‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 33 sur 116 · CE CI VBES .CHOISIES · texte numérisé non relu

CE CI VBES .CHOISIES

réputation que les vertus cbrétiouies de nos martyrs luf eussent ôtée.

Le théâtre perd tout son agrément dans la représentation des choses saintes, et les choses saintes perdent beaucoup^ de la religieuse opinion qu'on leur doit, quand oa les représente sur le théâtre.

A la vérité, les . histoires du Vieux TiBstameut s'accommoderaient beaucoup mieux à notre scène. Moïse, Samson, Josué y feraient un tout autre effet que Polyeucte et Iféarque. Le merveilleux qu'ils y produiraient a quelque chose de plus propre pour le théâtre. Mais il me semble que les prêtres ne manqueraient pas de crier contre la profanation de ces histoires sacrées, dont ils remplissent leurs conversations ordinaires, leurs livres et leurs sermons. Et à parler sainement, le passage de la mer Rouge, si nuraculeux; le soleil arrêté dans sa coursera la prière de Josué; les armées défaites par Samson avec une mâchoire d'âne; toutes ces merveilles, dis-je, ne seraient pas crues à la comédie, parce qu'on y ajoute foi dans la i?i6/è^ parce qu'on n'en croirait rien à la comédie.

Si ce que je dis est fondé sur de bonnes et de solides raisons» il faut nous contester de choses purement naturelles, mais extraordinaires; et choisir en nos hàros des actions principales qui soient reçues dans notre créance comme humaines, et qui nous donnent de l'admiration comme rares et élevées au-dessus des autres. En deux mots, il ne nous faut rien de grand , mais d^humain ; dans l'humain > éviter le médiocre » dans le grand le fabuleux»

Je ne veux pas comparer la Pharsale à V Enéide : je connais la fuste différence de leur valeur; mais à l'égard de l'élévation. Pompée, César ^Caton, Curioq^Labiénus, ont plus fait pour Lucain que n'ont fait pour Virgile Jupiter, Mercure, Junon, Vénus, et toute la suite des autres déesses et des autres dieux.

Les idées que nous donne Lucain des grands hommes sont véritablement plus belles et nous touchent plus qu«

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celles que nous donne Virgile des .immortels. Celui-ci a revêtu ses dieux de nos faiblesses , pour les ajuster à la portée des hommes; celui-là élève ses héros jusqu'à pouvoir souffrir la comparaison des dieux :

Yictrix causa dits placuit', sed victa Catoni.

Dans Virgile les dieux ne valent pas des héros , dans Lucain les héros valent des dieux.

Pour vous dire mon véritable sentiment, je crois que la tragédie des anciens aurait fiatt une perte heureuse en perdant ses dieux avec ses oracles et ses devins.

C'était par ces dieux, ces oracles , ces devins, qu'on voyait régner au théâtre un esprit de superstition et de terreur capable d'infecter le genre humain de mille erreurs et de l'affliger encore de plus de maux. Et à considérer les impressions ordinaires que faisait la tragédie dans Athènes sur Târoe des spectateurs, on peut dire que Platon était mieux fondé pour en défendre l'usage que ne fût Aristote pour le conseiller : car la tragédie consistant, comme elle faisait, aux mouvements excessifs de la crainte et de la pitié , n'était-ce pas faire du théâtre une école de frayeur et de compassion , où l'on apprenait à s'épouvanter de tous les périls et à se désoler de tous les malheurs .'

On aura de la peine à me persuader qu'une âme accoutumée à s'effrayer sur ce qui regarde les maux d'autrui puisse être dans une bonne assiette sur les maux qui la regardent elle-même. C'est peut-être par là que les Athéniens devinrent si susceptibles des impressions de la peur ; et que cet esprit d'épouvante, inspiré au théâtre avec tant d'art , ne devint que trop naturel dans les armées.

A Sparte et à Rome» où le public n'exposait à la vue des citoyens que des exemples de valeur et de fermeté, le peuple ne fut pas moins fier et hardi dans les combats que ferme et constant dans les calamités de la république. Depuis qu'on eut formé dans Athènes cet art de craindre et de se lamenter on mit en usage à la guerre ces malheureux mou-

vements, qui avaient été comme appris aux représentations.

