‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 30 sur 116 · ÉLOGE DE M. DE TURENNE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. DE TURENNE

Je ferais tort à la naissantce de M. de Turenne si je songeais à instruire le public d'une maison aussi illustre et aussi considérable dans toute l'Europe que la sienne. Je ne m'amuserai point à dépeindre tous les traits de son visage ; les caractères des grands hommes n'ont rien de commun avec les portraits des belles femmes ; mais je puis dire en gros qu'il avait quelque chose d'auguste et d'agréable , quelque chose en sa physionomie qui faisait concevoir je ne sais quoi de grand en son âme et en son esprit. On pouvait juger à le voir que par une disposition particulière la nature l'avait préparé à faire tout ce qu'il a fait.

Vé d'un père aussi autorisé dans le parti protestant que M. de Bouillon l'était, il en prit les sentiments de religion, sans zèle indiscret pour la sienne , sans aversion pour celle des autres ; précautionné contre une séduction secrète , qui fait voir de la charité pour le prochain où il n'y a qu'un excès de complaisance pour son opinion. Gommé il n'y a rien de bas dans les emplois de la guerre , il passa par les plus petits , pattes médiocres, toujours jugé digne de plus grands que ceux qu'il avait : toujours distingué par ssT naissance, . la seule distinction de ses services l'a fait monter par degrés ^au commandement des armées; et l'on peut dire sans exa-

116 ŒUVBES CHOISIES

bien des aflaires allait devant toutes choses : on lui a tu es* suyer les mauvais offices de ses envieux , les injures de ses ennemis, les dégoûts de ceux qu^il servait, pour rendre un véritable service. Modeste en ce quMl faisait de plus glorieux, il rendait les ministres vains et fiers avec lui par les avantages qu'ils tiraient de ee qu'il avait faitv sévère à lui-même, il comptait tous ses malheurs pour des fautes ; indulgent à ceux qui avaient failli , il faisait passer leurs foutes pour des malheurs.

Il semble qu'il donnait trop peu à la fortune pour les événements; et le voulant convaincre par son propre exemple du pouvoir qu'elle a dans les occasions , on lui dit qu*il n'avait peut-être jamais mieux fait qu*à Mariendal et à Rhetel : cependant qu'il avait perdu ces deux combats pour avoir été malheureux. « Je suis content de moi , répondit-il , dans l'action; mais si je voulais me faire justice un peu sévèrement, je dirais que l'affaire de Mariendal est arrivée pour m'être laissé aller n>al à propos à Timportunité des Allemands, qui demandaient des quartiers; et que celle de Rhetel est venue de m'étre trop fié à la lettre du gouverneur, qui promettait de tenir quatre jours le jour même qu'il se rendit. » A quoi il ajouta : « Quand un homme se vante de n'avoir point fait de fautes à la guerre, il me persuade qu'il ne l'a pas faite longtemps. » Il lui ressouvint toujours de l'importunité de Rosen à demander des quartiers , et de la facilité trop grande qu'il avait eue à les accorder. Cette réflexion lui fit changer de conduite à l'égard des officiers; il continua les bons traitements qu'il avait accoutumé de leur faire , mais il ne voulut plus se trouver en état d'en être gêné pour le service.

Le premier embarras dont il se défit fut celui des disputes de l'infanterie : cette vieille habitude, fondée sur une apparence d'honneur, était comme un droit que tous les corps Voulaient maintenir : l'opposition fut grande , mais le général en vint à bout, et Puiségur, le plus intelligent et le plus difOcultueux des officiers, Puiségur, ennemi de tous les généraux qu'il ne gouvernait pas , fut obligé de vendre son ré-

vu SÂniT-STBEMOllD. tl7

gimeiil, et de se retirer, avec sa capacité iocommode, à sa niaistm. Le tour ordinaire des ofiBciers dans le détachement , leur rang aux ordres de bataille , ne furent plus observés ; e'est ce qn'on vit à la bataille de Donkerqne , où M. de Turenne choisit le marquis de Gréqui pour commander Taile opposée à M. le Prince, sans aucun é^ord à Tandenneté des lieutenants généraux.

Après avoir changé ces vieilles coutumes , H changea pour ainsi dire le génie des nations ; il fit prendre aux étrangers une activité gui ne leur était pas naturelle ; il fît perdre aux Français la légèreté et Fimpatience que leur nation avait toujours eues ; il fit souf&îr la fatigue sans murmurer ; il fit oublier la cour aux courtisans qui avaient de remploi, comme s'il n'y avait point eu d*autre métier que la guerre. Voilà quelle fut la conduite de M. de Turenne pour les officiers; voyons son procédé à Fégard de M. le Cardinal.

