‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 43 sur 116 · RÉPONSE AU JUGEMENT DE M, L'ABBÉ RENAUDOT · texte numérisé non relu

RÉPONSE AU JUGEMENT DE M, L'ABBÉ RENAUDOT

son LK DICTIONNAIRE HISTORIQUE ET CRITIQUE l>E M. HAYI.E (I).

V auteur fait parler M, Batjle.

Après avoir exercé ma critique sur toutes sortes de gens , je m^attendais qu'on prendrait autant de liberté à parler de nrioi que j'en avais pris à parler des autres. Mais je suis agréablement surpris que M. Tabbé Renaudot, qui n'oserait louer en France un protestant , prenne le détour ingénieux d'une censure apparente pour favoriser tous mes sentiments. En effet , il me blâme exprès d'une manière à me faire louer de tout le monde. Ce n'est pas tout que d'avoir la volonté de m'obliger; il faut avoir l'esprit de M. l'abbé pour donner tant de réputation à mon Dictionnaire.

Il dit que je veux établir le pyrrhonisme ; et peut-on traiter plus obligeamment un homme accusé de détruire tout , que de lui faire établir quelque chose ? C'est miner adroitement son accusation lui-même, c'est me justifier avec beaucoup d'art du crime qu'il fait semblant de m'imputer.

Vous passez légèrement, monsieur, du pyrrhonisme aux obscénités , dont je ne crois pas que vous soyez scandalisé. Vous aimez trop les belles-lettres pour ne pas lire avec plaisir Catulle, Pétrone, Martial : cependant leurs écrits sont pleins d'ordures et de saletés , au lieu qu'on ne trouve dans

' Aussitôt que le Dictionnaire de M. Bayic parut en France, Us libraires de Paris, qui avaient dessein de le réimprimer, s'adressèrent à M. le chancelier Boucherai, pour obtenir un privilège; et celui-ci ordonna à l'abbé Kenaudot de l'examiner, pour voir s'il n'y avait rien contre l'État ou contre la religion catholique. Cet abbé composa là-dessus un petit écrit, qui fut bientôt imprimé, et que M. Bayle trouva si rempli de liévues, de faussetés et d'impertinences, qu'il déclara que si jamais il le réfutait, ce ne serait qu'après avoir su que l'autenr le reconnaissait pour sien , tel qu'on venait de le publier. M. de Saint- Évremond, qui a toujours eu une t-stimc particulière pour M. aiyle, et qui lisait altirs (1697; avec beaucoup de plaisir son Dictionnaire y voulut bien le défendre contre M. Renaudot. ( IS'ulc de Des Mmztaux. )

les miens que de simples enjouements , que de petites libertés fort innocentes.

Je n'ai pas moins de vénération que vous pour le grand zèle des Pères : je m'assure que vous estimez aussi peu que moi leur science. Les Pères sont bonnes gens, disait Scaliger, mais ils ne sont pas savants. Saint Augustin était un novateur sur la grâce, au sentiment du père Simon ; Vossius ne Tadmirait pas , Hobbes ne l'estimait point ■ ; et vous permettrez aux Français qui ont souffert la persécution de n'approuver pas un Africain qui la conseille.

Me voici au changement de religion qu'on me reproche , et que je confesse sans peine *. J'ai emporté de la catholique ce qu'elle a de bon , quand j'en suis sorti ; j'ai appris dans la réformée ce qu'elle a de meilleur, quand j'y suis rentré; et par là je me trouve en état présentement de pouvoir juger de l'une et de l'autre. £n effet , quelque estime que j'aie eu pour M. Jurieu , je suis d'ordinaire du sentiment de M. de (Vleaux contre le sien , et quoique j'estime beaucoup M. Arnauld, je me trouve souvent contre lui pour M. Claude.

Je ne veux pas finir , monsieur , sanç vous rendre grâces (le vos faveurs. Je vous en demande la continuation dans celle de vos jugements sur mes ouvrages.

LKTTRE DE M. DES MAIZEAUX A M. DE SALNT-ÉVREMOND, SUR LE ROMAN DE LA ROSE.

