SUR PLUTARQUE
Montagne a trouvé beaucoup de rapport entre Plutarque et Sénèque, tous deux grands philosophes , grands prêcheurs de sagesse et de vertu , tous deux précepteurs d*empereurs romains : Tun riche et plus élevé, l'autre plus heureux dans réducation de son disciple. Les opinions de Plutarque (comme dit le même Montagne) sont plus douces et phis accommodées à la société, celles de Sénèque plus fermes selon lui, plus dures et plus austères selon moi. Plutarque insinue doucement la sagesse, et veut rendre la vertu familière dans les plaisirs même ; Sénèque ramène tous les plaisirs à la sagesse, et tient le seul philosophe heureux. Plutarque , naturel et persuadé le premier, persuade aisément les autres ; Tesprit de Sénèque se bande et s'anime à la vertu ; et comme si ce lui était une chose étrangère, il a besoin de se surmonter lui-même. Pour le style de Plutarque, n'ayant aucune connaissance du grec, je n'en saurais faire un jugement assuré : mais je vous avouerai que parmi les traités de sa morale il y en a beaucoup où je ne puis rien comprendre, soit par la grande différence des choses et des manières de son temps à celles du nôtre , ou que véritablement il soit au-dessus de mon peu d'intelligence. Le démon familier de Sôcrate , la création de l'âme, le rond de la lune, peuvent être admirables à qui les entend. Je vous dirai nettement que je n'en connais pas la beauté ; et s'ils sont merveilleux , c'est une merveille qui me passe. On peut jugef par les bons mots des anciens qu'il nous a laissés, par ses dits , qu'il ramasse avec tant de soin , par ses longs propos de table, combien il était sensible à la conversation; cependant il y avait peu de délicatesse en ces temps-là, ou son goût n'était pas tout à fait exquis. Il soutient les matières graves et sérieuses avec beaucoup de bon sens et de raison ; aux choses qui sont purement de l'esprit il n'a rien d'ingénieux ni de délicat.
A dire vrai , les yies des hommes illustres sont le chefd'œuvre de Plutarque, et à mon jugement un des plus beaux
DB SAUCT-EYBEllONf). 125
ouvrages du monde. Vous y voyez ces grands hommes exposés en vue, et retirés chez eux-mêmes, vous les voyez dans la pureté du naturel et dans toute retendue de l'action. On y voit la fermeté de Brutus et cette réponse fière au mauvais génie qui lui parla : on voit qu'il lui restait malgré lui quelque impression de ce fantôme que le raisonnement de Cassius eut de la peine à bien effacer. Peu de jours après , on lui voit disposer ses troupes, et donner le combat si heureux de son côté , et si funeste par l'erreur de Cassius. On lui voit retenter la fortune, perdre la bataille, faire des reproches à la vertu, et trouver plus de secours dans son désespoir que chez une maîtresse ingrate qu'il avait si bien servie ^
Il y a une force naturelle dans le discours de Plutarque, qui ^ale les plus grandes actions, et c'est de lui proprement qu'on peut dire : Facta dictis exxquata sunt; mais il n'oublie ni les médiocres ni les communes; il examine avec soin le train ordinaire de la vie. Pour ses comparaisons, que Montagne a trouvées si admirables, elles me paraissent véritablement fort belles; mais je pense qu'il pouvait aller plus avant et pénétrer davantage dans le fond du naturel. Il y a des. replis et des détours en notre âme qui lu j sont échappés. 11 a jugé de l'homme trop en gros ; il ne l'a pas cru si différent qu'il est de lui-même, méchant, vertueux, équitable, injuste, humain et cruel : ce qui lui semble se démentir, il l'attribue à des causes étrangères. EnGn , s'il eût déOni Catilina , il nous l'eût donné avare ou prodigue : cet alieni appetens, sui profusus, était au-dessus de sa connaissance, et il n'eût jamais démêlé ces contrariétés que Salluste a si bien séparées et que Montagne lui-même a beaucoup mieux en« tendues.
* f^oy, dans le dictionnaite de If. Bayle Tarticle de Brutus.
ir.
128 CÈUVfiES CHOISIES
nous laisser une morale ingénieuse dans la description des voluptés, il aurait tâché de nous en donner quelque dégoût; mais c*est là^ue paraît le vice avec toutes les grâces de l'auteur y c'est là qu'il fait voir avec plus de soin Fagrément et la politesse de son esprit.
