‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 46 sur 116 · ET CE QUE JE PENSAIS SUR TOUTES CHOSES DANS MA VIEILLESSE · texte numérisé non relu

ET CE QUE JE PENSAIS SUR TOUTES CHOSES DANS MA VIEILLESSE

Quand nous sommes jeunes, l'opinion du monde nous gouverne , et nous nous étudions plus à être bien avec les autres qu'avec nous ; arrivés enfin à la vieillesse , nous trouvons moins précieux ce qui est étranger ; rien ne nous occupe tant que nous-méme , qui sommes sur le point de nous manquer. Il en est de la vie comme de nos autres biens; tout se dissipe quand on pense en avoir un grand fonds : l'économie ne devient exacte que pour ménager le peu qui nous reste. C'est par là qu'on voit faire aux jeunes gens comme une profusion de leur être, quand ils croient avoir longtemps à le posséder. Nous nous devenons plus chers , à ipesure que nous sommes plus près de upus perdre. Autrefois mon imagination errante et vagabonde se portait à toutes les choses étrangères ;

aujourd'hui mon esprit se ramène au corps, et s'y unit davantage. A la vérité, ce n'est point par le plaisir d'une douce liaison , c'est par la nécessité du secours et de l'appui mutuel qu'ils cherchent à se donner l'un à l'autre.

En cet état languissant , je ne laisse pas de me conserver encore quelques plaisirs : mais j'ai perdu tous les sentiments du vice, sans savoir si je dois ce changement à la faîMesse d'un corps abattu ou à la modération d*nn esprit devenu plus sage qu'il n'était auparavant. Je crains de le devoir aux inûrmités de la vieillesse plus qu'aux avantages de ma vertu; et d'avoir plus à me plaindre de la docilité de mes mouve^ ments qu'à m'en réjouir. £p effet, j'attribuerais mal à propos à ma raison la force de les soumettre , s'ils n'ont pas celle de se soulever; quelque sagesse dont on se vante en Fâge où je suis , il est mal aisé de connaître si les passions qu'pn ne res* sent plus sont éteintes ou assujetties.

Quoi qu'il en soit, dès lors que nos sens ne sont plus tou* chés des objets, et que l'âme n'est plus émue par Timpressien qu'ils font sur elle , ce n'est proprement chez nous qu'indolence; mais l'indolence n'est pas sans douceur; et songer qu'on ne souffre point de mal est assez à un homme raisonnable pour se faire de la joie. Il n'est pas toujours besoin de la jouissance des plaisirs : si on fait un bon usage de la privation des douleurs, on rend sa condition assez heureuse.

Pour moi , je me tiens scrupuleusement aux véritables devoirs. Je rebute ou admets les imaginaires, seloa qu'ils me choquent ou qu'ils me plaisent : car en ce que je ne dois pas je me fais une sagesse également de rejeter ce qui me déplaît et de recevoir ce qui me contente. Chaque jour je me défais de quelques chaînes, avec autant 4'intérét pour ceux dont je me détache que pour moi, qui reprends ma Hberté. Ils ne gagnent pas moins dans la perte d'un homme inutile , que je perdrais à me dévouer plus longtemps à eux inutilement.

De tous les liens celui de l'amitié est le seul qui me soit doux; et n'était la honte qu'on ne répondît pas à la mienne, j'aimerais par le plaisir d'aimer, quand on ne m'aimerait pas<

Dans on faux sujet d'aimer, les sentiments d'amitié peuvent s'entretenir par la seule douceur de leur agrément : dans un vrai sujet de haïr, on doit se défaire de ceux de la haine par le seul intérêt de son repos. Une âme serait heureuse qui pourrait se refuser tout entière à certaines passions , et ne ferait seulement que se permettre à quelques autres. Elle serait sans crainte , sans tristesse , sans haine , sans jalousie ; elle désirerait sans ardeur, espérerait sans inquiétude , et jouirait sans transport.

L'état de la vertu n'est pas un état sans peine. On y soufîre une contestation étemelle de l'inclination et du devoir. Tantôt on reçoit ce qui choque, tantôt on s'oppose à ce qui plaît : sentant presque toujours de la gène à faire ce que l'on fait, et de la contrainte à s'ahstenir de ce que l'on ne fait pas. Celui de la sagesse est doux et ti^anquille. La sagesse règne en paix sur nos mouvements , et n'a qu'à bien gouverner des sujets, au lieu que la vertu avait à combattre des ennemis.

Je puis dire de moi une chose assez extraordinaire et assez vraie; c'est que je n'ai presque jamais senti en moi-même ce combat intérieur de la passion et de la raison : la passion ne s'opposait point à ce que j'avais résolu de faire par devoir; et la raison consentait volontiers à ce que j'avais envie de faire par un sentiment de plaisir. Je ne prétends pas que cet accommodement si aisé me doive attirer de la louange : je confesse, au contraire, que j'en ai été souvent plus vicieux; ce qui ne venait point d'une perversion d'intention qui allât au mal, mais de ce que le vice se faisait agréer comme une douceur, au lieu de se laisser connaître comme un crime.

Il est certain qu'on connaît beaucoup mieux la nature des choses par la r^exion quand elles sont passées, que par leur impression quand on les sent. D'ailleurs, le grand com* merce du monde empêche toute attention lorsqu'on est jeune : ce que nous voyons en autrui ne nous laisse pas bien examiner ce que nous sentons en nous-même. La foule plaît dans un certain âge, où l'on aime, pour ainsi parler, à se répandre ; la multitude importune dans un autre , où i*oii

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revient DaturellemeDi à soi , ou pour le plus à uii petit nombre d'amis, qui s'unissent à nous davantage.

Cette justice que nous sommes obligés de nous faire ne nous doit pas rendre injustes à l'égard des jeunes gens. 11 ne £aut ni louer avec importunité le temps dont nous étions, ni accuser sans cesse avec chagrin celui qui leur est favorable. Ne crions point contre les plaisirs que nous n^avons plus; ne condamnons point des choses agréables, qui n'ont que le crime de nous manquer.

Notre jugement doit toujours être le même. Il nous est permis de vivre, et non pas de juger, selon notre humeur. 11 se forme dans la mienne je ne sais quoi de particulier, qui me fait moins considérer les magnificences par l'éclat qu'elles ont que par l'embarras qu'elles donnent. Les spectacles, les fêtes, les assemblées ne m'attirent plus aux plaiûrs qui se trouvent en les voyant ; elles me rebutent des incommodités qu'il faut essuyer pour les voir. Je n'aime pas tant Jes concerts par la beauté de leur harmonie, que je les crains par la peine qu'il y a de les ajuster. L'abondance me dégoûte dans le repas ; et ce qui est fort recherché me parait une curiosité affectée. Mon imagination n'aide pas mon goût à trouver plus délicat ce qui est plus rare; mais je veux du choix dans les choses qui se rencontrent aisément, pour conserver une délicatesse séparée de tout agrément de fantaisie.

De la lecture et du choix des livres.