Voici, monsieur, les particularités que vous m'avez demandées sur le Roman de la Rose. Elles ne m'ont pas coûté

' Le comte d'Arlington dit un jour à l!o1)be8 jqu'il avait eu à grand marché les Œuvres de saint Auyuslin : Cela ne se peut, reprit Hobbes; pour pt'u qu'elles vous coAtent, vous les avez aciietées plus qu'elles ne valent.

2 f'oy. la Chimère de la cabale de Rotterdam démontrée fpage 139)» où cela est éclairci ; et rectifiez parla les erreurs du Menagiana , tom. I, pag. 293-291 de l'édition de Paris, «715.

os SÀINT-léyBElfOND. 217

beaueoup. Trois ou quatre de nos auteurs me les ont presque toutes fournies : je n'ai eu que la peine de les ramasser. Le Roman de la Rose est proprement un cours de philosopbie amoureuse; c'est un système d'amour , ou , pour parler avec nos anciens auteurs , les commandements d'amour pour parvenir à la jouissance. Cet ouvrage fut commencé par Guillaume de Lorris ', et achevé par Jean Clopinel, ou Jean de Meung, parce qu'il était né à Meung sur la Loire *. On prétend que le nom de Clopinel lui fut donné à cause qu'il était boiteux. Guillaume de Lorris ^ avait entrepris cet ouvrage pour plaire à une dame qu'il aimait; mais il mou* rut environ l'an 1260, sans avoir pu l'achever. Jean de Meung le continua quarante ans après la mort de Lorris. 11 nous a appris lui-même cette particularité, dans la plainte prophétique qu'il Êaiit faire à l'Amour. Le passage est un peu long : mais peut-être ne>serez-vous pas fâché de le lire.

Voyez Guillaume de Lorris ^ A qui jalousie contraire Faict tant d'angoisse et de maltraire, Qu'il est en péril de mourir, , S*on ne pense le secourir.

Il me conseillast voulentiers.

Car il est de mes familiers, Et droit fùst; car par lui mesment En ceste peine vraiement Fusmes pour noz gens assembler.

Afin de bel acueil embler; Mais il dit quMl n^est assez sage Si seroit-ce moult grand dommage Si tel loyal sergent perdoye Quand secourir le peulx et doye , Puis qu'il m'a si très bien seruy Qu'il est bien vers moi desseruy.

> U était natif de la ville de Lorris en Gâtinois ; et il y a apparence que c'est de là qu'U a pris son nom.

^Foy, Fauchet, Recueil des Anciens Poètes français \ et La Croix du Maine, Bibliothèque des Auteurs français.

3 Fauchet et La Croix du Maine disent qu'il était jurisconsulte. . * Le Roman de la Rose, toi, ce et suiv. de l'édition de Paris ; chez Galiiot du Pré, 1528.

ST.-ÉVBEMOND. 19

218 (KUVRES CHOISIES

Il fout que praigne mon atoor.

Pour rompre les murs de ia tour

Et pour le fort chasteau asseoir

ATecques tout le mien pouoir.

Plus encore me doit seruir,

Car pour ma grâce desseruir,

11 doit commencer ung rommantz

Où seront mis tous mes commantz ,

Et jusques la le finira

Que lu y et bel acueil dira

Qui laoguist or en la prison

A douleur et sans mesprison.

Tous mes sens or sont esmayez

Qu'entroblie tous ne mayez;

Ven ai grand deuil et desconfort.

lamais rien n'est qui me confort

Si ie pers Totre bien Tueillance ,

Car ie n'ay plus ailleurs fiance ;

Toutesfois i*ay perdu espoir

Dont quasi suis en désespoir.

Cy se reposera Guillaume »

Dont le tombeau soit plein de baulme,

D'encens, de myrrhe, d'aloez ;

Tant m'a seruy , tant m'a loez.

Et puis viendra lehan Clopinel,

Au cueur gentil , au cueuf ysnel ,

Qui naistra dessus Loire à Meun ,

Lequel et a su oui et a ieun

Me seruira toute sa jûe ^

Sans auarice et sans cnuie,

Et sera si tressaige hom.

Qui n'aura cure de raison ;

Qui mes oignements hait et blasme ,

Combien qu'ils flairent plus que foasme;

Et s'il adulent, comment qu'il aille ,

Qu'en aucun cas icelluy faille,

Car il n'est aucun qui ne peclie :

Tousioursa chascun quelque teche.