Davantage, s'il avait eu dessein de nous instruire par une voie plus fine et plus cachée que celle des préceptes , pour le moins verrions-nous quelque exemple de la justice divine ou humaine sur ces débauchés. Tant s'en faut^ le seul homme de bien qu'il introduit, le pauvre Licas , marchand de bonne foi, craignant bien les dieux, périt misérablement dans la tempête au milieu de ces corrompus, qui sont conservés. Ëncolpe et Giton s'attachent l'un avec l'autre pour mourir plus étroitement imis ensemble ; et la mort n'ose toucher à leurs plaisirs. La voluptueuse Tripbène se sauve dans un esquif avec toutes ses bardes; Eumolpe fut si peu ému du danger, qu'il avait le loisir de faire quelque épigramme : Licas, le pieux Licas ' appelle inutilement les dieux à son secours, et, à la honte de leur providence , il paye ici pour tous les coupables. Si l'on voit quelquefois Ëncolpe dans les douleurs , elles ne lui viennent pas de son repentir. Il a tué son hôte, il est fugitif, il n*y a sorte de crime qu'il n'ait commis; grâce à la bonté de sa conscience , il vit sans remords ; ses larmes , ses regrets ont une cause bien différente : il se plaint de l'infidélité de Giton, qui l'abandonne; son dé-
*H. Nodot a critiqué cet endroit dans ses Notes sur Pétrone, mais mal à propos. Il a cra que M. de Saint-£?remond appelait Licas pieux k cause que Pétrone lui donne le nom de verecundissimus. Ce n'est point cela. M. de Saint-Évremond accuse Pétrone de protéger l'Impiété et te vice, pendant qu'il fait opprimer la vertu et la piété; et 11 le prouve par l'exemple de Licas, qui étant le seul dans la tempête qui craignit la colère des dieux et mit tout en usage pour l'apaiser, fut aussi le seul de la troupe qui périt misérablement. Ce n'est donc que par rapport à ses moa> vements de dévotion qu'il l'appelle le pieux Licas. C'està cause de Tempressemeut qu'il a de faire rendre le Toile et le sistre d'Isis, et des instances réitérées qu'il fait à Ëncolpe sur ce sujet. Tu, inquit, Encolpi, succurre periclitantibus ; id est, ves/em illam divinam, sistrumquê redde navigio. Per fidem, miserere, quemadmodum quidem soles. Et iilutn ^uidem vociferantem in mare ventus excussit, repeiiturrique infesta 9urfjite procella circumegit atque hausit.
DE SÀINT-EVBBMONJ). 129
•espoir est de se rimaginer dans les hras d'uo autre , qui se moque de la solitude où il est réduit « Jacent nunc amatores obUgati noctibus totis, etforsffan mutuis libidinibus attriti dérident solUndinem meqm. »
Tous les crimes lui ont succédé heureusement, à la réserve d*un seul, qui lui a véritablement attiré une punition fâcheuse ; mais c'est un péché pour qui les lois divines et humaines n'ont point ordonné de châtiment. Il avait mal répondu aux caresses de Circé, et à la vérité son impuissance est la seule lisiute qui lui a fait de la peine. Il avoue qu'il a failli plusieurs fois , mais qu'il n'a jamais mérité la mort qu'en cette occasion. Enfin, sans m'attacher au détail de toute l'histoire, il retombe dans le même crime , et reçoit le supplice mérité avec une parfaite résignation.; alors il rentre en lui-même » et connaît la colère des dieux :
HellespoDtiaci seqoitar gravis ira Priapi.