J'aime le plaisir de la lecture autant que jamais, pour dépendre plus particulièrement de l'esprit, qui ne s'affaiblit pas comme les sens. A la vérité, je cherche plus dans les livres ce qui me plaît que ce qui m'instruit. A mesure que j'ai moins de temps à pratiquer les choses , j'ai moins de curiosité pour les apprendre. J'ai plus de besoin du fonds de la vie que de la manière de vivre , et le peu que j'en ai s'entretient mieux par des agréments que par des instructions. Les livres latins m'en fournissent le plus , et je relis mille fois ce que j'y trouve de beau sans m'en dégoûter.

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Un choix délicat me réduit à peu de livres, où je cherche beaucoup plus le bon esprit que le bel esprit; et le bon goût, pour me servir de la façon de parler des Espagnols, se rencontre ordinairement dans les écrits des personnes considérables. Taime à connaître dans les Épitres de Gicéron , et son caractère et celui des gens de qualité qui lui écrivent. Pour lui , il ne se défait jamais de son art de rhétorique ; et la moindre recommandation qu*il fait au meilleur de ses amis s'insinue aussi artificieusement que s'il voulait gagner l'esprit d'un inconnu pour la plus grande affaire du monde. Les lettres àe& autres n'ont pas la finesse de ces détours; mais, à mon avis, il y a plus de bon sens que dans les siennes; et c^est ce qui me fait juger le plus avantageusement de la grande et générale capacité des Romains de ce temps-là.

Nos auteurs font toujours valoir le siècle d'Auguste , par la considération de Virgile et d'Horace, et peut-être plus par celle de Mécénas, qui faisait du bien aux gens de lettres , que par les gens de lettres mêmes. 11 est certain néanmoins que les esprits commençaient alors à s'affaiblir aussi bien que les courages. La grandeur d'âme se tournait en circonspection à se conduire, et le bon discours en politesse de conversation : encore ne sais-je , à considérer ce qui nous reste de Mécénas 9 s'il n'avait pas quelque chose de mou qu'on faisait passer pour délicat. Mécénas était le grand favori d'Auguste , l'homme qui plaisait, et à qui les gens polis et spirituels tâchaient de plaire. N'y a-t-il pas apparence que son goût ré* glait celui des autres , qu'on affectait de se donner son tour, et de prendre autant qu'on pouvait son caractère?

Auguste lui-même ne nous laisse pas une grande opinion de sa latinité. Ce que nous voyons de Térence, ce qu'on disait à Rome.de la politesse de Scipion et de Lélius , ce que nous avons de César, ce que nous avons de Cicéron, la plainte que fait ce dernier sur la perte de ce qu'il appelle sales, lepores, venustas, urbanitas, amœnitas , festivitas , jiumnditas, tout cela me fait croire , après y avoir mieux pensé, qu'il faut chercher en d'autres temps que celui d'Auguste le bon et

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agrésA)le esprit des Romains , aussi bien que les grâces pures et naturelles de leur langue.

On me dira qu'Horace avait très-bon goût en toute chose ; et c'est ce qui me fait croire que ceux de son temps ne Favalent pas , car son goût consistait principalement à trouver le ridicule des autres. Sans les impertinences, les affectations, les fausses manières dont il se moquait, la justesse de son sens ne nous paraîtrait pas aujourd'hui si grande.

De la poésie.

Le siècle d'Auguste a été celui des excellents poètes, je l'avoue; mais il ne s'ensuit pas que c'ait été celui des esprits bien faits. La poésie demande un génie particulier, qui ne s'accommode pas trop avec le bon sens. Tantôt c'est le langage des dieux, tantôt c'est le langage des fous, rarement celui d'un honnête homme ^ Elle se plaît dans les fictions, dans les figures, toujours hors de la réalité des choses; et c'est cette réalité qui peut satisfaire un entendement bien sain.

Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque chose de galant à faire agréablement des vers; mais il faut que nous soyons bien maîtres de notre génie ; autrement l'esprit est possédé de je ne sais quoi d'étranger qui ne lui permet pas de disposer assez facilement de lui-même. H faut être sot, disent les Espagnols, pour ne pas faire deux vers; il faut être fou pour en faire quatre. A la vérité, si tout le monde s'en tenait à cette maxime, nous n'aurions pas mille beaux ouvrages, dont la lecture nous donne un plaisir fort délicat : mais la maxime regarde bien plus les gens du monde que les poètes de profession. D'ailleurs, ceux qui sont capables de ces grandes productions ne résisteront pas à la force de leur génie pour ce que je dis; et il est certain que parmi les auteurs , ceux-là s'abstiendront seulement de faire beaucoup de vers , qui se sentiront plus gênés de leur stérilité que de mes raisons.

* Honnête homme , pris dans le sens qu'on lui donnait au dix-septième siMe.

Il faut qu'il y ait d'excellents poètes pour notre plaisir, comme de grands mathématiciens pour notre utilité ; mais il suffit pour nous de nous bien connaître à leurs ouvrages, et nous n'avons que faire de rêver solitairement comme les uns, ni d'épuiser nos esprits à méditer toujours comme les autres.

De tous les poètes ceux qui font des comédies devraient être les plus propres pour le commerce du monde ; car ils s'attachent à dépeindre naïvement tout ce qui s'y fait , et à bien exprimer les sentiments et les passions des hommes. Quelque nouveau tour qu'on donne à de vieilles pensées, on se lasse d'une poésie qui ramène toujours les comparaisons de l'aurore , du soleil , de la lune , des étoiles. Nos descriptions d'une mer calme et d'une mer agitée ne représentent rien que celles des anciens n'aient beaucoup mieux représenté. Aujourd'hui ce ne sont pas seulement les mêmes idées que nous donnons, ce sont les mêmes expressions et les mêmes rimes. Je ne trouve jamais le chant des oiseaux , que je ne me prépare au bruit des ruisseaux, les bergères sont toujours couchées sur des fougères , et on voit moins les bocages sans les ombrages dans nos vers qu'au véritable lieu où ils sont. Or, il est impossible que cela ne devienne à la fin fort ennuyeux : ce qui n'arrive pps dans les comédies , où nous voyons rè])rcsenter avec plaisir les mêmes choses que nous pouvons faire , et où nous sentons des mouvements semblables à ceux que nous voyons exprimer.

Un discours où l'pn ne parle que de bois, de rivières, de prés , de campagnes , de jardins , fait sur nous une impression bien languissante, à moins qu'il n'ait des agréments tout nouveaux; mais ce qui est de l'humanité , les penchants , les tendresses, les affections, trouvent naturellement au fond de notre âme à se faire sentir; la même nature les produit et les reçoit, ils passent aisément des hommes qu'on représente en des hommes qui voient représenter.

De quelques livres espagnols ^ italiens, ei français.

Ce que ramour a de délicat me flatte, ce qu'il a de tendre me sait toucher ; et comme TËspagne est le pays du monde où l'on aime le mieux , je ne me lasse jamais de lire dans les auteurs espagnols, des aventures amoureuses. Je suis plus touché de la passion d'un de leurs amants , que je serais sensible à la mienne, si j'étais capaMe d'en avoir encore : l'imagination de ses amours me fait trouver des mouvements pour lui que je ne trouverais pas pour mo^-méme.

