paix ratifiée ont été changés.
Il est bien vrai que M. de Turenne n'oublia rien pour dissuader cette suspension; mais il ne considérait pas le véritable motif d'un aboucliement si glorieux : et tandis que ce grand général roulait dans sa tête le triomphe de la Flandre, il ignorait celui que s'était proposé M. le cardinal , dans un combat d'intelligence et de raison.
En effet , il n*a rien désiré plus fortement que de faire voir à toute l'Europe la supériorité de son génie; et il n'a point été trompédans son opinion, car il s'est toujours rendu ma?rre
108 OBUVEBS CHOISIES
de i*«ntendement de Don I«uis, qui reconnaissait de bonne foi i^ascendant de son esprit et I!avantage de ses lumières : tuais il arrivait par malheur que la volonté trop opiniâtre de celui-ci devenait maîtresse à la Gn des résolutions de celui-là. Ainsi TEspagnol emportait grossièrement, et sans raison , des choses que Fltaiien disputait spiritueltement et avec justice. Ce n'est pas que l*opiniâtreté de Don Luis lui ait toujours réussi; et quand il se vante de i'abandonneœent du Portugal et du' rétablissement de M. le prince, nous pouvons lui alléguer sa simplicité dans les munitions qu'il nous a laissées et Tignorance du calcul dans l'évaluation des cinq cent mille écas que Ton a donnés à la reine.
En tout cas , son éminence peut se flatter secrètement de n'avoir pas fait des pas inutiles ; l'Alsace , les biens d'ftalie, l'abbaye de Saint-Vast., peuvent ïe consoler de la peine qu'il a prise; au lieu que le chimérique Don Luis, qui s'est amusé à l'intérêt général , a tiré toute la dép^ise qu'il a faite de son propre fonds.
En vain A\ a paru Ger dans 4e plus «lauvais état de leurs affaires^ pour en avouer la faiblesse sitôt que la paix %it signée : a Allons, dit-it, messieurs, allons rendre grâces à Dieu ; nous étions perdus , l'Espagne est sauvée. »
Son éminence ne fait pas grand cas de ce beau dit, qui sent le vieux «itoyen de Lacédémone, tenant ces exultations du salut tle la patrie peur un véritable sentiment de républicain. Elle pense judicieusement que toute paix est bonne quand par elle on met à couvert des millions qui se consonmiaientde nécessité dans la continuation de la guerre. Que iebonhomme Don Luis -n'ait eu pour but que le service de son maître et l'utilité du public la maxime de M. le cardinal est « que le ministre doit être nooins à l'État que l'État au ministre ; » et dans cette «pensée , pour peu que Dieu lui donne de jours , il fera son propre bien de celui de tout le royaume.
J'ai pitié >de ces discoureurs qui lui reprochent d'avoir fait la paix quand nous allions tout conquérir. 11 me semble avoir appuyé suffisamment sa modération ; je puisenocre al-
DE SATT9T-EVBEM0ND. 109
léguer pour sa justiGçation des raisons qu'il nous a souvent données.
« Les Français, dit-il, portent toujours leurs vues au dehors, sans regarder jamais au dedans-, et dissipés sur les affaires d'autrui , ils ne font point de réflexions sur les leurs.
« Ils allégueront qu'après la bataille de Dunkerque et 1^ défaite du prince de Ligne , qu'après la reddition d'une partie des villes, et dans Tétonnement des autres, la Flandre ne pouvait plus subsister ; que les affaires des Espagnols n'allaient guère mieux dans le Milanais; que la défaite de Bon Luis avait rempli de consternation toutes les Espagnes , épuisées d'hommes et d'argent; et pour parler en termes de médecin, que le siège de la chaleur n'était pas moins attaqué que les parties : mais ils ne diront pas que le cardinal de Retz avait fait uu voyage en Flandre, d'où il était sorti si secrètement, qu'on n'avait jamais pu découvrir le lieu de sa retraite.
« lis tairont malicieusement qu'Annery, ce premier mobile des assemblées , allait et venait de nuit chez les gentils- Iwmmes du Vexin ; qu'on avait rencontré proche de Hesdin, Créqui-Bernieulle; que Gratot, le Montrésor des provinces, avait te^u à Coutances force discours politiques sur le bien public.