Dans le temps que M. le Cardinal était le plus malheureux, que ses amis cherchaient des prétextes pour Fabandonner, et ses ennemis des occasions pour le perdre , M. de Turenne eut pour lui les mêmes déférences, les mêmes respects qu'on avait eus dans sa plus haute fortune. Quand son émînence eut rétabli son pouvoir, qu'elle régnait plutôt qu'elle ne gouvernait, il garda plus de dignité avec elle qu'il n'en avait gardé dans ses malheurs. Ce fut le premier qui osa faire sa cour au roi , toutes les personnes considérables ayant leur application entière à M. le Cardinal. Il ne sollicita point de grâces , et les avantages qu'il obtint parurent des effets des services rendus à l'État, sans attachements au ministère.

Jamais les vertus des particuliers n'ont été si bien unies avec les qualités des héros qu'en la personne de M. de Turenne : il était facile dans le commerce, délicat dans la conversation , fidèle dans l'amitié. On Ta accusé de ne s'employer pas assez fortement pour ses amis à la cour; mais il ne s.'y employait pas davantage pour lui-même : une gloire secrète l'empêchant de demander ce qu'il n'était pas sûr d'obtenir, il faisait tout le plaisir qu'il pouvait faire par lui-même. Les

118 œUVB£S CHOISIE»-

amiâ d'ordinaire pensent qu'on a plus de crédit qu'on n'en a, et qu'on leur doit plus qu'on ne leur doit.

M. de Turenne n'était pas incapable d'avoir de l'amour; sa vertu n'était point de ces vertus sèches et dures , qu'aucun sentiment de tendresse n'adoucit : il aimait plus qu'il ne croyait , se cachant , autant qu'il lui était possible , une pashion qu'il laissait connaître aux autres.

Si les singularités sont des espèces de défauts dans la société, M. de Turenne. en avait deux qu'on reproche à bien peu de gens : un désintéressement* trop grand , lorsqu'on voyait régner un esprit d'intérêt universel , et une probité trop pure dans une corruption générale.

Son changement de religion fut sensible à tous les protes* tants : ceux qui l'ont connu ne l'ont attribué ni à l'ambition ni à l'intérêt. Dans tous les temps il avait aimé à parler de religion , particulièrement avec M. d'Aubigny , disant toujours que « les réformés avaient la doctrine plus saine, mais qu'ils ne devaient pas se séparer, pour la faire prendre insensiblement aux catholiques. — Quand on avoue qu'on a eu tort de sortir d'une Église , reprit M. d'Aubigny , on est bien près d'y rentrer; et si je survis à madame de Turenne, je vous verrai dans la nôtre. » M. de Turenne sourit ; et ce souris n'expliquait pas assez si c'était pour se moquer de la prédiction de M. d'Aubigny, ou pour l'approuver. Dans l'une et dans l'autre religion il allait toujours au bien : huguenot, il n'avait rien d'opposé à Tintérét des catholiques; converti , il n'avait point de zèle préjudiciable à la sûreté des huguenots. Dans la déférence qu'avait le roi pour son grand sens , il est à croire qu'il l'aurait suivi; et que les ministres huguenots n'auraient pas à se plaindre de leur ruine ni le clergé catholique à se repentir de son zèle.

Ceux qui l'ont suivi dans ses dernières campagnes disent qu'il avait une valeur plus vive qu'aux précédentes; qu'il était plus hasardeux à entreprendre et à se commettre qu'auparavant. Un coup de canon finit une vie si glorieuse; mort désirable ( puisqu'il faut mourir ) à un si grand homme. Sa

DE SAINT-ÊYBEUOND. Ii9

perte fut pleurée de tous les Français^ regrettée de tousies indifférents ; sa personne louée des ennemis , sa vertu admirée de tout le monde. Le roi, qu'il avait si bien servi, voulut qu'il fût enterré à Saint-Denis, avec les rois ses prédécesseurs , se croyant aussi obligé à celui qui lui avait conservé son royaume qu'à ceux qui le lui avaient laissé.

PARALLÈLE DE M. LE PRINCE ET DE M. DE TUREP^NE, SUR CE QUI REGARDE LA GUERRE.

Vous trouverez en M. le Prince la force du génie, la grandeur du courage, une lumière vive , nette, toujours présente. M. de Turenne a les avantages du. sang-froid, une grande capacité; une longue expérience, une valeur assurée.

Celui'là jamais incertain dans les conseils , irrésolu dans ses desseins , embarrassé dans ses ordres , prenant toujours son parti mieux qu'homme du monde ; celui-ci se faisant un plan de sa guerre , disposant toutes choses à sa fin , et les conduisant avec un esprit aussi éloigné de la lenteur que de la précipitation.

L'activité du premier se porte au delà des choses nécessaires, pour ne rien oublier qui puisse être utile; l'autre, aussi agissatit qu'ille doit être, n'oublie rien d'utile , ne fait rien de superflu. Maître de la fatigue et du repos, il travaille à ruiner l'armée des ennemis , il songe à la conservation de la sienne.

M. le Prince fier dans le commandement, éjgalement craint et eâtimé; M. de Turenne plus indulgent, et moins obéi par l'autorité qu'il se donne que par la vénération qu'on a pour lui.

