L'HOMME, QUI VEUT CONNAITRE TOUTES CHOSES, NE SE CONNAIT PAS LUI-MÊME
A Monsieur **♦.
Vous n'êtes plus si sociable que vous l'étiez. L'étude a je ne sais quoi de sombre , qui gâte vos agréments naturels , qui vous ôte la fecilité du génie , la liberté d'esprit , que demande la conversation des honnêtes gens. La méditation produit encore de plus méchants effets pour le commerce , et il est à craindre que vous ne perdiez avec vos amis en méditant ce que vous pensez gagner avec vous-même.
Je sais que votre occupation est importante et sérieuse : vous vouiez savoir ce que vous êtes, et ce que vous serez un jour quand vous cesserez d'être ici. Mais dites-moi , je vous prie, vous peut-il tomber dans l'esprit que ces philosophes dont vous lisez les écrits avec tant de soin aient trouvé ce que vous cherchez .' Ils l'ont cherché comme vous, monsieur, ils l'ont cherché vainement. Votre curiosité a été de tous les siècles, aussi bien que vos réflexions et l'Incertitude de vos counaîssances. Le plus dévot ne peut venir à bout de croire toujours , ni le plus impie de ne croire jamais , et c'est un des malheurs de notre vie de ne pouvoir naturellement nous assurer s'il y en a une autre ou s^il n'y en a point.
L'auteur de la nature n'a pas voulu que nous pussions bien connaître ce que nous sommes ; et parmi les désirs trop curieux de savoir tout , il nous a réduits à la nécessité de nous ignorer nous-mêmes. Il anime les ressorts de notre âme ; mais il nous cache le secret admirable qui les fait mouvoir, et ce savant ouvrier se réserve à lui seul l'intelligence de son ouvrage. Il nous a mis au milieu d'une inOnité d'objets avec des sens capables d'en être touchés : il nous a donné un esprit
DE SAINT-EVBEMOND. 227
qui fait des efforts eontÎDuels pour les connaître. Les cieux , le soleil , les astres , les éléments, tonte la nature, celui même dont elle dépend , tout est assujetti à sa spéculation , s'il ne l'est pas à sa connaissance. Mais avons-nous les moindres douleurs, nos belles spéculations s'évanouissent : sommesnous en danger de mourir , il y a peu de gens qui ne donnassent les avantages et les prétentions de Tesprit pour conserver cette partie basse et grossière , ce corps terrestre , dont les spéculatifs font si peu de cas.
Je reviens à l'opinion que vous n'approuverez point, et que je crois pourtant assez véritable : « c'est que jamais homme « n'a été bien persuadé par sa raison ou que l'âme fdt cer- • taînement immortelle, ou qu'elle s'anéantît efifectiveoient « avec le corps. »
On na doute point que Socrate n'ait cru l'immortalité de l'âme ! son histoire le dit , et les sentiments que Platon lui attribue semblent nous en assurer. Mais Socrate ne nous ea assure pas lui-même ; car quand il est devant ses juges , il en parle comme un homme qui la souhaite, et traite l'anéan* tissement comme un philosophe qui ne le craint point.
Voilà, monsieur, la belle assurance que nous donne Socrate de l'éternité de nos esprits : voyons quelle certitude nous donnera Épicure de leur anéantissement.
Tout est corps pour Épicure; âme, esprit, intelligence, tout est matière, tout se corrompt, tout finit. Mais ne dément-il pas à sa mort les maximes qu'il a enseignées durant sa vie? La postérité le touche, sa mémoire lui devient chère, il se flatte de la réputation de ses écrits, qu'il recommande à son disciple Hermachus : son esprit, qui s'était si fort engagé dans l'opinion de l'anéantissement , touché de quelque tendresse pour lui-même, se réservant des honneurs et des plaisirs pour^un autre état que pour celui qu'il va quitter.
D'où pensez-vous que viennent les contradictions d'Aristote et de Sénèque sur ce sujet? Que de l'incertitude d'une opinion qu'ils ne pouvaient fixer dans la matière la plus importante pour l'intérêt et la plus obscure pour la eonnarissanee. D'où
229 ŒUVBES CHOISIES
vient cette variation ordinaire? C*est quMIs sont troublés par les différentes idées de la mort présente et de la vie future. Leur âme, incertaine d'elle-même, établit ou renverse ses opinions, à mesure qu'elle est séduite par les diverses apparences de la vérité.
Salomon , qui fut le plus grand des rois «t le plus sage des hommes, fournit aux impies de quoi soutenir leurs erreurs , et instruit les gens de bien à demeurer fermes dans l'amour de la vérité. Si quelqu'un a dû être exempt d'erreur, de doute, de changement , c'a été Salomon : cependant nous voyons dans l'inégalité de sa conduite qu'il s'est lassé de sa sagesse, qu'il s^est lassé de sa folie, que ses vertus et ses vices lui ont donné tour à tour de nouveaux dégoûts , qu'il a pensé quelquefois que toutes choses allaient à l'aventure, qu'il a tout rapporté quelquefois à la Providence.
Que les philosophes, que les savants s'étudient, ils trouveront non-seulement de l'altération , mais de la contrariété même dans leurs sentiments. A moins que la foi n'assujettisse notre raison, nous passons la vie à croire et à ne croire point , à nous vouloir persuader et à ne pouvoir nous convaincre.
Je sais bien qu'on peut aj^orter des exemples , qui parais* sent contraires à ce que je dis : un discours de l'immortalité de l'âme a poussé des hommes à chercher la mort,. pour jouir plus tôt des félicités dont on leur parlait. Mais quand on en vient à ces termes , ce n'est plus la raison qui nous conduit , c'est la passion qui nous entraîne ; ce n'est plus le discours qui agit en nous , c'est la vanité d'une belle mort , qu'on aime sottement plus que la vie : c'est la lassitude des maux présents, c'est l'espérance des biens futurs, c'est un amour aveugle de la gloire, une maladie, enfin, une fureur qui violente l'instinct naturel , et qui nous transporte hors de nous-méme.
Croyez-moi, monsieur : une âme qui est bien tranquillement dans soti assiette n'en sort guère par la lecture de Platon. 11 n'appartient qu'à Dieu de faire des martyrs et de nous
obliger sur sa parole à quitter la vie dont nous jouissons, pour en trouver une que nous ne connaissons point. Vouloir se persuader l'immortalité de Tâme par la raison , c'est entrer en défiance de la parole que Dieu nous a donnée , et renoncer en quelque façon à la seule chose par qui nous pouvons en être assuré.
Qu'a Mt Descartes par sa démonstration prétendue d'une substance purement spirituelle , d'une substance qui doit penser éternellement? 11 a fait croire que la religion ne le persuadait pas , sans pouvoir persuader ni lui ni les autres par ses raisons.
Lisez , monsieur, méditez ; vous trouverez an bout de votre lecture, de vos pensées, de vos méditations, que c'est à la religi<m d'en décider et à la raison de se soumettre.