II se lamente du pitoyable état où il se trouve : Fûnerata est pars illa corporis quà quondam AchUles eram; et pour recouvrer sa vigueur il se met entre les mains d'une prêtresse de ce dieu avec de très-bons sentiments de reli* gion, mais en effet les seuls qu'il paraisse avoir daiis toutes ses aventures. Je pourraiis dire encore que le bon Eumolpe est couru des petits enfants quand il récite ses vers; mais quand il corrompt son disciple, la mère le regarde comme un philosophe, et couchés dans une même chambre, le père ne s'éveille pas , tant le ridicule est sévèrement puni chez Pétrone et le vice heureusement protégé. Jugez par là si la vertu n'a pas besoin d'un autre orateur pour être persuadée. Je pense qu'il était du sentiment de Bautru : « qu'honnête homme et bonnes mœurs ne s'accordent pas ensemble. » Si ergo Petronium adimusj adimus virum ingenio vere aulico, elegantiœ arbitrum, non sapientix. »
III. On ne saurait douter que Pétrone n'ait voulu décrire les débauches de Néron, et que ce prince ne soit le principal objet de son ridicule ; mais de savoir si les personnes qu'il introduit sont véritables ou feintes, s'il nous donne des
caractères à sa faotaisie, ou le propre naturel de Certaines gens , la chose est fort difiScile , et on ne peut raisonnablement s'en assurer. Je pensé, pour moi , qu*il n'y a aucun personnage dans Pétrone qui ne puisse convenir à Néron. Sous Trimalcion il se moque apparemment de sa magnificence ridicule et de TextraTS^ance de ses plaisirs. Ëumolpe nous représente la folle passion qu'il avait pour le théâtre : Sub nomiiUbus exoktorum fœminarumque, et novitate cnjusque stupri^ flagiUa prineipis perscripsit , et par une agréa* ble disposition de différentes personnes imaginées il touche diverses impertinences de l'empereur et le désordre ordinaire de sa vie.
On pourra dire que Pétrone est hïm contraire à soi-même , d'en blâmer les vices , la mollesse et les plaisirs, lui qui fut si ingénieux dans la recherche des voluptés : Dttm nihU amœnum et molle affltientia putat, nisi quod et Peiromtis approbavUset, Car, à dire vrai, quoique le prince fût assez corrompu de son naturel , au jugement de Plutarque , la complaisance de ce courtisan a contribué beaucoup à le jeter dans toute sorte de luxe et de profusion. £n cela , comme en la plupart des choses de l'histoire , il faut regarder la différence des temps. Avant que Néron se fût laissé aller à cet étrange abandonnement, personne ne lui était si agréable que Pétrone, jusque là qu'une chose passait pour grossière quand elle n'avait pas son approbation. Cette cour-là était comme une école de voluptés recherchées, où tout se rapportait à la délicatesse d'un goût si exquis. Je «rois même que la politesse de notre auteur devint pernicieuse au public , et qu'il fut un des principaux à ruiner des gens considérables qui faisaient une profession particulière de sagesse et de vertu. 11 ne prêchait que la libéralité à un empereur déjà prodigue , la mollesse à un voluptueux : tout ce qui avait une apparence d'austérité avait pour lui un air ridicule.
Selon mes conjectures Thraséas eut son tour, Helvidius le sien ; et quiconque avait du mérite sans l'art de plaire n'était pas fâcheux impunément. Dans cette sorte de vie Néron se
DE SAINT^EVBEMOND. 131
eonrompait de plus en plus; et comme la délicatesse des plaisirs Tint à céder au désordre de la débauche, il tomba dans FextraTagance de tous les goûts. Alors Tigellin , jaloux des agréments de Pétrone et des avantages qu'il avait sur lui dans la science des voluptés, entreprit de le ruiner, quasi adversus xmutum et scientia voluptatum potiorem. Ce ne lui fut pas une chose mal aisée, car Tempereur, abandonné comme il était, ne xK>uvait plus souffrir un témoin si délicat de ses infamies ; il était moins gêné par le remords de ses crimes que par une honte secrète qu'il' sentait de ses voluptés grossières , quand il se souvenait de la délicatesse des passées. Pétrone, de son cdté, n'avait pas de moindres dégoûts, et je pense que dans le temps de ses mécontentements cachés il composa cette satire ingénieuse que nous n*avons malheureusement que défigurée.
lions voyons dans Tacite l'éclat de sa disgrâce, et qu'en suite de la conspiration de Pison l'amitié de Sevinus fut le prétexte dé sa perte .
IV. Pétrone est admirable partout, dans la pureté de son style , dans la délicatesse de ses sentiments ; mais ce qui me surprend davantage est cette grande facilité à nous donner ingénieusement toute sorte de caractères. Térence est peut* être l'auteur de l'antiquité qui entre le mieux dans le naturel des personnes. J'y trouve cela à redire, qu'il a trop peu d'étendue ; et tout son talent est borné à faire bien parler des valets et des vieillards , un père avare, un fils débauché, un esclave, une espèce de briguelle ^ Voilà où s'étend la capacité de Térence. N'attendez de lui ni galanterie ni passion , ni les sentiments ni les discours d'un honnête homme». Pétrone, d'un esprit universel, trouve le génie de toutes les professions, et se forme comme il lui plaît à mille naturels différents. S'il introduit un déclamateur, il en prend si bien
' Le premier qui fil les intrigues de la comédie Italienne était Provençal, et s'appelait Briguelle. Il y réussit ti bien qu'on a donné depuis le nom de Briguelle au valet fourbe, qui conduit les intrigues.