M. le Prince plus agréable à qui sait lui plaire, plus fâcheux à quihii déplaît, plus sévère quand on manque, plus touché quand on a bien fait; M*, de Turenne, plus concerté, excuse les fautes sous le nom de malheurs , et réduit souvent le plus grand mérite à la simple louange de faire bien son de-

120 (EUYBES CHOISIES

voir. Satisfait du senriee qu'on lui rend , et faisant valoir avec plaisir les plus soumis , ii regarde avec chagrin les industrieux qui cherchent leur réputation sous lui , et leur élé* vation par les ministres.

M. le Prince s'anime avec ardeur aux grandes choses , jouit de sa gloire sans vanité , reçoit la flatterie avec dégoût. S'il prend plaisir qu'on le loue , ce n'est pas la louange de ses actions , c'est la délicatesse de h louange qui lui fait sentir quelque douceur. M. de Turenne va naturellement aux grandes et aux petites choses , selon le rapport qu'elles ont à son dessein : rien ne l'élève dans les bons succès, rien ne l'abat dans les mauvais.

Il n'est point assez de précautions contre les attaques du premier : son audace et sa vigueur rendant faible ce qu'on s'imaginait de plus fort;, le second se dégage de tout danger : il trouve le moyen de se garantir dans toutes les apparences de sa perte.

Quelques troupes t[ue vous donniez à M. le Prince, vieilles on nouvelles, connues ou inconnues, il a toujours la même fierté dans le combat : vous diriez qu'il sait inspirer ses propres qualités à toute l'armée; sa valeur, son intelligence, son action semblent lui répondre de celle des autres. Avec beaucoup de troupes dont M. de Turenne se défie il cherche ses sûretés; avec peu de bonnes qui ont gagné sa confiance il entreprend comme aisé ce qui parait impossible.

Quelque ardeur qu'ait M. le Prince pour les combats , M, de Turenne en donnera davantage , pour s'en préparer mieux les occasions; mais il ne prend pas si bien dans l'action ces temps imprévus qui font gagner .pleinement une victoire : c'est par là que ses avantages ne sont pas entiers. Quand l'affaire est contestée, le plan de sa guerre lui revient dans l'es* prit, et il remet à une conduite plus sûre ce qu'il voit difficile et douteux dans le combat. M. le Prince a les lumières plus présentes et Taction plus vive : il remédie lui-même à tout, rétablit ses désordres , et pousse ses avantages. Il tire des troupes tout ce qu'on en peut tirer, il s'abandonne au péril ,

DE SAINT-EVBfiHOND. 121

et il semble qu'il soit résolu de vaincre ou de ne pas survivre à sa défaite. Ce n'est pas assez pour lui de n*étre pas vaincu « M fait sa honte de ne vaincre pas.

Chez M. de Turenne tout cède au bien des affaires : il essuie le murmure des envieux , les mauvais offices de ses ennemis , le dégoût de ceux qu'il sert , pour rendre un véritable service. M. le Prince a plus d'égards pour les ordres de la cour jusqu'aux occasions qui se présentent : là il n'écoute que sa valeur, et ne se tient responsable de ses actions qu'à sa gloire.

Pour M. le Prince victorieux le plus grand éclat de la gloire , pour M. le Prince malhegreux jamais de honte : ce peut être un préjudice aux affaires, et jamais à sa réputation. La réputation de M. de Turenne est toujours attachée au bien des affaires. Ses actions n'ont rien de particulier qui les distingue, pour être égales, et continues : toute sa conduite a moins d'éclat pour attirer l'applaudissement des peuples , que de solidité pour occuper les réflexions des habiles gens. Tout ce que dit, tout ce qu'écrit, tout ce que foit M. de Turenne, a quelque chose de trop secret pour ceux qui ne sont pas assez pénétrants. On perd beaucoup de ne le comprendre pas assez nettement, et il ne perd pas moins de n'être pas assez exl^iqué aux autres. La nature lui a donné le grand sens, la capacité, le fond du mérite autant qu'à homme du monde , et lui a dénié ce feu du génie , cette ouverture , cette liberté d'esprit, qui en fait l'éclat et l'agrément. Il faudra le perdre pour eonnattre bien ce qu'il vaut , et il lui coûtera la vie pour se faire une juste et pleine réputation.

La vertu dé M. le Prince n'a pas moins de lumière que

de force : elle est funeste aux ennemis , qui en ressentent

les effets, et brillante pour ceux qui en tirent les avantages;

mais à dire la vérité elle a moins de suite et de liaison que

celle de M. de Turenne , ce qui m'a fait dire il y a longtemps

que l'un est plus propre à linir glorieusement des actions ,

l'autre à terminer utilement ime guerre. Dans le cours d'une

affaire on parle plus avantageusement de ce que fait M, le

Prince; Taftaire finie, on jouit plus longtemps de ce que M. de Turenne a fait.

J'ajouterai encore cette différence : M. de Turenne est plus propre à. servir un roi qui lui confiera son armée ; M. le Prince h commander la sienne , et à se donner de la considération par lui-même.

Page 1