CONVERSATION DU DUC DE CANDALE AVEC M. DE SAINT-ÉVREMOND
Je ne prétends pas entretenir le public de ce qui me regarde. Il importe peu aux hommes de savoir mes affaires et mes disgrâces; mais on ne saurait trouver mauvais sans chagrin que je fasse réflexion sur ma vie passée , et que je détourne mon esprit de quelques fâcheuses considérations sur des pensées un peu moins désagréables. Cependant , comme il est ridicule de parler toujours de soi, fût-ce à soi-même, phiisieurs personnes de grand mérite seront mêlées dans ce dis> cours , qui me fera trouver plus de douceur qu'aucune con-
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versation ne m'en peiit donner, depuis que j'ai perdu celle de M. d'Aubigny ».
A la prison de M. le Prince ' , j'avais un fort grand commerce avec M. de Candate. Les plaisirs l'avaient fait naître , et il était entretenu par de simples agréments , sans dessein et sans intérêt. Il avait vécu auparavant dans une étroite amitié avec Moret ^ et le chevalier de la Vieuville ; et Vineuil avait donné à cette union le nom de Ligue , par une espèce de ridicule , qu'elle méritait assez. £n effet , ils avaient mille secrets de bagatelles; ils faisaient des mystères de rien , et se retiraient en particulier dix fois le jour, sans aucun plaisir d'être ensemble que celui d'être séparés des autres. Je ne laissais pas d'être de leur société , mais jamais de leur confidence , laquelle se rompit à la fin sans aucun sujet de brouillerie entre eux-mêmes.
M. de Vardes en s'en allant à l'armée avait laisssé à Paris une maîtresse aussi aimable que femme du monde 4; mais elle avait été aimée et avait aimé, et comme sa tendresse s'était épuisée dans ses premières amours , elle n'avait plus de passion véritable : ses affaires n'étaient plus qu'un intérêt de galanterie , qu'elle conduisait avec un grand art , d'autant plus qu'elle paraissait naturelle , et faisait passer la facilité de son esprit pour une naïveté de sentiments. Son histoire étant connue , elle ne prenait pas le parti de faire la prude impudemment; mais elle tournait une vie de peu d'éclat, où elle se voyait réduite , en une vie retirée , et ménageait avec beaucoup de dessein une fausse négligence. Elle n'allait pas au Louvre disputer un galant contre ces jeunes beautés qui fout tout le bruit dans le monde : elle savait l'en tirer nsifc tairem, et n'avait pas moins d'industrie |K)ur le cuiiservir «ju'illtf t^n avait eu pour se l'acquérir. Un iimpUj mnnmi'M dt: Umnséance ne lui eût pas été permis «v«^; um tanmiM im^i ^f^i
^ M. d'Aubigny moerut en 1669.
' En 1650.
» Le comte de Moret, fr(irc aine du marquis de Vard««/
* Madame de Saint- Loup.
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peu aimable ; et une amitié ordinaire avec les hommes se reprochait, comme une tendresse dérobée à son amour. Les plaisirs particuliers lui faisaient craindre un attachement : elle appréhendait d*étre oubliée dans les divertissements de la foule; surtout elle criait contre les repas du commandeur ' , où Ton respirait certain air de liberté , ennemi des passions délicates; enfin, si elle n'avait tous vos soins, elle se plaignait d'être abandonnée ; et parce qu'elle se disait tout à vous, elle voulait que vous fussiez tout à elle.
M. de Vardes absent ne put maintenir longtemps une maîtresse de cette humeur. Elle se rendit à la vue du jeune M. de Caudale ; encore dit-on que ses desseins avaient prévenu l'impression que fiiit la présence , et qu'elle avait songé à se le mettre entre les mains avant que de le connaître. M. de Vardes fut sensible à ce changement, comme à la perte d'un plaisir qui lui était fort cher; mais en honnête homme il ne s'en fit pas une affaire, et il regarda M. de Candale avec le dépit d'un rival , sans jamais y mêler la haine d'un ennemi.
Moret, dont la gravité représentait l'honneur en toutes choses, se tint offensé en la personne de son frère , et prit pour un véritable affront ce que l'intéressé avait reçu comme un simple déplaisir. Ses plaintes furent d'abord assez fières : les voyant mal reçues dans le monde, il changea de discours sans changer de procédé. 11 se disait malheureux de n'avoir pu s'attirer les égards d*une personne pour laquelle il avait eu tant de considération toute sa vie; il disait que M. de Caudale était peu à plaindre , qu'il trouverait des amis plus dignes de son amitié ; et qu'avec beaucoup de déplaisir il se voyait obligé d'en chercher d'autres sur lesquels il pût faire plus de fondement. C'était le langage qu'il tenait à tout le monde; avec une &usse modestie qui marque plus la bonne opinion qu'on a de soi, que ne ferait une présomption légèrement déclarée. Pour le chevalier de la Yieuville, il
I De SouvFé.