Le cueur vers moy tant aura fin

Que touslours au moins à la fin

Quant en coulpe se sentira ,

Du forfait se repentira,

Et ne Touldra pas lors tricher.

Il aura le rommant si cher.

Que tout le youldra par fournir

]>E SAINT-ETBBMOIID. 71^

Si temps et lieu luy peut venir.

Car quant Guiilaume cessera,

Jehan si le continuera

Apres sa mort que ie ne mente

Des ans passez plus de quarante,

£t dira lors pour la meschance

Et pour paour de desespérance

Qu'il n'ait de bel acueil perdue

La beniYolence auant eue :

Et si ay ie perdu espoir

A peu que ne m'en desespoir;

Et toutes les autres paroUes ,

Tant soient elles sages ou folles

Jusqu'à tant qu'il aura cueillie

Sur la branche verte feuillie

La très belle rose yermeille

Ains qu'il soit iour et qu'il s'esueille , etc.

Jean de Meung avait beaucoup de savoir et d^énidition. Il était de Tordre des frères prêcheurs , docteur en théologie , et avec cela grand orateur, philosophe , et mathématicien. Il a composé plusieurs livres, et fait diverses traductions < ; entre autres celle du traité de Boëce De la Consolation, qu'il dédia à Philippe le Bel. Voici le début de sa dédicace , où il parle des ouvrages qu'il avait déjà composés* : A ta royale majesté, tres-noble prince, par ta grâce de Dieu, roy des Français , PhiUppes le Quart, ie, Jehan de Meung, qui jadis au Romans de la Rose , puis que jalousie ot mis en prison Belaccueil, enseigné la manière du Chastel prendre, et de la Rose cueillir, et translaté de latin en français le livre de Végèce de Chevalerie, et le livre des Merveilles de Hirlande, et le livre des épUres de Pierre Abeillard et Hélois sa femme, et le livre de jElred, De spirituelle Amitié; envoyé ores Boéce, De Consolation, que i'ay translaté en français, iaçoit ce que entendes bien latin, etc.

Ces deux auteurs sont généralement estimés de tous mo$ écrivains. Pasquier les préfère à tous les poètes d'Italie. « Suus

> On en peut ▼oir les titres dans La Croix du Maine.

> Fauchet , ubi supra .

le règne de saint Louis , dit-il * , nous eûmes Guillaume de Lorry, et sous Philippe le Bel Jean de Mehun, lesquels quelques-uns des nostres' ont voulu comparer à Dante, poète italien ; et moi je les opposerois volontiers à tous les poètes d'Italie, soit que nous considérions, ou leurs moelleuses sentences , ou leurs belles locutions , encores que l'économie générale ne se rapporte à ce que nous pratiquons aujourd'hui : recherchez-vous la philosophie naturelle ou morale? elle ne leur défaut au besoin ; voulez-vous quelques sages traits, les voulez-vous de folie? vous y en trouverez à suffisance , traits de folie toutefois dont pourrez vous faire sages. Il n'est pas que quand il faut repasser sur la théologie, ils se montrent n'y être apprentis. Et tel depuis eux a été en grande vogue, lequel s'est enrichi de leurs plumes , sans en faire semblant. Aussi ont-ils conservé, et leur œuvre, et leur mémoire jusques à huy, au milieu d'une infinité d'autres, qui ont été ensevelis avec les ans dédans le cercueil des ténèbres. Clément Marot les voulut faire parler le langage de notre temps , afin d'inviter les esprits flouêts à la lecture de ce roman, qui n'est autre chose qu'un songe dont le principal subject est l'amour : eh quoi on ne sauroit assez louer cette invention. Car, pour bien dire , les effets de l'amour ne sont entre nous que vrais songes. C'est pourquoi Guillaume de Lorry a présupposé que ce fut en la primevère, saison expressément dédiée à cet exercice. Cestui n'eut le loisir d'avancer grandement son livre ; mais en ce peu qu'il nous a baillez ^ , il est , si ainsi je l'ose dire , inimitable en descriptions. Lisez celle du printemps, puis du temps, je défie tous les anciens et ceux qui viendront après nous d'en faire plus à propos. Jean de Mehun est plus savant que Lorry ; aussi eust-il plus de loisir et de subject que son devancier. » Le père Bouhours n'en parle pas avec moins d'éloge que

' Recherches de la France^ liv. VUI, chap. m, p. m. 603.