■'' Honnête homme signifie ici homme tf« monde.
1S2 OEDVRfiS CHOISIES
Tair et le style , qu'on dirait qu'il a déclamé toute sa vie. Rien n'exprime plus naturellement le désordre d'une vie débauchée que les querelles d'Encolpe et d'Ascylte sur le sujet de Giton.
Quartilla ne représente-t-elle pas admirablement <^ femmes prostituées quarumsîc accensa iibido , ut sœpius peterent viros, quam peterenturf Les noces du petit Giton et de l'innocente Panychis ne nous donnent-elles pas l'image d'une impudicité accomplie?
Tout ce que peut faire un sot ridiculement magnifique dans un repas, un fiiux délicat^ un impertinent , vous l'avez sans doute au festin de Trimalcion.
Eumolpe nous fait voir la folie qu'avait Néron pour le théâtre et sa vanité à réciter ses ouvrages; et vous remarquerez en passant par tant de beaux vers , dont il fait un méchant usage , qu'un excellent poète peut être un malhonnête homme. Cep^dant comme Encolpe , pour représenter Eumolpe un faiseur de vers fautasque, ne laisse pas de trouver en sa physionomie quelque chose de grand, il observe judi-^ cieusement de ne pas ruiner les idées qu'il nous en donne.
Cette maladie qu'il a de composer hors dé propos, même in vicinia mortis; sa volubilité à lire ses compositions en tous lieux et en tout temps, répond à son début ridicule : Et ego y inquit, poeta sum, et, ut spero, non humiUimi spiritus, si modo aliguid coronis credendum est, quûs etiam ad imperitos gratia défende solet.
Sa connaissance assez générale, ses actions extraordinaires, ses expédients en de malheureuses rencontres, sa fermeté k soutenir ses compagnons dans le vaisseau de Licas, cette cour plaisante de chercheurs de successions qu'il s'attire dans Crotone , ont toujours du rapport avec les choses qu'Encolpe s'en était promises : Senex canus exercitati vultuSy et qui videbatur nescio quid mûgnum promiitere.
li D'y a rien de si naturel que le personnage de Crisis : toutes nos confidentes n'en approchent pas ; et sans parler de sa première conversation avec Poliénos , ce qu'elle lui dit de
DE SlINT-EYBEMOND. 133
sa maîtresse sur Taffroot qu'elle a reçu est d'une naïveté inimitable : Ferum enim fatendum est, ex qua horaaccepit if\juriam apud se non est Quiconque a lu Juvénal connaît assez impotentiam matronarum, et leur méchante humeur si quando vir aut Jamiliaris in/elicius cumjpsis rem habuerat. Mais il n y a que Pétrone qui eût pu nous décrire €ircé si belle, si voluptueuse et si galante.
Énotbéa, la prétresse de Priape, me ravit avec les miracles qu'elle me promet : ses enchantements , ses sacrifices , sa désolation sur la mort de l'oie sacrée , et la manière dont elle s'apaise quand Poliàios lui fait un présent dont elle peut acheter une oie et des dieux si bon lui semble.
Philumène, cette honnête dame, n'est pas moins bonne, qui^ après avoir escroqué plusieurs héritages dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, devenue vieille, et par consér quent inutile à tout plaisir, tâchait de continuer ce bel art parle moyen de ses enfants, qq'avec mille beaux discours elle introduisait auprès des vieillards qui n'en avaient point. Enfin , il n'y a naturel , il n'y a profession^ dont Pétrone ne suive admirablement le génie. Il est poète, il est orateur, il est philosophe, quand il lui plaît.
Pour ses vers, j'y trouve une force agréable, une beauté naturelle, naturali pulchrUudine carmenexsurgit : en sorte que Douza ne saurait plus souffrir la fougue et l'impétuosité de Lucain quand U^ a lu la prise de Troie, ou ce petit essai de la guerre dvile, qu'il assure aimer beaucoup mieux
Quam vel trecenta Cordubensis illius Pharsalicoruni versuum volumîBa*.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que Lucrèce n'a pas traité si agréablement la matière des songes que Pétrone :
Somnia quae mentes ludunt volitantlbus umbris. Non délabra deum, nec ab œUiere numina mittunt; Sed sibi qiiisqne facit. Nam cum prostrata sopore
♦ lean Douza Pat. Prœcidmicorum Petron, lib. II, cap. xji.
i:m cruvres choisies
Urget membra qoies, et mens siiie pondère ludit; Quidquid luce fuit » tenebris agit. Oppida bello Qui quatit et flanmû» miserandas sœvit in urbes , Tela videt, etc.