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se tint désobligé , aussitôt que Moret pensa Tétre , et tant pour lui plaire que pat la vivacité de son naturel , il anima les reproches un peu davantage.
Je voyais M. de Gandale à rordinaîre; et eomme il lui fallait toujours quelque confident, je le devins aussitôt de ses plaintes sur le procédé de ces messieurs, et peu de temps après de sa passion pour madame de Saint-Loup. Dans la chaleur de cette nouvelle confidence, il ne pouvait se passer de moi, pour me confier en secret de petites choses, fort chères aux amants et très-indifférentes à ceux qui sont obligés de les écouter. Je les recevais comme des mystères, et les sentais comme des bagatelles importunes. Mais son humeur était agréable, je trouvais son procédé obligeant, et il avait un air si noble en toute sa personne, que je prenais plaisir à le regarder au même temps que j'en avais peu à l'entendre. Jusque là je n'avais pas eu le moindre dessein dans son commerce. Quand je me vis maître de son esprit , si je l'ose dire, je pensai que je ne ferais pas mal de ménager une personne qui devait être un jour fort considérable. Alors je me fis une étude particulière de le bien connaître, et n'oubliai rien pour le prendre par tous les endroits où il pouvait être sensible. Je louais sa maltresse sans trahir mes sentiments, car elle me paraissait fort aimable; et je blâmais le procédé de Moret et du chevalier de la Vieuville, qui , selon mon sens, n'avaient aucune raison.
Il y a des insinuations honnêtes dont le moins artificieux se peut servir ; il y a des complaisances aussi éloignées de l'adulation que de la rudesse. Comme M. de Caudale avait l'âme passionnée , je mêlais dans nos entretiens ce que je connaissais de plus tendre. La douceur de son esprit faisait une certaine délicatesse , et de cette petite délicatesse il se formait assez de discernement pour les choses qui n'avaient pas besoin d'être approfondies. Outre le naturel, il y tournait son esprit par étude, et par étude je lui fournissais des sujets où il pouvait employer cette espèce de lumière. Ainsi nous nous séparions sans aucun de ces dégoûts qui commen-
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cent h la fin des conversations ; et content de moi, ponr rêtre de lui, il augmentait son amitié à mesure qa'il se plaisait davantage.
Ceux qui cherchent de la docilité dans les esprits établissent rarement \ù supériorité du leur sans faire sentir avec cliagrin une humeur impérieuse. Le mérite ne fait pas toujours des impressions sur les plus honnêtes gens ; chacun est jaloux du sien, jusqu'à ne pouvoir souffrir aisément celui d'un autre. Une complaisance mutuelle concilie ordinairement les volontés. Pïéanmoius, comme on donne autant par là qu'on reçoit, le plaisir d*étre flatté se paye chèrement quelquefois, par la peine qu'on se fait à flatter un autre. Mais qui veut bien se rendre approbateur, et ne se soucie pas d'être approuvé , celui-là oblige à mon avis doublement ; il oblige de la louange qu'il donne, et de l'approbation dont il dispense. C*est un grand secret , dans la familiarité d'un commerce, de tourner les hommes autant qu'on le peut honnêtement à leur amour-propre. Quqnd ou sait lés chercher à propos, et leur fiiire trouver en eux des talents dont ils n'avaient pas l'usage, ils nous savent gré de la joie secrète qu'ils sentent de ce mérite découvert, et peuvent d'autant moins se passer de nous , qu'ils en ont besoin pour être agréablement avec eux-mêmes.
Peut-être ai-je tort de quitter des choses particulières pour m'étendre sur des observations générales. J'y serais plus scrupuleux si j'avais a entretenir le public d'affaires de grande considération. Comme je ne parle qu'à moi seul sur une matière peu importante , je pratique à mon égard ce que j'ai fait à celui d'un autre ; et ne cherchant qu'à me plaire , je suis ingénieux à tirer de mon esprit des pensées qui me contentent. Je veux donc me laisser aller à ma fantaisie, pourvu (pie ma fantaisie n'aille pas tout à fait à l'extravagance , car il faut éviter le dérèglement aussi bien que la contrainte ; et pour revenir à quelque sorte de régularité, je reprends la narration que j'ai commencée.