^ Foy. Fauchet.

* U n'en a fait qu'enTiron la cinquième partie.

DB SAINT-EVBEMONO. 221

Pasqaier. « Les auteurs, diMl>, qui vinrent sous saint Louis et sous Philippe le Bel commencèrent à orner un peu la langue; vous jugez bien que ces premiers ornements furent fort simples, dans un siècle où régnait la simplicité. Mais enfin tout simples qu'ils étaient , ils ne laissaient pas d*étre des ornements. Le plus célèbre d'entre ces auteurs , et celui à qui notre langue doit ses premières beautés, fut Jean de Meung, surnommé le père et Tinventeur de Téloquence française. Le Roman de la Bose, qu'il continua après la mort de Guillaume de Lorris , est le premier livre français qui a eu quelque réputation. Il fut estimé, non-seulement pour l'élégance du style, mais aussi pour le fonds de la doctrine; car on y a cherché des mystères qui passent la galanterie , et à quoi probablement l'auteur ne pensa jamais : mais il est toujours des chercheurs d'allégories , comme des chercheurs de pierre philosophale. »

11 est pourtant vrai que les chimistes ont prétendu trouver le grand-œuvre dans ce roman ; et il n'en faut pas être surpris, puisqu'ils le voient clairement dans le Cantique des Cantiques, D'autres se sont divertis à y découvrir une espèce de théologie morale'; mais le fameux Gerson, chancelier de l'université de Paris , bien éloigné de cette pensée , l'a regardé comme un livre très-dangereux , et a fait un ouvrage exprès pour le décrier 3. Enfin, il s'est trouvé des gens qui l'ont pris pour une satire contre le beau sexe , et l'ont réfuté de toute leur force : comme Martin Franc, qui a fait un livre après la mort de Jean de Meung , intitulé le Champion des Dames 4. Il ne se trompait pas beaucoup. Jean de Meung avait si peu ménagé les femmes dans cet ouvrage, qu'elles résolurent de s'en venger ; mais il se tira d'affaire par un trait de plaisanterie. Le président Fauchet, qui nous a conservé cette

* Entretiens d'Ariste et d'Eugène^ il« entretien, p. m. i06. 3 Foy. le discours qui est à la tête de rédition de Galiiot du Pré. ''La Croix du Haine.

'Martin Franc, natif de la comté d'Aumale en Normandie , était prévôt et chanoine de Lauzane. Foy. Faucbet et'La Croix du Maine.

223 (EUVaES CHOISIES

historiette, la narre d'une manière si simple et si naïve, que je me servirai de ses propres termes.

« Jean de Meung, dit-il, cuida estre payé de la même moor noie qu'Ovide, son maistre : pour ce qu'une partie des dames de court , mal renommées , moines hypocrites , et autres gens vicieux qu'il avoit taxés en ses livres, lui suscitèrent beaucoup d'enneqûs. Mesmes les dames, fâchées de ces vers, trop piquants :

Toutes estes , serez, ou fastes , De faict , ou de volonté , putes ;

délibérèrent un jour de l'en chastier, duquel danger il se sauva gentiment en cette manière. Maistre Jean de Meung étsmt venu à la court pour quelque occasion, fut par les dames arresté en une des chambres du logis du roi , étant environné de plusieurs seigneurs, lesquels, pour avoir leur bonne grâce, avoyent promis le représenter et n'empêcher la punition que elles en voudroient faire. Mais Jean de Meung les voyant tenir des verges , et presser les gentils hommes de le faire despouiller, il les requit lui vouloir octroyer un don : jurant qu'à ne demanderoit pas remission de la punition qu'elles attendoient prendre de lui ( qui ne l'auroit méritée) , ains an contraire l'advancement. Ce qui lui fut accordé à grand' peine, et à l'instante prière des seigneurs. Alors maistre Jean commença à dire : « Mesdames, puisqu'il faut que je reçoive chas- « timent, ce doit estre de celles que j'ai o^ensées. Or n'ay-je « parlé que des meschantes, et non pas de vous, qui êtes ici « toutes belles, sages et vertueuses : partant celle d'entre vous «qui se sentira la plus offensée coipmence à frapper, comme la « plus forte putain de toutes celles que j'ai blasmées. » Il ne se trouva pas une d^elles qui voulust avoir cest honneur de commencer, craignant d'emporter ce tiltre infâme. Et maistre Jean échappa , laissant aux dames une vergogne : et donnant aux seigneurs là présents assez grande occasion de rire , car il s'en trouva aucuns d'eux à qui il sembloit que telle ou telle devoit commencer ; mais les mieux appris rompirent ce jugement , pour éviter au débat qui en fust suivi. »