Et que peutK)ii comparer à cette nuit volaptueuse dont Fimage remplit l'âme de telle sorte gu'oo a besoin d'un peu de vertu pour s'en tenir aux simples impressions qu'elle fait sur l'esprit?
Qualis nox fuit illa, dii deœque !
Quam mollis torus I Hssimns catentes , Et transfudimns bine et bine labeliis Errantes animas. Valete, curae.
Mortaiiaego sic perire cœpi.
« Quelle nuit, 6 bons dieux! quelle chaleur! quels baisers! « quelle haleine ! quel mélange d'âmes en ces chaudes et «c amoureuses respirations. »
Quoique le style de déclamateur semble ridicule à Pétrone, il ne laisse pas de montrer beaucoup d'éloquence en ses déclamations ; et pour foire voir que les plus débauchés ne sont pas incapables de méditation et de retour, la morale n'a rien de plus sérieux ni de mieux touché que les réflexions d'£ncolpe sur l'inconstance des choses humaines et sur Fincertitude de la mort.
Quelque sujet qui se présente, on ne peut ni penser plus délicatement ni s'exprimer avec plus de netteté. Souvent en ses narrations il se laisse aller au simple naturel , et se contente des grâces de la naïveté; quelquefois il met la dernière main à son ouvrage, et il n'y a rien de si poli. Catulle et Martial traitent les mêmes choses grossièrement; et si quelqu'un pouvait trouver le secret d'envelopper les ordures avec un langage pareil au sien, je réponds pour les dames qu'elles donneraient des louanges à sa discrétion.
lofais ce que Pétrone a de plus particulier , c'est qu'à la réserve d'Horace en quelques odes , il est peut-être le aeul de l'antiquité qui ait su parler de galanterie. Virgile est touchant dans les passions : les amours de Didon , les amours
d'Orphée et d'Eurydice ont du charme et de ta tendresse; toutefois il n'a rien de galant, et la pauvre Didon, tant elle avait l'âme pitoyable , devint amoureuse du pieux Énée au récit de ses malheurs. Ovide est spirituel et facile, Tibulle délicat. Cependant il fallait que leurs maîtresses fus* sent plus savantes que mademoiselle de Scudéri. Ck>mme ils allèguent les dieux, les fables et des exemples tirés de l'anti» quité la plus éloignée, ils promettent toujours des sacrifices ; et je pense que M. Chapelain a pris d'eux la manière de brûler les coeurs en holocauste ^ Lucien, tout ingénieux qu'il est, devient grossier sitôt qu'il parle d'amour.; ses courtisanes ont plutôt le langage des lieux publics que les discours des ruelles. Pour moi , qui suis grand admirateur des anciens, je ne laisse pas de rendre justice à notre nation et de eroire que nous avons sur eux en ce point un grand avantage. Et sans mentir, après avoir bien examiné cette matière , je ne sache aucun de ces grands génies qui eût pu faire parler d'amour Massinisse et Sophonisbe, César et Cleopâtre aussi galamment que nous les avons ouïs parler en notre langue*. Autant que les autres nous le cèdent, autant Pétrone l'emporte sur nous. lïous n'avons point de roman qui nous fournisse une histoire aussi agréable que la Matrone d'Éphése, Rien de si galant que les poulets de Circé et de Poliénos : toute leur aventure, soit dans l'ei^tretien, soit dans les descriptions, a un caractère fort au-dessus de la politesse de notre siècle. Jugez, cependant, s'il eût traité délicatement une belle passion, puisque c'était ici une affaire de deux personnes qui à leur première vue devaient goûter le dernier plaisir.
> Chapelain fait parler le comte de Danois ( amoureux de la Pucelle d*Orléaiis ) en ces termes :
Ponr ces cél^tea yeux et ce front nuignanlme Je sens nn fea snbtil qni surpasse l'estime; Hélas ! il me dérore , et mon cœnr, embrasé , Déjà par sa clialear est de force épuisé. Bh 1 soit , eonsumons-BO«s d'nne flamme si beUe , BrftloBS en holocauste au feu de la FoceUe.
La Pucelle , llv. 11.