Il y a peut-être autant d'esprit dans les autres ouvrages des auteurs de cette nation que dans les nôtres, mais c'est un esprit qui ne me satisfait pas , à la réserve de celui de Cervantes en Don Quichotte, que je puis lire toute ma vie sans en être dégoûté un seul moment. De tous les livres que j'ai jamais lus, Don Quichotte est celui que j'aimerais mieux avoir fait : il n'y en a point , à mon avis , qui puisse contribuer davantage à nous former un bon goût sur toutes sortes de choses. J'admire comme dans la bouche du plus grand fou de la terre Cervantes a trouvé le moven de se faire connaître l'homme le plus étendu et le plus grand connaisseur qu'on se puisse imaginer. J'admire la diversité de ses caractères, qui sont les plus recherchés du monde pour les espèces , et dans leurs espèces les plus naturels. Quevedo paraît un auteur fort ingénieux; mais je l'estime plus d'avoir voulu brûler tous ses livres quand il lisait Don Quichotte, que de les avoir su faire.

Je ne me connais pas assez aux vers italiens pour en goûter la délicatesse ou en admirer la force et la beauté; je trouve quelques histoires en cette langue au-dessus de toutes les modernes, et quelques traités de politique au-dessus même de ce que les anciens en ont écrit. Pour la morale des Italiens, elle est pleine de concetti qui sentent plus une imagination qui cherche à briller, qu'un bon sens formé par de profondes réflexions.

J'ai une curiosité fort grande pour tout ce qu'on fait de

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beau en français, et un grand dégoût de mille auteurs qui semblent n'écrire que pour se donner la réputation d'avoir écrit. Je n'aime pas seulement à lire pour me donner celle d'avoir beaucoup lu , et c'est ce qui me fait tenir particulièrement à certains livres, où je puis trouver une satisfaction assurée.

Les Essais de Montagne , les poésies de Malherbe , les tragédies de Corneille, et les œuvres de Voiture , se sont établi comme un droit de me plaire toute ma vie. Montagne ne fait pas le même effet dans tout le cours de celle des autres. Gomme il noiis explique particulièrement l'homme , les jeunes et les vieux aiment à se trouver en lui, par la ressemblance des sentiments. L'espace qui éloigne ces deux âges nous éloigne de la nature pour nous donner aux professions , et alors nous trouvons dans IVfontagne moins de choses qui nous conviennent. La science de la guerre fait l'occupation du général; la politique, du ministre; la théologie, du prélat; la jurisprudence , du juge. Montagne revient à nous quand la nature nous y ramène , et qu'un âge avancé , où Ton sent véritablement ce qu'on est, rappelle le prince comme ses sujets de l'attachement au personnage à un intérêt plus proche et plus sensible de la personne.

Je n'écris point ceci par un espijt de vanité, qui porte les hommes à donner au public leurs fantaisies. Je me sens en ce que je dis, et me connais mieux par l!expression du sentiment que je forme de moi-même , que je ne ferais par des pensées secrètes et des réflexions intérieures. L'idée qu'on a de soi par la simple attention à se considérer au dedans est toujours un peu confuse ; l'image qui s'en exprime au dehors est beaucoup plus nette, et fait juger de nous sainement, quand elle repasse à l'examen de l'esprit après s'être présentée à nos yeux.

D'ailleurs, l'opinion flatteuse de notre mérite perd la moitié de son charme sitôt qu'elle^ se produit : les complaisances de l'amour-propre venant à s'évanouir insensiblement , il ne nous reste qu'un dégoût de sa douceur, et de la honte pour

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une fanité ausn follement oon^ que jikUdeoseiiient quittée.

Pour égaler Malherbe aux anciens, je ne Teox rien de filus beau qne ce qoll a fait. Je voudrais seulement retrancher de ses ouvrages ce qui n'est pas digne de lui. Noos lui ferions injosttee de le faire céder à qui que ce fût; mais il souffrira, pour rhonneur de notre jugement, que nous le fassions céder à lui-même.

On peut dire la même chose de Corneille. 11 serait audessus de tous les tragiques de Fantiquité sMI n'avait été fort au-dessous de lui en quelques-unes de ses pièces. Il est si admirable dans les belles, qu'il ne se laisse pas souffrir ailleurs médiocre. Ce qui n'est pas excellent en lui me semble mauvais, moins pour être mal que pour n'avoir pas la perfection qu'il a su donner à d'autres choses. Ce n'est pas assez h Corneille de nous plaire légèrement, il est obligé de nous toucher. S'il ne ravit nos esprits, ils emploieront Leurs lumières à connaître avec dégoût la différence qu'il y a de lui à lui«méme. Il est permis h quelques auteurs de nou6 émouvoir simplement; ces émotions inspirées par eux sont de petites douceurs assez agréables , quand on ne cherche qu'à s'attendrir : avec Corneille, nos âmes se préparent à des transports, et si elles ne sont pas enlevées, il les laisse dans un état plus difficile h souffrir que la langueur. Il est mal aisé de charmer éternellement , je l'avoue ; il est mal aisé de tirer un esprit de sa situation quand il nous plaît d'enlever une Ame hors de son assiette : mais Corneille, pour l'avoir ûit trop souvent, s'est imposé la loi de le faire toujours; qu'il supprime ce qui n'est pas assez noble pour lui , il laissera admirer des beautés qui ne lui sont communes avec personne.

Je pardonnerais aussi peu à Voiture un grand nombre de lettres qu'il devrait avoir supprimées , si lui-même les avait fait mettre au jour ' ; mais il était comme ces pères, également bons et discrets , à qui la nature laisse de la tendresse

* I.rs tnivros de Voilure ont été publiées après sa mort par son neveu IMndu^no , nssialé de f»nrart et de Chapelain.

pour leurs enfants , et qui aiment en secret ceux qui n'ont point de mérite , pour n'exposer pas au public par cette amitié la réputation de leur jugement. Il pouvait donner tout son amour à quelques-uns de ses ouvrages ; car ils ont je ne sais quoi de si ingénieux et de si poli , de si fin et de si délicat , qu'ils font perdre le goût des sels attiques et des urbanités romaines , qu'ils effacent tout ce que nous voyons de plus spirituel chez les Italiens et de plus galant chez les Espagnols. Nous avons quelques pièces particulières en français d'une beauté admirable. Telles sont les oraisons funèbres de la reine d'Angleterre et celle de Madame par M. deCk)ndom '. Il y a dans ces discours un certain esprit répandu partout , qui fait admirer l'auteur sans le connaître , autant que les ouvrages après les avoir lus. Il imprime son caractère eu tout ce qu'il dit, de sorte que sans l'avoir jamais vu je passe aisément de l'admiration de son discours à celle de sa personne.

De la conversation.

Quelque plaisir que je prenne à la lecture , celui de la conversation me sera toujours le plus sensible. Le commerce des femmes me fournirait le plus doux , si l'agrément qu'on trouve à en voir d'aimables ne laissait la peine de se défendre de les aimer. Je souffre néanmoins rarement cette violenee : à mesure que mon âge leur donne du dégoût pour moi , la connaissance me rend délicat pour elles ; et si elles ne trouvent pas en ma personne de quoi leur plaire , par une espèce de compensation, je me satisfais d'elles mal aisément. Il y en a quelques-unes dont le mérite fait assez d'impression sur mon esprit; mais leur beauté se donne peu de pouvoir sur mon âme, et si j'en suis touché par surprise , je réduis bientôt ce que je sens à une amitié douce et raisonnable , qui n'a rien des inquiétudes de l'amour.