DE SÀINT-EVBEMOND. 223

Vous voyez par là, monsieur, que Jean de Meung joignait à une satire fine et délicate une grande présence d'esprit. Ces deux talents ne vont pas toujours ensemble. Le tour qu'il joua à ses confrères vous le fera encore mieux connaître. Il avait ordonné par son testament' qu'on l'enterrât dans leur église, et il leur avait légué un coffre avec tout ce qui était dedans, à condition néanmoins qu'il ne leur serait remis entre les mains qu'après qu'on l'aurait inhumé. A peine la cérémonie fut-elle achevée, que les jacobins allèrent chercher ce coffre , et ils n'y trouvèrent que des feuilles d'ardoise , dont il se servait apparemment pour tracer des figures de mathématiques. Cela les mit dans une si furieuse colère, qu'ils déterrèrent son corps ; mais la cour du parlement, en ayant été avertie , ordonna qu'il f ât honorablement enterré dans le cloître du couvent , malgré toutes les oppositions de ces bons moines.

Le Roman de la Rose a été réduit en prose par Jean Moulinet * , qui l'a enrichi de plusieurs allégories de son invention. Il a mis ces quatre vers à la tête de son ouvrage :

C'est le Roman de la Rose Moralisé clair et net , Translaté de vers en prose Par Votre humble Moulinet.

J'oubliais de vous dire, monsieur, que le langage de tous les exemplaires imprimés du Roman de la Rose est différent de ce qu'il était d'abord. On l'a changé eu un français plus moderne ^ ; et de là vient que les imprimés diffèrent beaucoup les uns des autres , chaque libraire y ayant fait faire de nouveaux changements. Nous avons vu que Pasquier, dans ses Recherches, blâme Marot d'en avoir fait une révision : il. s'explique encore plus fortement dans ses Lettres^. « II n'y a homme docte entre nous , dit-il , qui ne lise les doctes

* Foy. FaucheL

'Chanoine de Valenclennes. U fleurissait environ Tan tMO. Foy. L;à Croix du Maine.

' La Croix du Maine, ubi iupm,

* Liv. II, dans la lettre à M. Cujas, p. m. 1C4 et 105.

ŒUyBES CHOISIES

écrits de maistre Alain Cliartier et qui n'embrasse k Roman de la Rose, lequel à la mienne volonté que, par une bigarrure de langage vieux et nouveau, dément Marot n'east voulu habiller à la moderne françoise. » Cependant il est sûr que d'autres y avaient travaillé avant lui. Pal même remarqué qu'on a altéré les manuscrits aussi bien que les copies imprimées; et il est très-difficile d'en trouver qui aient échappé à la diligence indiscrète de ces réviseurs. Ils ont cm rendre l'ouvrage meilleur, et ils n'ont fait que le gâter. On ne reconnaît plus dans ces exemplaires retouchés l'état où était notre langue dans le treizième siècle : on lui a ôté cette naïveté et cette grâce qu'elle avait alors , malgré tonte son imperfection. C'est à peu près la même chose que si l'on s'avisait aujourd'hui de revoir nos auteurs du quinzième ou seizième siècle , pour les rapprocher de notre manière d'écrire. Mais afin que vous puissiez mieux juger, monsieur, de r«norme différence qu'il y a entre les exemplaires imprimés et les plus s^nciens manuscrits , j'ajouterai ici le commencement du Roman de la Rose , tel qu'il se trouve dans un manuscrit de la Bibliothèque d'Oxford , qui est très-bien écrit, sur du vélin , avec de fort jolies figures en miniature. C'est une marque de son antiquité. Je mettrai à côté l'édition imprimée dont vous venez de voir un lambeau. Vous pourrez juger par-là du génie et du style de Guillaume de Lorris.