« Us tairont que Bonneson armait les sabotiers de Sologne, et donnait de la dialeur à ce dangereux parti qui se formait contre l'État. »
Il y avait quelque chose de plus pressant encore, dont la seule conscience de M. le cardinal pourrait rendre témoignage. Quelle gêne à un grand ministre , maître absolu de la cour, de voir trois gouverneurs qu'il avait faits tirer des sommes prodigieuses de la Flandre sans compter avec lui ! Du tempérament généreux qu'est son éminence, elle eût mieux aimé donner Corbie , Péronne et Saint-Quentin aux ennemis, que de souffrir plus longtemps les contributions d'Arras, de Béthune et de la Bassée.
Il faudrait entrer dans son âme pour bien connaître le déplaisir qu'elle a eu de s'être trompée sur Saint- Venant, quand
ST.-éVBEMOMD. 10
lie tKUVBES CHOISIES
le dessein d*en tirer un million est devenu à rien entre les mains de la Haye.
Oudenarde , Ypres et Menin entretenaient véritablement un grand corps; mais à peine y avait-il au delà de quoi enrichir le seigneur Lange. Je passe outre « et pose que la Flandre se fût rendue tout à fait à nous : il eût fallu conserver ses privilèges et se contenter d*un misérable centième.
Non , non y monsieur, des titres , des seigneuries , ne satisfont pas un ministre û solide. Ce qui s'appelle une véritable conquête pour lui , c'est Facquisition réelle de nouveaux deniers, et, à son avis, réduire les gouverneurs, casser des troupes , retrancher toutes les dépenses, et ne diminuer aucunes levées, c'est proprement conquérir; c^est gagner en effet un nouveau royaume. Avec cela j'ose dire qu'il laissera volontiers à l'Espagne tous ses États, et promettra religieusement de ne la point troubler dans la guerre de Portugal. De toutes les possessions du roi d'Espagne , les seules Indes lui font quelque envie; mais il se console, de ce que les Espagnols en ont les soins , et qu'il aura toujours la meilleure partie de leur flotte.
Voilà , monsieur, le mystère de nos conférences ; et w)ilà ce qui s'est pas^é de plus secret dans le cœur de M. le cardinal.
Si vous voulez que je vous dise sérieusement l^s mêmes vérités «sous un autre tour, vous saurez qu'il n'y avait plus de monarchie espagnole dans la continuation delà guerre; encore l'eussions-nous fort affaiblie par la paix si M. le cardinal ne l'eût voulu traiter lui-même, sans la participation de personne. Il est certain qu'il n'a jamais compris la faiblesse et la nécessité des ennemis au point qu'elles étaient ; et la con* versation que M. de Turenne eut avec lui sur ce sujet lui parut le discours d'un général intéressé , qui voulait éloigner la paix, pour se maintenir dans la guerre >.
L'ancienne réputation des Espagnols lui couvrait leur misère présente , ne pouvant s'imaginer qu'une nation si redou-
' Cette opinion est aussi celle de Bayle ( Dict. hitt et crit. , article de Louis X111},
BB SÂINT-EYREMOND. 111
table autrefois pût être si proche de sa ruine. L'Espagne, ritalie, rAUemagne, les Pays-Bas, qui n'étaient quasi plus que des noms, lui donnaient toujours une grande idée de leur vieille puissance : il ne considéra pas assez Tétat où nous étions, pour considérer trop celui où nos ennemis avaient été.
La vertu de M. le prince, dénuée des moyens nécessaires pour agir, Timage du cardinal de Retz, caché misérablement pour la sûreté de sa vie, rappelaient dans son esprit les désordres passés , et lui faisaient appréhender des révolutions nouvelles. Il concevait en trois gentils-hommes de Normandie vagabonds, en de pauvres paysans de Sologne désespérés, toute la noblesse soulevée et la révolte de tous les peuples. Tout le monde, à son avis , Tattaquait « parce qu'il se sentait odieux à tout le monde.