Ainsi Fesprit de superstition causa la déroute des armées, et celui de lamentation lit qu'on se contenta de pleurer les grands malheurs , quand il fallait y chercher quelque remède. Mais comment n'eât-on pas appris à se désoler dans cette pitoyable école de commisération ? Ceux qu'on y représentait étaient des exemples de la dernière misère et des sujets d'une médiocre vertu.

Telle était l'envie de se lamenter, qu'on exposait bien moins de vertus que de malheurs, de peur qu'une âme élevée à l'admiration des héros ne fût moins propre à s'abandonner à la pitié pour un misérable ; et afin de mieux imprimer les sentiments de crainte et d'afOiction aux spectateurs, il y avait toujours sur le théâtre des chœurs d'enfants, de vierges, de vieillards, qui fournissaient à chaque événement ou leurs frayeurs ou leurs larmes.

Aristote connut bien le préjudice que cela pourrait foire aux Athéniens; mais il crut y apporter assez de remède en établissant une certaine pucgàtion, que personne jusqu'ici n'a entendue, et qu'il n»'a pas bien comprise lui-même, à mon jugement. Car y a*t-il rien de si ridicule que de former une science qui donne sûrement la maladie, pour en établir une autre qui travaille incertainement à la guérison? que de mettre la perturbation dans une âme, pour tâcher après de la calmer par les réflexions qu'on lui fait faire sur le honteux état où elle s'est trouvée ?

Entre mille personnes qui assisteront au théâtre , il y aura peut-être six philosophes» qui seront capables d'un retour à la tranquillité, par ces sages et utiles méditations; mais la multitude ne fera point ces réflexions judicieuses, et on peut presque assurer que par l'habitude de ce qu'on voit au théâtre on s'en formera une de ces malheureux mouvements.

On ne trouve pas les mêmes inconvénients dans nos re^ présentations que dans celles de l'antiquité , puisque notre crainte ne va jamais à cette superstitieuse terreur qui produit de si méchants effets pour le courage. Notre crainte n'est le:

plus souvent qu'une agréable inquiétude qui subsiste dans la suspension des esprits ; c'est un cber intérêt que prend notre âme aux sujets qui attirent son affection.

On peut dire à peu près la même chose de fa pitié à notre égard. Nous la dépouillons de toute sa faiblesse , et nous lui laissons tout ce qu'elle peut avoir de charitable et d'humain. J'aime à voir plaindre l'infortune d'un grand homme malheureux , J'aime qu'il s'attire de la compassion , et qu'il se rende quelquefois maître de nos larmes; mais je veux que ces larmes , tendres et généreuses , regardent ensemble ses malheurs et ses vertus , et qu'avec le triste sentiment de la pitié nous ayons celui d'une admiration animée, qui fasse naître en notre âme comme un amoureux désir de Vu miter.

Il nous restait à mêler un peu d'amour dans la nouvelle tragédie , pour nous ôter mieux ces noires idées que nou^ laissait l'ancienne par la superstition et par la terreur. Et dans la vérité il n'y a point de passion qui nous excite plus à quelque chose de noble et de généreux qu'un honnête amour. Tel peut s'abandonner lâchement à l'insulte d'un ennemi peu redoutable , qui défendra ce qu'il aime jusqu'à la mort contre les attaques du plus vaillant.

Les animaux les plus faibles et les plus timides , les animaux que la nature a formés pour toujours craindre et toujours fuir, vont fièrement au-devant de ce qu'ils craignent le plus pour garantir le sujet de leur amour. L'amour a une chaleur qui sert de courage à ceux qui en ont te moins. Mais, à confesser la vérité, nos auteurs ont fait un aussi méchant usage de cette belle passion qu'en ont fait les anciens de leur crainte et de leur pitié; car, à la réserve de huit ou dix pièces» où ces mouvements ont été ménagés avec beaucoup d'avantage, nous n'en avons point où les amants et l'amour ne se trouvent également défigurés.

Mous mettons une tendresse affectée où nous devons niettre les sentiments les plus nobles. Nous donnons de la mollesse à ce qui devrait être le plus touchant ; et quelquefois

nous pensons exprimer naïvement les grâces du naturel , q«e nous tombons dans une simplicité basse et honteuse.