La première chose que fit la cour à la détention de M. le
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Prinoe fat d'alto en Normandie pour en duisser ma> dame de Longueville et ôter aux créatures de sa maison les gouvernements qui étaient entre leurs mains. Je fis le voyage de M. de Candale, et deux jours entiers d'un temps et d'un chemin assez âcfaeux nous eûmes une conversation presque continue , et assez agréable , pour être fort variée.
Après nous être épuisés à parler de sa passion » de celle de quelques autres , et indifféremment de tous les plaisirs, nous vînmes à tomber insensiblement sur le misérable état où se trouvait M. le Prince , avec tant de gloire et après tant de grandeur. Je lui dis a qu'un prince si grand et si malheureux devait être plaint de tout le monde ; que sa conduite^ à la vérité , avait été peu respectueuse pour la reine et un peu fâcheuse pour M. le cardinal , mais que c'étaient des fautes à l'égard de la cour, et non pas des crimes, contre l'État capables de faire oublier les services importants qu'il avait rendus; que ses services avaient soutenu M. le cardinal, et assuré le pouvoir dont son éminence venait de se servir pour le perdre; que la France eût peut-être succombé au commencement de la régence sans la bataille de Rocroy, qu'il avait gagnée; que la cour avait fait toutes lc« Cautes sans lui après la bataille de Lena , et ne s^était sauvée que par lui dans la guerre de Paris; qu^après avoir si f;ien servi, il n'avait fait que déplaire par rimpétoosité d^ane humeur dont il n'avait pu être le maître, mais que tom %(^ desseins et ses actions allaient pleinement an tentée du roi et à la grandeur du royaume. Je ne sais pas , a/iOtaf-je , ce que la cour gagnera par sa prison ; maïA je sais bien ^e k<; Espagnols ne pouvaient rien souhaiter de plu^^ favorable. »
« Je suis obligé, dit M« de Ondale, je %un (fhWuf /' M h Prince, de mille honnét«t«s qui) a eu^^ y^nt rnoi, mafl^'< son chagrin eootre M d'feperoo», mon per<^, l';w W pf.Tjf-Zv^ un peu plus sensible que jf; ne d^.^^ii a 6^ oJ/hi^; tioT/^ >/ légères, et je n'i^ore point qu'on m:% ;>."/*aî^, df, nf yrf\(f pas assez de part iut \(i>fi'*:> 'V ka rr.^vv f7f Tmk /'f»s rî»^ cours ne m'ont ia& tm^f^x d **r^ y^r- i^r .f-ur . et se? 'i>s
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grAces ue m*en empêchent pas encore; mais dans rattache-* ment que j*ai à la cour , je ne puis donner qu'une douleur secrète à ses malheurs , inutile pour lui en l'état qu'il est , et ruineuse pour moi ^ si je le fais paraître. »
« Voilà, repris-je, les sentiments d'un fort honnête homme» et que je trouve d'autant plus généreux , que la prison de MM. les princes est la chose la plus avantageuse que vous puissiez désirer. Je vous regarde aujourd'hui comme le plus considérable homme de France , si vous voulez l'être. On vient de mettre nos princes du sang au bois de Vincennes , dont apparemment ils ne sortiront pas si tôt. M. de Turenne et 1^1. de Bouillon se sont éloignés pour les servir. M. de Nemours n*est de rien , tout honnête homme qu'il est , et ne sait présentement quel parti prendre. M. de Guise est pri* aonnier*en Espagne : tout le reste de nos grands seigneurs est suspect, ou négligé de M. le cardinal. Dans la situation où sont les choses , si vous ne savez pas faire valoir la considération de vos établissements et les bonnes qualités de votre personne , ne rejetez rien sur la fortune , qui vous sert si bien ; prenez-vous-en à vous seul , car c'est vous qui manquerez h vous-même. »
Il m'écouta avec la plus grande attention du monde, et, plus touché de mon discours que je ne me l'étais imaginé, il me remercia avec chaleur des ouvertures que je lui avais données. Il me dit bonnement que la jeunesse et les plaisirs l'avaient empêché de s'appliquer à rien de sérieux jusque là ; mais qu'il était résolu de quitter son inutilité, et de mettre tout en usage pour se donner de la considération. « Je vais vous faire une confldence, poursuivit-il , que je n'ai jamais faite à personne : vous ne sauriez croire l'inclination que M. le cardinal a pour moi. Vous savez qu'il a quelque dessein de me faire épouser une de ses nièces , et l'on croira aisément que sa bonne volonté est fondée sur le projet de cette alliance : j'y en attribue moi-même une partie; mais je ne m'y connais point, ou il a pour moi quelque faible. Je vous confierai encore un plus grand secret , c'est que je ne me sens
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aucune amitié pour lui , et à vous parler nettement , j'ai le cœur aussi dur pour son éminence , que son éminence le saurait avoir pour le reste des courtisans. *