MilfOSCBtT D'OXPOHD.

Cy commence le Romans de la Rose Ou lart damours est toute enclose.

Maintes gens dient que en songes fia se fables non et mensonges Mes len puet tels songes songier Que. ne sont mie raensongier.

Ains sont après bien aparant Si en puis bien traire a garant I. aucteur qui ot non Macrobes Qui ne tint pas songes alobes Aînsois escript la vision Quil avint au roy Cyprion.

ÉDITION DE GiLUOT DU PKÉ.

Cy est le Rommans de la Rose Ou tout l'art d'amours est enclose.

Maintes gens ^ont disant que songes Ne sont que fables et mensonges Mais on peult tel songe songer Qui pourtant n'est pas mensonger Ains est après bien apparent si en puis trouver pour garant Macrobe vng aucteur tre affable Qui ne tient pas songes a fable Aiucoys escript la vision Lac"-'"- -^ =-* - «cipion.

DE SAl]IIT-ÉVR£MOIID.

Quicunques coide ne qui die Q* 8oU foleor ou mnsaràie , De croire que songes aoeigne Qui ce voudra pour fol me tienne Car endioit moi ai ie fiance Q* songe soit segne 6a«Ge Des biens aux gens ou des ennuis Chie U plusieurs songent deuuis Maintes choses couvet tement Q* len voit puis appertement.

Le Tintesime an de mon aage Ou point quamours prend le péage Des iones gens coucbie mestoie Une nuit si com ie solde Et me dormoie moût formant Si Ti I. songe en mon dormant Qui mont fut bel et moût me plut Mes en ce songe riens nut Qu'auenu trestout ne soit Si com li aucteur racontoit Or ▼euil ce songe rimoier Pour vos cuers plus ialeesoier.

Quamours le me prie et commande , Et ce nuls bons qui me demande Comment ie vueil que cis romans Soit apele que ie commans Ce est li romans de la rose Ou iart damonrs en est bonne nueue Or doint Diex que en gre la resouie Celle pour ciu ei lai enpris Cest celle qui tant a de pris Et tant est digne destre amee Qudle doit estre rose clamée.

Quiconques cuyde ne qui die Que ce soitune mnsardie De croire quaucun songe aduienne Qui vouldra pour fol si men tienne Car quant a moy aiy confiance Que songe soit signifiance r>es biens aux gens et des ennui tz La raison, on songe par nuytz Afonlt de choses convertement Quon voit après appertement.

Sur le vingtiesme an de mon aage Au point quamours prent le péage I Des ieunes gens, coucher malloye Une nuit comme ie souloye Et de fait dormir me conuint En dormant vng songe maduint Qni fort beau fut a adniser Comme vous orrez deuiser Car en aduisant moult me pleut Et oncques riens au songe neut Qui du tout aduenu ne soit Comme le songe reœhsoît.

Lequel vudl en rime déduire Pour plus a plaisir vous induire Amours men prie et le commande, Et si daduenture ou demande Comment ie vueil que ce romant Soit appelle, sache lamant Que c'est le Romant de la Rose Ou Fart d'amour est toute enclose.

La matière est belle et louable Dieu doint qu'elle soit aggréable A celle pour qui iay empris ; C'est une dame de hault pris Qui tant est digne d'estre aymée Quelle doit rose estre clamée >.

' Impnmée dans les diverses éditions de Samt-Évpeœond , cette lettre n a pas d'autre mérite que de faire connaître ce que fut an dix-septiéme riècle la cntique littéraire appliquée à l'étude de nos anciens pbêtes. Les éditeurs du Roman de la Ro$e au dix-huitième siècle n'allèrent guère plus loin que Desmatteaux, écrivant d'après Fauchet, Pasquier et La Croix du «««*•,"" "^' de combien de travaux importants et sérieui la langue et la poésie du moyen âge ont été l'objet dans ces derniers temps.

m. PHILOSOPfflE MORALE

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