Le premier mérite auprès des dames c'est d'aimer, le se-

' Jaaines-Bénigne Boflsuet, premièrement évéquc de Condom, et ensuite vèqiie de Mcaïuu

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cond est d'entrer dans la confidence de leurs inclinations , et le troisième de feire valoir ingénieusement tout ce qu'elles ont d*aimable. Si rien ne nous mène au secret du cœur, il faut gagner au moins leur esprit par des louanges; car au défaut des amants, à qui tout cède, cetui*Ià plaît le mieux qui leur donne le moyen de plaire davantage. Dans leur conversation , songez bien à ne les tenir jamais indifférentes , leur âme est ennemie de cette langueur : ou faites-vous aimer, ou flattez-les sur ce qu'elles aiment , ou faites-leur trouver en elles de quoi s'aimer mieux , car enfin il leur faut de l'amour, de quelque nature qu'il puisse être , leur cœur n'est jamais vide de cette passion. Aidez un pauvre cœur à en faire quelque usage.

On en trouve à la vérité qui peuvent avoir de l'estime et de la tendresse même sans amour ; on en trouve qui sont aussi capables de secret et de confiance que les plus fidèles de nos amis. J'en connais qui n'ont pas moins d'esprit et de discrétion que de charme et de beauté ; mais ce sont des singularités que la nature, par dessein ou par caprice , se plait quelquefois à nous donner, et il ne faut rien conclure en faveur du générai par des endroits si particuliers et des qualités si détachées. Ces femmes extraordinaires semblent avoir emprunté le mérite des hommes ; et peut-être qu'elles font une espèce d'infidélité à leur sexe de passer ainsi de leur naturelle condition aux vrais avantages de la nôtre.

Pour la conversation des hommes , J'avoue que j'ai été autrefois plus difficile que je ne suis , et je pense y avoir moins perdu du côté de la délicatesse que je n'ai gagné du côté de la raison. Je cherchais alors des personnes qui me plussent en toutes choses, je cherche aujourd'hui dans les personnes quelque chose qui me plaise. C'est une rareté trop grande que la conversation d'un homme en qui vous trouviez un agrément universel , et le bon sens ne souffre pas une recherche curieuse de ce qu'on ne rencontre presque jamais. Pour un plaisir délicieux qu'on imagine toujours , et dont on jouit trop rarement , l'esprit malade de délicatesse se fait un dégoût

DB SÀINT-ÉVBEMOIND. 24â

de ceux qu'il pourrait avoir toute la vie. Ce n*est pas , à dire vrai , qu'il soit impossible de trouver des sujets si précieux ; mais il est rare que la nature les forme, et que la fortune nous en favorise. Mon bonheur m*en a fait connaître en France, et m'en avait donné un aux pays étrangers qui faisait toute ma joie. La mort m'en a ravi la douceur; et parlant du jour que mourut M. d'Aubigny, Je dirai toute ma vie avec une vérité funeste et sensible :

Quem semper acerbum Semper honoratum , sic Dii voltiistis, habebo '.

Dans les mesures que vous prendrez pour la société , faites état de ne trouver les bonnes choses que séparément; faites état même de démêler le solide et l'ennuyeux, l'agrément et le peu de sens , la science et le ridicule. Vous verrez ensemble ces qualités non-seulement en des gens que vous puissiez choisir ou éviter, mais en des personnes avec qui vous aurez des liaisons d'mtérêt ou d'autres habitudes aussi nécessaires. J'ai pratiqué un homme du plus beau naturel du monde , qui, lassé quelquefois de l'heureuse facilité de son génie 9 se jetait sur des matières de science et de religion , où il faisait voir une ignorance ridicule. Je connais un des savants hommes de l'Europe ' , de qui vous pouvez apprendre mille choses curieuses ou profondes, en qui vous trouverez une crédulité imbécile pour tout ce qui est extraordinaire , fabuleux., éloigné de toute créance.

Ce grand maître du théâtre , à qui les Romains sont plus redevables de la beauté de leurs sentiments , qu'à leur esprit et à leur vertu , Corneille , q^i se* faisait assez entendre sans le nommer , devient un homme commun lorsqu'il s'exprime pour lui-même. Il ose tout penser pour un Grée, ou peur un Romain : un Français ou un Espagnol diminue sa confiance, et quand il parle pour lui, elle se trouve tout à fait ruinée. Il prête à ses vieux héros tout ce qu'il a de neble dans l'ima-

• Virg.^ .£neid, lib. V.

- M. Vossius.

246 CKUVAES CHOISIES

gination , et vous diriez qu'il se défend l'usage de son pjropre bien , comme s'il n'était pas digne de s'en servir.

Si vous connaissez le monde parfaitement , vous y trouve» rez une infinité de personnes recommandables par leurs ta* lents et aussi méprisables par leurs faibles. N'attendez pas qu'ils fassent toujours un bon usage de leur mérite , et qu'ils aient la discrétion de vous cacher leurs défauts. Vous leur ▼errez souvent un dégoût pour leurs bonnes qualités « et une complaisance fort naturelle pour ce qu'ils ont de mauvais. C'est à votre discernement à faire le choix qu'ils ne font pas, et il dépendra plus de votre adresse de tirer le bien qui se trouve en eux, qu'il ne leur sera faeile de vous le donner.

Depuis dix ans que je suis en pays étranger , je me trouve aussi sensible au plaisir de la conversation et aussi heureux à le goûter que si j'avais été en France. J'ai rencontré des personnes d'autant de mérite que de considération , dont ie commerce a su faire le plus doux agrément de ma vie. J'ai connu des hommes aussi spirituels que j'en aie jamais vu , qui ont joint la douceur de leur amitié à celle de leur entretien. J'ai connu quelques ambassadeurs si délicats, qu'ils me paraissaient faire une perte considérable autant de fois que les fonctions de leur emploi suspendaient l'usage de leur mérite particulier.

J'avais cru autrefois <]u'il n'y.avait d'honnêtes gens qu'en notre cour, que la mollesse des pays chauds et une espèce de barbarie des pays froids n'en laissaient former dans les uns et dans les autres que fort rarement ; mais à la fin j'ai connu par expérience qu'il y en avait partout, et si je ne les ai pas goûtéis assez tôt , c'est qu'il est assez difficile à un Français de pouvoir coûter ceux d'un autre pays que le sien. Chaque nation a son mérite , avec un certain tour qui est propre et singulier à son génie. Mon discernement , trop acr coutume à l'air du nôtre, rejetait comme mauvais ce qui lui était étranger. Pour voir toujours imiter nos modes dans les choses extérieures , nous voudrions attirer l'imitation jusques aux manières que nous donnons à notre vertu. A la vérité,

DE SÀINT-EYBEMOIID. 2<I7

le fonds d'une qualité essentielle est partout le même ; mais nous cherchons des dehors qui nous conviennent, et ceux parmi nous qui donnent le plus à la raison y veulent encore des agréments pour la fantaisie. La diftërenoe que je trouve de nous autres , dans ce tour qui distingue les nations , c'est qu'à parier véritablement nous nous le faisons nous-mêmes , et la nature l'imprime en eux comme un caractère dont ils ne 96 défont presque jamais.