« J'aimerais beaucoup mieux, lui dis je, que vous eussiez quelque tendresse ; car il sera difficile que vos véritables sentiments échappent à sa pénétration. Si vous m'en croyez, vous le verrez rarement en particulier; et lorsque vous y serez obligé, entretenez le de votre dévouement en général , sans vous laisser conduire dans un détail curieux , qui lui donne le loisir de vous examiner et la facilité de vous connaître. Quand le roi et la reine seront chez lui , quand il cherchera à se divertir avec ses courtisans ordinaires , ne manquez jamais de vous y trouver; et là, par toutes sortes de complaisances et d'agréments , tâchez d'entretenir une amitié qu'il est assez disposé à entretenir de lui-même. S'il était d'humeur à se faire un vrai favori , sa familiarité vous serait avantageuse ; mais sa bonne volonté ne pouvant être si pure qu*il n'y entre du dessein , un grand commerce lui fera découvrir tous vos faibles avant que vous ayez trouvé le moindre des siens. Quelque dissimulation qu'un homme de votre âge puisse avoir , ce ne lui est pas un petit malheur d'avoir à sou^rir les observations d'un vieux ministre , supérieur par l'avantage du poste et par celui de l'expérience. Croyez-moi , monsieur, il est dangereux de voir trop souvent un habile homme , quand la différence et souvent la contrariété des intérêts ne permet pas de s'y fier. Si cette maxime peut être reçue chez les autres nations , elle est comme infaillible dans la nôtre , où la pénétration pour découvrir va plus loin que la dissimulation pour se cacher. Ne présumez donc pas de pouvoir combattre M. le cardinal par son art, ni de faire contester vos finesses avec les siennes. Contentez-vous de ménager vos agréments avec beaucoup de conduite , et laissez agir son inclination. L'inclination est un mouvement agréable, qui nous est d'autant plus cher qu'il nous semble purement nôtre. Il naît dans le fond de nos tendresses , et s'y entretient mollement avec plaisir : en quoi il diffère de Tes-
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time, laquelle est reçue comme une chose étrangère, une cbose qui ne s'établit et ne se maintient point en nous par la faveur de nos sentiments , mais par la justice que nous som mes obligés de rendre aux personnes vertueuses.
« Nous allons tomber dans un temps où apparemment M. le cardinal aura besoin de ses serviteurs. Il faut vous faire considérer comme un homme utile , après vous être fait aimer comme une personne agréable. Le moyen d'être tout à fait bien avec lui , c'est de remplir ses vues d'intérêt., aussi bien que les sentiments de son affection , et c'est ce que vous ferez infailliblement , en lui promettant une grande considération que vous vous serez donnée. Elle ne vous manquera pas si vous vous éloignez de la conduite de M. d'Épernon, sans vous éloigner de ses intérêts , qui doivent toujours être les vôtres. Heureusement la nature vous a donné une humeur trop opposée à la sienne. Il n'y a rien de si contraire que la douceur de votre esprit et l'austérité du sien , que votre complaisance et ses chagrins, que vos insinuations et sa llerté. Laissez donc aller à votre naturel presque en toutes choses; mais donnez-vous garde de prendre sans y penser les senti- . ments d'une fausse gloire. On démêle mal aisément la fausse d'avec la véritable ; une hauteur mal entendue passe pour une grandeur d'âme , et trop sensible à ce qui vient de la qualité, on est moins animé qu'on ne doit pout les grandes choses. Voici le portrait de M. d'Épernon, si je ne me trompé. Dans le respect qu'il exige , dans les devoirs qu'on lui rend , il oubliera ce qu'on doit au gouverneur et au colonel ', pourvu qu'on rende à M. d'Épernon ce qu'on ne lui doit pas. Je ne dis point que la distinction ne doive être agréable aux personnes de grande qualité , mais il faut se l'attirer , et non pas se la faire présomptueusemenVsoi-mérae.
« Il serait honteux de laisser perdre les choses établies par le mérite et par le crédit de ses prédécesseurs : on ne saurait avoir trop de fermeté à maintenir ces sortes de droits , quand
• Le duc tVEpet non étuit alorb gouveiucur tic Gu> cime vi colonel gjénécal de rinfoiitcric.
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la possession est laissée ; mais il n'en va pas ainsi en des prétentions nouvelles^' qui doivent être établies par délicatesse et par douceur^ avant que d'être aperçues. C'est là qu'il vous fautaller adroitement aux autres, pour les faire venir insensiblement à vous , et au lieu de prendre avec fierté ce qu*on peut refuser avec justice. Un habile homme emploie toute son industrie à se faire donner ce qu'il ne demande pas.