Croyant faire les rois et les empereurs de parfaits amants, nous en faisons des princes ridicules, et à force de plaintes et de soupirs, où il n*y aurait ni à plaindre ni à soupirer, nous les rendons imbéciles comme amants et comme princes. Bien souvent nos plus grands héros aiment en bergers sur nos théâtres, et l'innocence d'une espèce d'amour ehampétre leur tient lieu de toute gloire et de toute vertu.

Si une comédienne a Tart de se plaindre et de pleurer d'une manière touchante, nous lui donnons dés larmes aux endroits qui demandent de la gravité; et parce qu'elle plaît mieux quand elle est sensible, elle aura partout indifféremment de la douleur.

Tïous vouions un amour quelquefois naïf, quelquefois tendre, quel^ielois douloureux, sans prendre gaide à ce qui désire de la naïveté > de la tendresse , de la douleur; et cela vient de ce que, voulant partout de Tamour, nous eherchons de la diversité dans les manières, n'en mettant presque jamais dans les passions.

J'espère que nous trouverons un jour le véritable usage de cette passion, devenue trop ordinaire. Ce qui doit être radoucissement des choses ou troj^ barbares , ou trop funestes, ce qui doit toucher noblement les âmes, animer les courages, et élever les esprits, ne sera pas toujours le sujet d'une petite tendresse affectée, ou d'une imbécile simplicité. Alors nous n'aurons que faire de porter envie aux anciens : sans un amcmr trop grand pour l'antiquité , ou un trop grand dégoût pour notre siècle, on ne fera point des tragédies de Sophocle et d'Euripide les modèles des pièces de notre temps.

Je ne dis point que ces tragédies n'aient eu ce qu'elles devaient avoir pour plaire au goût des Athéniens; mais qui pourrait traduire en français dans toute sa force ÏOEdipe même 9 ce chef-d'œuvre des anciens , j'ose assurer que rien au monde ne nous paraîtrait plus barbare, plus fu«

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neste, plus opposé aux vrais sentiments qu'on doit avoir.

Notre siècle a du moins cet avantage , qu'il y est permis de haïr librement les vices et d'avoir de l'amour pour les vertus. Comme les dieux causaient les plus grands crimes sur le théâtre des anciens , les crimes captivaient le respect des spectateurs , et on n'osait pas trouver mauvais ce qui était abominable. Quand Agamemnon S9crifie sa propre fille, et une fille tendrement aimée, pour apaiser la colère des dieux, ce sacrifice barbare fut regardé comme une pieuse obéissance, comme le dernier effet d'une religieuse soumission.

Que si Ton conservait en ce temps-là les vrais sentiments de rhumanité, il fallait murmurer contre la cruauté des dieux en impie ; et si l'on voulait être dévot envers les dieux, il fallait être cruel et barbare envers les hommes : il fallait faire , comme Agamemnon , la dernière violence à la nature et h son amour :

Tantum religio potuit suadcre malorum ,

dit Lucrèce sur ce sacrifice barbare.

Aujourd'hui nous voyons représenteir les hommes sur le théâtre sans l'intervention des dieux , plus utilement cent fois pour le public et pour les autres particuliers , car il n'y aura dans nos tragédies ni de scélérat qui ne «e déteste ni de héros qui ne se fasse admirer. Il y aura peu de crimes impunis , peu de vertus qui ne soient récompensées. Avec les bons exemples que nous donnons au public sur le théâtre , avec ces agréables sentiments d'aniour et d'admiration discrètement ajoutés à une crainte et à une pitié rectifiées , on arrivera chez nous à la perfection que désire Horace :

Omne liilit punctum qui miscuit utile duici ;

ce qui ne pouvait jamais être selon les règles de l'ancienne tragédie.

Je finirai par un sentiment hardi et nouveau. C'est qu'on doit rechercher à la tragédie, devant toutes choses , une grandeur d'Ame bien exprimée , qui excite en nous une tendre

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admiration. Il y a dans cette sorte d'admiration quelque ravissement pour Tosprit : le courage est élevé , l'âme y est touchée.

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