Je n'ai guère connu que deux personnes en ma vie qui pussent bien réussir partout^ mais diversement. L'un avait toutes sortes d'agréments : il en avait pour les gens ordinaires, pour les gens singuliers, pour les bizarres même, et il semblait avoir dans son naturel de quoi plaire à tous les hommes. L'autre avait tant de belles qualités, qu'il pouvait s'assurer d'avoir de l'approbation dans tous les lieux où l'on fait quelque cas de la vertu. Le premier était insinuant, et ne manquait jamais de s'attirer les inclinations; le second avait quelque fierté, mais on ne pouvait pas lui refuser son estime. Pour achever cette différence, on se rendait avec plaisir aux insinuations de celui-là, et on avait quelquefois du chagrin de ne pouvoir résister à l'impression du mérite de celui-ci. J'ai eu avec tous les deux une amitié fort étroite , et je puis dire que je n'ai jamais rien vu en l'un que d'agréable , et rien en l'autre que l'on ne dût estimer.

Des belles lettres et de la jurisprudence.

Quand je suis privé du commerce des gens du monde, j'ai recours à celui des savants, et si j'en rencontre qui sachent les belles lettres , je ne crois pas beaucoup perdre de passer de la délicatesse de notre temps à celle des autres siècles. Mais rarement on trouve des personnes de bon goût : ce qui fait que la connaissance des belles lettres devient en plusieurs savants une érudition fort ennuyeuse. Je n'ai point connu djhomme à qui l'antiquité soit plus obligée qu'à M. Waller. Il lui prête sa belle imagination , aussi bien que son intelligence fine et délicate , en sorte qull entre dans l'esprit des

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anciens non-seulement pour bien entendre ce qu'ils ont pensé j mais pour embdlir encore leurs pensées.

J'ai vu depuis quelques années un grand nombre de critiques, et peu de bons juges. Or, je n^aime pas ces gens doctes qui emploient toute leur étude à restituer un passage dont la restitution ne nous plait en rien. Us font un mystère de savoir ce qu'on pourrait bien ignorer, et n'entendent pas ce qui mérite véritablement d'être entendu. Pour ne rien sentir, pour ne rien penser délicatement, ils ne peuv^t entrer dans la délicatesse du sentiment ni dans la finesse de la pensée. Us réussiront à expliquer un grammairien : ce grammairien s'appliquait à leur même étude, et avait leur même esprit; mais ils ne prendront jamais celui d'un honnête homme des anciens , car le leur y est tout à fait contraire. Dans les histoires ils ne connaissent ni les hommes ni les affaires : ils rapportent tout à la chronologie , et pour nous pouvoir dire en quelle année est mort un consul ils négligeront de connaître son génie et d'apprendre ce qui s'est fait sous son consulat. Cicéron ne sera jamais pour eux qu'un faiseur d'oraisons , César qu'un faiseur de commentaires. Le consul , le général leur échappent ; le génie qui anime leurs ouvrages n'est point aperçu , et les choses essentielles qu'on y traite ne sont point connues.

U est vrai que j'estime infiniment une critique du sens, si on peut parler de la sorte. Tel est l'excellent ouvrage de Machiavel siur les Décades de Tite-Live ; et telles seraient les réflexions de M. de Rohan sur les Commentaires de César, s'il avait pénétré plus avant dans ses desseins et mieux expliqué les ressorts de sa conduite. J'avouerai pourtant qu'il a égalé la pénétration de Machiavel dans les remarques qu'il a faites sur la clémence de César aux guerres civiles. Mais on voit que sa propre expérience en ces sortes de guerres lui a fourni beaucoup de lumières, pour ces judicieuses observations.

Après l'étude des belles lettres , qui me touche particulièrement , j'aime la science de ces grands jurisconsultes , qui

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. au besoin du prochain , la libéralité donne, la générosité

>liger : la justice, qui devrait entrer en tout, est rejetée

e une fâcheuse ; et la nécessité seulement lui fait donner

le part en nos actions. La nature cherche à se complaire

'.es premières vertus où nous agissons par un mouve-

igréable ; mais elle trouve une secrète violence en celle-

le droit des autres exige ce que nous lievons , et où

lous acquittons plutôt de nos obligations qu'ils ne de-

Qt redevables à nos bienfaits.

^t par une aversion secrète pour la justice qu'on aime

donner que de rendre, et obUger que de reconnaître :

voyons-nous que les persoimes libérales et généreuses

nt pas ordinairement les plus justes. La justice a une

iriré qui gêne , pour être fondée sur un ordre constant

raison , opposé aux impulsions naturelles, dont la libé-

se ressent presque toujours. Il y a je ne sais quoi d1ié-

e dans la grande libéralité , aussi bien que dans la grande

r; et ces deux vertus ont de la conformité, en ce que

"V'mière élève l'âme au-dessus de la considération du bien, e la seconde pousse le courage au delà du ménagement

..I vie. Mais avec ces beaux et généreux mouvements , si .le sont toutes deux bien conduites, l'une deviendra rui? et l'aulTe funeste.

.X qui se trouvent ruinés par quelque accident de la forint plaints d'ordinaire de tout le monde, parce que n malheur dans la condition humaine à quoi tout le est sujet; mais ceux qui tombent dans la misère par ine dissipation s'attirent plus de mépris que de pitié, 'tre l'effet d'nine sottise particulière, dont chacun se xempt par la bonne opinion qu'il a de lui-même. Ajou- •(* \a nature souf&e toujours un peu dans la compas- •n pour se délivrer d'un sentiment douloureux , elle ntre la folie du dissipateur, an lieu de s'arrêter à la vue

"libérable. Toutes choses considérées, c'est assez aux par-

'frs d'être bienfaisants ; encore ne faut-il pas que ce soit

' facilité de naturel qui laisse aller nonchalamment ce

^62 OKUVRCS CHOISIES

qu'on u'a pas la force de retenir. Je méprise une faiblesse (]ue Ton appelle mal à propos libéralité, et ne hais pas moins ces humeurs vaines qui ne font jamais aucun plaisir que pour avoir celui de le dire.

11 y a beaucoup moins d'ingrats qtt*on ne croit, car il y a bien moins de généreux qu'on ne pense. Celui qui tait la grâce qu'il a reijue est un ingrat qui ne la méritait pas; celui qui publie celle qu'il a faite la tourne en injure, montrant le besoin que vous avez eu de lui à votre honte, et le secours qu'il vous a donné par ostentation. J'aime qu'un honnête homme soit un peu délicat à recevoir, et sensible à l'obligation qu'il a reçue ; j'aime que celui qui oblige soit satisfait de la générosité de son action , sans songer à la reconnaissance de ceux qui sont obligés. Quand il attend quelque retour vers lui du bien qu'il fait, ce n'est plus une libéralité, c'est une espèce de trafic que l'esprit d'intérêt a voulu introduire dans les grâces.