Comme il y avait en lui un mélange de sentiments différents, il faut considérer le motif de l'intérêt, après celui de la crainte. Rien ne le gênait si fort que la dépense inévitable de la guerre ; et il aspirait à se voir maître de tous les deniers , sans être nécessité de les employer à aucun usage. Alors il croyait les finances purement siennes, ce qui a été véritablement un des principaux sujets de la paix.^ L'indépendance des gouverneurs a paru Tune de ses plus fortes raisons : et il comptait toujours avec les villes que nous laissaient les Espagnols celles qui rentreraient au pouvoir du roi. Mais , à parler sainement, les grandes contributions irritaient son avidité; et comme il ne lui était pas possible de les partager avec les gouverneurs , il se faisait un plaisir de leur voir perdre ce qu'il ne pouvait pas avoir.
Il y a apparence que la dernière campagne de M. de Turenne lui a donné quelque secrète jalousie, particulièrement ces heureux succès où sa vanité ne pouvait s'intéresser, comme elle avait fait ridiculement à la bataille de Dunkerque : un si grand bonheur lui donna sans doute la pensée de négocier, l'ayant tom'ours eue dans les événements favorables ; |K)ur faire connaître aux généraux l'incertitude de leur cou^
113 CED y BBS CHOISIES
dition et les tenir, aa milieu de tous leurs progrès» dans la même dépendance.
il craignait de plus qu'incommodé de goutte , de gravelle, et par conséquent moins en état de suivre le roi , on ne vint à se passer aisémeJit de lui dans la campagne. Le souvenir des derniers exploits lui en faisait appréhender de nouveaux \ et pour se délivrer d'inquiétude, il aima mieux finir la guerre par une paix toute de lui , que de voir faire conquête sur conquête où il n^aurait point de part.
D'ailleurs , il commençait à se lasser de tous les maux qu'il avait fait souffrir à M. le Prince; sa haine s'étant enfin épuisée , il s'apprivoisait à l'imagination de son retour, et se flattait même quelquefois du plaisir qu'il aurait de le voir abandonné des Espagnols, et humilié devant lui. Il pensait trouver à la conférence une soumission générale, et faire là comme bon lui semblerait le destin de tous les peuples : mais Don Luis, qui fut souple pour Fattirer, devint fier sitôt qu'il le vit entre ses mains ; et voulut regagner dans la hauteur du traité la réputation qu'il avait perdue dans la faiblesse de la guerre. Et certes c'est une chose assez remarquable que les grands d'Espagne,, qu'ion nous dépeignait si fiers, aient reconnu la supériorité de notre nation , par déférence aux Français , qui sentaient moins la civilité que l'assujettissement ; et que M. le cardinal , qui seul avait l'honneur et les droits de la France à soutenir, ait trouvé moyen , avec la force et la raison, de se faire un maître. Il pouvait tout ce qu'il aurait voulu fortement; mais pour avoir pris le parti de la persuasion, et avoir laisse prendre à Don Luis celui de l'autorité , les Espagnols ont fait la paix comme s'ils avaient été en notre place : et nous avons reçu les conditions i comme si nous avions été en la leur. Je sus de quelqu'un d'eux que M. de Lionne leur eût été cTune humeur fort épineuse , si son supérieur n'eût levé tous les obstacles qui traversaient la conclusion.
Cette grande facilité m'a fait faire réflexion sur le différent procédé des deux ministres;, et j'ai trouvé qu'aux affaires particulières M. le cardinal était plein de difficultés , de dis-
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simulations, (Tartifices, avec ses meilleurs amis; dans les traités publics, avec nos ennemis même , confiant, sincère t homme de parole , comme s'il eût voiilu se jostifier aux étrangers de la réputation où il était parmi nous, et rejeter les vices de son naturel sur les défauts de notre nation. Pour Don Luis, de Thonnéteté avec les particuliers , de la franchise avec ses amis, de la bonté pour ses créatures : dans les affaires générales , un dessein de tromper assez profond sous des apparences grossières, et peu de bonne foi, en effet, sous Topinion d'une probité établie.