^ Foy. la Sophonisbe et le Pompée de Corneille.
136 ŒUVBES CHOISIES^
DE LA TRAGÉDIE ÂNaENNE ET MODERNE.
On n'a jamais vu tant de règles pour faire de belles tragédies; et on en fait si peu, qu'on est obligé de représenter toutes les vieilles. Il me souvient que Fabbé d'Aubignac en composa une selon toutes les lois qu'il avait impérieusement données pour le théâtre '. Elle ne réussit point; et comme il se vantait partout d'être le seul de nos auteurs qui eût bien suivi les préceptes d'Aristote : « Je sais bon gré à M. d'Aubignac, dit M. le Prince, d'avoir si bien suivi les règles d'Aristote; mais je ne pardonne point aux règles d'Aristote d'avoir fait faire une si méchante tragédie à M. d'Aubignac. »
Il faut convenir que la Poétique d'Aristote est un excellent ouvrage; cependant il n'y a rien d'assez parÊdt pour régler toutes les nations et tous les siècles. Descartes et Gassendi ont découvert des vérités qu'Aristote ne connaissait pas; Corneille a trouvé des beautés pour le théâtre qui ne lui étaient pas connues ; nos philosophes ont remai^qué des erreurs dans Isa physique; nos poètes ont vu des défauts dans sa poétique , pour le moins à notre égard , toutes choses étant aussi changées qu'elles le sont.
Les dieux et les déesses causaient tout ce qu'il y avait de grand et d'extraordinaire sur le théâtre des anciens, par leurs haines, par leurs amitiés, par leurs vengeances, par leurs protections; et de tant de choses surnaturelles, rien ne paraissait fabuleux au peuple, dans l'opinion qu'il avait d'une société familière entre les dieux et les hommes. Les dieux agissaient presque toujours par des passions humaines; les hommes n'entreprenaient rien, sans le conseil des dieux , et n'exécutaient rien sans leur assistance. Ainsi dans ce mélange de la divinité et de l'humanité , il n'y avait rien qui ne se pût croire.
Mais toutes ces merveilles aujourd'hui nous sont fabuleuses. Les dieux nous manquent, et nous leur manquons;
• Prançois Ilédelin, abbé d'Aubignac , a fait un Traité de la Pratique du Théâtre,
D£ SAINX-EVfiEMONB. tZ7
ctsi, voulant imiter les anciens en quelque façon , un auteur introduisait des anges et des saints sur notre scène , il scandaliserait les dévots eomme profane, et paraîtrait imbécile aux libertins '. Les prédicateurs ne souffriraient point que la chaire et le théâtre fussent confondus, et qu'on allât apprendre de la bouche des comédiens ce qu'on débite avec autorité dans lès églises à tous les peuples.
D'ailleurs, ce serait donner un grand avantage aux libertins, qui pourraient tourner en ridicule à la comédie les mêmes choses qu'ils reçoivent dans les temples avec une apparente soumission, et par le respect du lieu où elles sont dites, et par la révérence des personnes qui les disent.
Mais posons que nos docteurs abandonnent toutes les matières saintes à la liberté du théâtre; faisons en sorte que les moins dévots les écoutent avec toute la docilité que peuvent avoir les personnes les plus soumises : il est certain que de la doctrine la plus sainte, des actions les plus chrétiennes , des vârités les plus utiles, on fera les tragédies du monde qui plairont le moins.
L'esprit de notre religion est directement opposé à celui de la tragédie. L'humilité et la patience de nos saints sont trop contraires aux vertus des héros que demandent le théâtre.
Quel zèle , quelle force, le ciel n'inspire-t-il pas àNéarque et Polyeucte *; et que ne font pas ces nouveaux chrétiens pour répondre à ces heureuses inspirations? L'amour et les charmes d'une jeune épouse chèrement aimée ne font aucune impression sur i'espriv^ Polyeucte. La considération de la politique de Félix, comme moins touchante, fait moins d'effet. Insensible aux prières et aux menaces, Polyeucte a plus d'envie de mourir pour Dieu que les autres hommes n'en ont de vivre peureux. Néanmoins, ce qui eât fait un beau sermon disait une misérable tragédie, si^lea entretiens de Pauline et de Sévère, animés d'autres senti'ments et d'autres passions , n'eussent conservé à l'auteur la
* Liliertins pris ici dans le sens de libres pemcurs^ d'esprits Jorts* ' ^ûy, le Pohjfiicte de Corneille.