Il y a tant de choses à examiner touchant la distribution des bienfaits, que le pluss(\r est de s'en tenir toujours à la justice, consultant la raison également sur les gens à qui l'on donne , et sur ce que Ton peut donner. Mais parmi ceux qui ont dessein même d'être justes , combien y en a-t-il qui ne suivent que l'erreur d'un faux naturel à récompenser et à punir ? Quand on se rend aux insinuations, quand on se laisse gagner aux complaisances, l'amour-propre nous fait voir comme une justice la profusion que nous faisons envers ceux qm nous flattent; et nous récompensons des mesures artificieuses, dont on se sert pour tromper notre jugement et surprendre le faible de notre volonté '.

Ceux-là se trompent plus facilement encore qui font de l'austérité de leur naturel une inclination à la justice. L'envie de punir est ingénieuse en eux à trouver du mal en toutes choses. Les plaisirs leur sont des vices, les erreurs des crimes. Il faudrait se défaire de Thumanité pour se mettre à couvert

' Voir le fraité de Sénètiue De Benejlciis,

DE SAINT-EYBEMOKD. 253

de leur rigueur. Trompés par une fausse opinion de vertu , ils croient châtier un criminel , quand ils se plaisent à tourmenter un misérable.

Si la justice ordonne un grand châtiment ( ce qui est nécessaire quelquefois), elle se proportionne à un grand crime; mais elle n'est ni sévère ni rigoureuse. La sévérité et la rigueur ne sont jamais d'elle, à le bien prendre; elles sont de rhumeur de ceux qui pensent la pratiquer. Comme ces sortes de punitions sont de la justice sans rigueur, le pardon en est aussi en certaines occasions plutôt que de la clémence. Dans une faute d'erreur pardonner est une justice à notre nature défectueuse : Tindulgence qu'on a pour les femmes qui font l'amour est moins une grâce à leur péché qu'une justice à leur faiblesse.

Sur la religion.

Je pourrais descendre à beaucoup d'autres singularités qui regardent la justice; mais il est temps de venir à la religion , dont le soin nous doit occuper avant toutes choses. Cest l'affaire des insensés que de compter sur une vie qui doit Gnir, et qui peut finir à toute heure.

La simple curiosité nous ferait chercher avec soin ce que nous deviendrons après la mort. Nous nous sommes trop chers pour consentir à notre perte tout entière : l'amour propre résiste en secret à l'opmion de notre anéantissement. La volonté nous fournit sans cesse le désir d'être toujours; et l'esprit, intéressé en sa propre conservation, aide ce désir de quelque lumière , dans une chose d'elle-même fort obscure. Cependant le corps , qui se voit mourir sûrement, comme s'il ne voulait pas mourir seul, prête des raisons pour envelopper l'esprit dans sa ruine ; tandis que l'âme s'en fait une pour croire qu'elle peut subsister toujours.

Pour pénétrer dans une chose si cachée , j'ai appelé au secours de mes réflexions les lumières des anciens et des modernes : j'ai voulu lire tout ce qui s'est écrit de l'immortalité de l'âme ; et après l'avoir lu avec attention , la preuve la plus

ST.-ÉVBEMOND. 22

254 ŒUTRES CHOISIES

sensible que J*aie tronvée de Téternité de mon esprit, c*est le désir que j'ai de toujours être.

Je voudrais n'avoir jamais lu les Méditations de M. Des* cartes. L'estime où est parmi nous cet excellent homme m'aurait laissé quelque créance de la démonstration qu'il nous profnet ; mais il m'a paru plus de vanité dans l'assurance qu'il «n -donne que de solidité dans les preuves qu'il en apporte ; et quelque envie que j'aie d^étre convaincu de ses raisons, tout ce que je puis faire en sa faveur et en la mienne, c'est de demeurer dans Tincertitude où j'étais auparavant.

J'ai passé d'une étude métaphysique à l'examen des religions , et retournant à cette antiquité qui m'est si chère , je n'ai vu chez les Grecs et chez les Romains qu'un culte superstitieux d'idolâtres , ou une invention humaine politiquement établie pour bien gouverner les hommes. Il ne m*a pas été difficile de reconnaître l'avantage de la religion chrétienne sur les autres; et tirant de moi tout ce que je puis pour me soumettre respectueusement à la foi de ses mystères^ j'ai laissé goûter à ma raison avec plaisir la plus puro et la plus parfaite morale qui fût jamais.

Dans la diversité des créances qui partagent le christianisme, la vraie catholicité me tient à elle autant par mon élection, si j'avais encore à choisir, que par habitude et par les impressions que j'en ai reçues. Mais cet attachement à ma créance ne m'anime point contre celle des autres , et je n'eus jamais ce zèle indiscret qui nous fait haïr les personnes parce qu'elles ne conviennent pas de sentiment avec nous. L'amourpropre forme ce faux zèle , et une séduction secrète nous fait voir de la charité pour le prochain où il n'y a rien qu'un excès de complaisance pour notre opinion.

Ce que nous appelons aujourd'hui les religions n'est , h le bien prendre, que différence dans la religion , et non pas religion différente. Je me réjouis de croire plus sainement qu'un huguenot-, cependant, au lieu de le haïr pour sa différence d'opinion , il m'est cher de ce qu'il convient de mon principe. Le moyen de convenir à la fin en tout, c'est de se communi-

DE SAINT-ÉYREMOND. 2S&

quer toujours par quelque chose. Vous n'inspirez jamais l'amour de la réunion, si vous n'ôtez la haine de la division auparavant. On peut se rechercher comme sociables, mais onne revient point à des ennemis. La feinte, Fhypocrisie dans la religioa, sont les seules choses qui doivent étce odieuses ; car qui croit de bonne foi quand il croirait mal se rend digne d'être plaint, au lieu de mériter qu'on le persécute. L'aveuglement du corps attire la compassion : que peut avoir celui de l'esprit pour exciter de la haine ? Dans la plus grande tyrannie des anciens, on laissait à l'entendement une pleine liberté de ses lumières, et il y a des nations aujourd'hui parmi les chrétiens où Ton impose la loi de se persuader ce qu'on ne peut croire l Selon mon sentiment chacun doit être libre dans sa créance , pourvu qu'elle n'aille pas à exciter des factions qui puissent troubler la tranquillité publique. Les temples sont du droit des souverains , ils s'ouvrent et se ferment comme il leur plaît ; mais notre coeur en est un secret, où il nous est permis d'adorer leur maître ' .

Outre la différence de doctrine en certains points affectée à chaque religion , je trouve qu'elles ont toutes comme un esprit particulier qui les distingue. Celui de la catholicité va singulièrement à aimer Dieu , et à faire de bonnes œuvres. Nous regardons ce premier être comme un objet souverainement aimable , et les âmes tendres sont touchées des douces et agréables impressions qu'il fait sur elles. Les bonnes œuvres suivent nécessairement ce principe ; car si l'amour se forme au dedans , il fait agir au dehors, et nous oblige à mettre tout en usage pour plaire à ce que nous aimons. Ce qu'il y a seulement à craindre , c'est que la source de cet amour, qui est dans le cœur, ne soit altérée par le mélange de quelque passion toute humaine. Il est à craindre aussi que, au lieu d'obéir «^ Dieu en ce qu'il ordonne, nous tirions de notre fantaisie des manières de le servir qui nous plaisent. Mais si cet amour n une pureté véritable, rien au monde ne fait goûter une plus

* 11 est impussible d'eiposor pliis heureusement les priuci|>cs sur leiti|ueLs leiKMc la toi^iraiicc religieuse.

véritable douceur. La joie intérieure des âmes dévotes vient d'une assurance secrète qu'elles pensent avoir d'être agréables n Dieu; et les vraies inortiflcations, les saintes austérités sont d'amoureux sacriGces d'elles-mêmes.

La religion réformée dépouille les hommes de toute confiance au mérite. Le sentiment de la prédestination ^ dont elle se dégoûte , et qu'elle n'oserait quitter pour ne se démentir pas , laisse une âme languissante ^ sans affection et sans mouvement , sous prétexte de tout attendre du ciel avec soumission ; die ne cherche pas à plaire , eUe se contente d'obéir, et dans un culte exact et commun elle fait dieu l'objet de sa régularité plutôt que de son amour. Pour tenir la religion dans sa pureté, les calvinistes veulent réformer tout ce qui paraît humain ; mais souvent ils retranchent trop de ce qui s'adresse à Dieu , pour vouloir trop retrancher de ce qui part de l'homme. Le dégoût de nos cérémonies les fait travailler à se rendre plus purs que nous. Il est vrai qu'étant arrivés à cette pureté trop sèche et trop nue, ils ne se trouvent pas eux-mêmes assez dévots; et les-personnes pieuses parmi eux se font un esprit particulier qui leur semble surnaturel, dégoûtées qu'elles sont d'une régularité qui leur parait trop commune.

Il y a deux sortes d'esprits en matière de religion : les uns vont à augmenter les choses établies, les autres à en retrancher toujours. Si Ton suit les premiers , il y a danger de donner à la religion trop d'extérieur, et de la couvrir de certains dehors qui n'en laissent pas voir le fond véritable ; si on s'attache aux derniers , le péril est qu'après avoir retranché tout ce qui est superflu , on ne vienne à retrancher la religion ellemême. La catholique pourrait avoir un peu moms de choses extérieures; mais rien n'empêche les gens éclairés de la connaître telle qu'elle est sous ces dehors. La réformée n'en a pas assez ; et son culte, trop ordinaire, ne se distingue pas autant qu'il faut des autres occupations de la vie. Aux lieux où elle n'est pas tout à fait permise, la difficulté empêche le dégoût, la dispute forme une chaleur qui l'anime; où elle est la maî-

DB SÂINT-SVREMOIfD. 2â7

tresse elle produit 'seulement Texactitude du devoir, comme ferait le gouvernement politique , ou quelque autre obligation.

Pour les bonne mœurs , elles ne sont chez les huguenots que des effets de leur foi et des suites de leur créance. Nous demeurons d'accord que tous les chrétiens sont obligés à bien croire et à bien vivre; mais la manière de nous exprir mer sur ce point est différente; et quand ils disetat que les bonnes œuvres sont deâ œuvres mortes sans la foi, nous disons que la foi sans les bonnes œuvres est une foi morte.

Le ministre Morus avait accoutumé de dire parmi ses amis « que son Église avait quelque chose de trop dur dans son opinion, et qu'il conseillait de ne lire jamais les épitres de saint Paul, sans finir par celle de saint Jacques, de peur, disait-il , que la chaleur de saint Paul contre le mérite des bonnes œuvres ne nous inspirât insensiblement quelque langueur à les pratiquer. «

On pourrait dire, à mon avis, que saint Pierre et saint Jacques avaient eu raison de prêcher à des gens aussi corrompus qu'étaient les Jui& la nécessité des bonnes œuvres , car c'était leur prescrire ce qui leur manquait, et dont ils pouvaient se sentir convaincus eux-mêmes ; mais ces apôtres auraient peu avancé leur ministère par le discours de la grâce avec un peuple qui pensait avoir plus de foi que tout le reste du monde, avec un peuple qui avait vu les miracles faits en sa faveur, et qui avait éprouvé mille fols Jes assistances visibles d'un Dieu.

Saint Paul n'agissait pas moins sagement avec les gentils, étant certam qu'il eût converti peu de gens à Jésus-Christ par fe discours àês bonnes œuvres. Les gentils étaient justes et tempérants; ils avaient de l'intégrité et de l'innocence, ils étaient fermes et constants, jusques à mourir pour la patrie. Leur prêcher les bonnes œuvres , c'était faire comme les philosophes, qui leur enseignaient à bien vivre. La morale de Jésus>Christ était phis pure , je l'avoue ; mais elle n'avait rien qui pût faire assez d'impression sur leurs esprits. Il fallait

leur prêcher la nécessité de la grâce , et anéantir autant qu'on pouvait la conGance qu'ils avaient en leur vertu.

Il me semble que depuis la réformatiou , dont le désordre des gens d'Église a été le prétexte ou le sujet, il me semble , dis-je, que depuis ce temps-là on a voulu faire rouler le christianisme sur la doctrine des créances. Ceux qui ont établi la réformation ont accusé nos scandales et nos vices, et aujourd'hui nous* faisons valoir contre eux les bonnes œuvres. Les mêmes qui nous reprochaient de vivre mal ne veulent tirer avantage présentement que de Timagination qu'ils ont de bien croire. Nous confessons la nécessité de la créance, mais la charité a été ordonnée par Jésus-Christ; et la doctrine des mystères n'a été bien établie que longtemps après sa mort. Lui-même. n'a pas expliqué si nettement ce qu'il était que ce qu'il a voulu : d'où l'on peut conclure qu'il a mieux aimé se faire obéir que de se laisser connaître. La foi est obscure , la loi est nettement exprimée. Ce que nous sommes obligés de croire est au-dessus de notre intelligence ; ce que nous avons à faire est de la portée de tout k monde. £n un mot , Dieu nous donne assez de lumières pour bien agir : nous en voulons pour savoir trop, et, au lieu de nous en tenir à ce qu'il nous découvre , nous voulons pénétrer dans ce qu'il nous cache.

Je sais que la contemplation des choses divines fait quelquefois un heureux détachement de celles du monde ; mais souvent ce n'est que pure spéculation et l'effet d'un vice fort naturel et fort humain. L'esprit intempérant dans le désir de savoir se porte à ce qui est au-dessus de la nature^ et cherche ce qu'il y a de plus secret en son auteur, moins pour l'adorer que par une vaine curiosité de tout connaître. Ce vice est bientôt suivi d'un autre : la curiosité fait naître la présomption, et aussi hardis à définir qu'indiscrets à rechercher, nous établissons une science comme assurée de choses qu'il nous est impossible même de concevoir. Tel est le méchant usage de l'entendement et de la volonté. Nous aspirons ambitieusement à tout COU) prendre , et nous ne le pouvons pas nous pou-

DE SAINT-EVRKMOND. 250

vons religieusement tout observer, et nous ne le voulons point Soyons justes, charitables, patients par le principe de notre religion , nous connaîtrons et nous obéirons tout ensemble.

Je laisse à nos savants à confondre les erreurs des calvinistes, et il me sufût d'être persuadé que nous avons les sentiments les plus sains. Mais , à le bien prendre, j'ose dire que Tesprit des deux religions est fondé indifféremment sur de bons principes , selon que Tune e-nvisage la pratique du bien plus étendue , et que Tautre se fait une règle plus précise d'éviter le mal. La catholique a pour Dieu une volonté agissante et une industrie amoureuse, qui. cherche éternellement quelque secret de lui plaire. La huguenote, toute eu circonspection et en respect, n'ose passer au delà du précepte qui lui est connu , de peur que des nouveautés imaginées ne viennent à donner trop de crédit à la fantaisie.

Le moyen de nous réunir n*est pas de disputer toujours sur la doctrine. Ccunme les raisonnements sont infinis , les controverses dureront autant que le genre humain qui les Élit; mais si, laissant toutes les disputes qui entretiennent Taigreor, nous remontons sans passion à cet esprit particulier qui nous distingue , il ne sera pas impossible d'en former un général qui nous réunisse.

Que nos catholiques fixent ce ^èle inquiet qui les fait un peu trop agir d'eux-mêmes ; que les huguenots sortent de leur régularité paresseuse , et animent leur langueur sans rien perdre de leur soumission à la Providence. Faisons quelque chose de moins .en leur faveur; qu'ils fassent quelque chose de plus pour l'amour de nous. Alors, sans songer au libre arbitre ni a la prédestination, il se formera insensiblement une véritable règle pour nos actions , qui sera suivie de celle de nos sentiments.

Quand nous serons parvenus à la réconciliation de la volonté sur le bon usage de la vie, elle produira bientôt celle de l'entendement sur l'intelligence de la doctrine. l<^isons tant <jîi<' de bien agir ensemble , et nous ne croirons pas louglcn)pi béi^aréiuent

260 GEUYRES CHOISIES

Je conclus de ce petit discours que c^est un mauvais moyen pour convertir les hommes que de les attaquer par la jalousie de l'esprit. Un homme défend ses lumières, ou comme vraies, ou comme siennes ' , ^ <1^ quelque façon que ce soit il forme cent oppositions contre celui qui le veut convaincre. La nature donnant à cfaacim son propre sens parait Ty avoir attaché avec unesecrète et amoureuse complaisance. L'homme peut se soumettre à la volonté d'autrui, tout libre qu*il est, il peut s'avouer inférieur en courage et en vertu ; mais il a honte de se confesser assujetti au sen^d'un autre : sa répugnance la plus naturelle est de ne reconnaître en qui que ce soit une supériorité de raison.

Notre premier avantage, c'est d'être nés raisonnables : notre première jalousie c'est de voir que d'autres veuillent l'être plus que nous. Si nous prenons garde aux anciennes conversions qui se sont faites ^ nous trouverons que les âmes ont été touchées et les entendements peu convaincus. Cest dans le cœur que se forme la première disposition à recevoir les vérités chrétiennes. Aux choses qui sont purement de la nature, c'est à l'esprit de concevoir, et sa connaissance précède l'attachement aux objets : aux surnaturelles , l'âme s*y prend , s'y affectionne , s'y attache, s'y unît, sans que nous les puissions comprendre.

Dieu a mieux préparé nos coeurs à llmpressionde sa grâce, que nos entendements à celle de sa lumière. Son immensité confond notre petite intelligence : sa beauté a p(us de rapport à notre amour. II y a je ne sais quoi au fond de notre âme qui se meut secrètement pour un Dieu que nous ne pouvons connaître; et de là vient que pour travailler à la conversion des hommes il nous faut établir avec eux la douceur de quelque commerce où nous puissions leur inspirer nos mouvements, car dans une dispute de religion l'esprit s'efforce en vain de faire voir ce qu'il ne voit pas , mais dans une habitude douce et pieuse il est aisé à Tâme de faire sentir ce qu'elle sent.

' Pensée de Montaigne.

DE SAINT-EVBEMOND. 26f

A bieu considérer la religion chrétienne , on dirait que Dieu a voulu la dérober aux lumières de notre esprit pour la tourner sur les mouvements de notre cœur. Aimer Dieu et son prochain la comprend toute , selon saint Paul ; et qu'est-ce autre chose que nous demander la disposition de notre cœur, tant à l'égard de Dieu qu'à celui des hommes ? C'est nous obliger proprement à vouloir faire par les tendresses de l'amour ce que la politique nous ordonne avec la rigueur des lois, et ce que la morale nous prescrit par -un ordre austère de la raison.

La charité nous fait! assister et secourir, quand la justice nous défend de faire injure, et celle-ci empêche l'oppression avec peine, quand celle-là procure avec plaisir le soulagement. Avec les vrais sentiments que notre religion nous inspire, il n'y a point d'infidèles dans l'amitié, il n'y a point d'ingrats. dans les bienfaits. Avec ses bons sentiments un coBur aime innocemment les objets que Dieu a rendus aimables , et ce qu'il y a d'innocent en nos amoun^ est ce qu'il y a de plus doux et de plus tendre.

Que les personnes grossières et sensuelles se plaignent de notre religion pour la contrainte qu'elle leur donne, les gens délicats ont à se louer de ce qu'elle leur épargne les dégodts et les repentirs. Plus étendue que la philosophie voluptueuse dans la science des plaisirs, plus sage que la philosophie austère dans la science des mœurs , elle épure notre goût pour la délicatesse et nos sentiments pour l'innocence. Regardez l'homme dans la société civile : si la justice lui est nécessaire, vous verrez qu'elle lui est rigoureuse. Dans le pur état de la nature , sa liberté aura quelque chose de farouche; et s'il se gouverne par la morale , sa propre raison aura de l'austérité. Toutes les autres religions remuent dans le fond de son âme des sentiments qui l'agitent et des passions qui le troublent. Elles soulèvent contre la nature des craintes superstitieuses ou des zèles furieux , tantôt pour sacrifier ses enfimts , comme Agamemnon, tantôt pour se dévouer soi-même, comme Décie. La seule religion chrétienne apaise ce qu'il y a d'inquiet^

elle adoucit ce qu'il y a de féroce ; elle emploie ce que nous avons de tendre en nos mouvements, non-seulement avec nos amis et avec nos proches , mais avec les indifférents , et en faveur même de nos ennemis.

Voilà quelle est la fin de la religion chrétienne, et quel en était autrefois Tusage. Si on en voit d'autres effets aujourd'hui, c'est que nous lui avons fait perdre les droits qu'elle avait sur notre cœur, pour en faire usurper à nos imaginations sur elle. De là est venue la division des esprits sur la créance , au lieu de l'union des volontés sur les bonnes œuvres , en sorte que ce qui devrait être un lien dé charité entre les hom- ]nes n'est plus que la matière de leurs contestations, de leurs jalousies , et de leurs aigreurs.

De la diversité des opinions on a vu naître celle des partis , et l'attachement des partis a produit les persécutions et les guerres. Des raillions d'hommes ont péri à contester de quelle manière on prenait au sacrement ce qu'on demeurait d'accord d'y prendra. C'est un mal qui dure encore et qui durera toujours, jusqu'à ce que la religion repasse de la curiosité de nos esprits à la tendresse de nos cœurs, et que rebutée de la folle présomption de nos lumières, elle aille retrouver les doux mouvements de notre amour.

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