« Soyez honnête, officieux, libéral; que chacun trouve chez vous sa commodité et son plaisir , on vous portera volontairement ce que vous exigerez sans sUccès par une hauteur affectée. Personne n'est blessé du respect qu'il veut bien rendre , parce qu'il peut ne le rendre pas et qu'il pense donner des marques de son devoir. La jalousie de la liberté est commune à tous les hommes ; mais diverses gens la font conâster en dive)rses choses. Les uns rejettent toute supériorité , le choix des supérieurs tient lieu de liberté à quelques autres. Le Français particulièrement est de cette humeur : impatient de votre autorité et de sa franchise , il ne saurait recevoir de maîtres sans chagrin ni demeurer le sien sans dégoût : ennuyé de sa propre possession, il cherche à se donner , et trop content de la disposition de sa volonté , il s'assujettit avec plaisir, si on lui laisse faire sa dépendance. C'est h peu près; notre naturel que vous devez consulter plutôt que le vôtre dans la conduite que vous avez à tenir.
« Il y a deux choses parmi nous qui apportent des disthictions fort considérables, la faveur du roi déclarée et un grand mérite à la guerre bien reconnu. La faveur, qui ne diminue rien en Espagne de la jalousie des rangs , lève bien des contestations en France, où chacun se laisse conduire purement à l'intérêt , sous prétexte d'honorer la confiance ou l'inclination du prince. Les plus corrompus , dont le nombre est grand , portent leur servitude où ils croient trouver leur fortune , et ceux qui s'abandonnent le moins ne laissent pas de se faire un mérite de leur souplesse. On voit bien quelques faux généreux qui mettent ridiculemout leur honneur à nu'priser les ministres , on voit des esprits rudes qui pensent être
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fermes ; mais il est peu de gens habiles et honoétes qui sachent conserver de la dignité en ménageant leurs afifaîres. A le bien prendre, tout cède à nos favoris, si la cour ne sort pas de sa situation ordinaire. Pour le mérite de la guerre, il apporte une considération fort grande, et quand on a commandé dignement de grosses armées, il reste une impression de cette autorité qui se conserve dans la cour même. On honore avec plaisir un général qui a fait acquérir de riionneur;ceux même qui en ont le moins acquis se souviennent agréablement des Daitigues dans la mollesse. On s'entretient des actions passées dans Finutilité présente , on rappelle la mémoire du péril dans la sûreté ; Fimage de la guerre enûn ne se présente point dans la paix sans un souvenir du commandement qu'on a exercé sur nous , et de Tobéissance que nous avons rendue. C'est à ce mérite de Ja guerre que Tambition vous doit pousser, c'est là que vous devez appliquer tous vos soins , pour arriver quelque jour au commandement des armées. Un emploi si noble et si glorieux égale les sujets aux souverains dans l'autorité ; et comme il £sut quelquefois d'un particulier un conquérant, il peut faire du prince le mieux établi le dernier des misérables , s'il néglige une vertu nécessaire à soutenir sa fortune. Lorsque vous aurez bien réglé votre conduite pour la cour, et animé votre ambition pour la guerre, il vous restera encore à vous donner des amis dont la réputation bien, établie puisse contribuer à la vôtre , et qui fassent valoir votre application nouvelle quand vous vous donnerez plus de mouvement.
« De tous les hommes que je connais, il n'y en a point avec qui je vous souhaite un commerce plus particulier qu'avec M. de Palluau ', et avec M. de Miossens *. La grande liaison que j'ai avec l'un et l'autre pourrait vous rendre suspect le bien que j'en dis toujours ; mais ne craignez pas en cela de
* Philippe de Giérembaut , comte de Palluau , fait niart^chal de France en 4085. n mourut en 4665.
^ César Pliœbus d'Albret, comte de Miossens, fait maréclioL de France en 1635, et mort en 4676.
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déférer à mon sentiment, et croyez qu'on trouve mal aisément de si honnêtes gens qu'eux dans le monde. J'avoue pourtant que Tamitié de M. le marquis de Créqui ■ me semble préférable à toute autre : sa chaleur pour ses amis, si vive et si animée , sa fidélité si pure et si nette , me la font estimer infiniment. D'ailleurs, son ambition , son courage , son génie pour la guerre , un esprit universel , qui s'étend à tout , ajoutent à l'amitié une considération fort particulière. Ou lui peut donner sans faveur ce bel éloge qu'on donnait à un ancien : Ita ut ad id unum natus esse vider etur quod aggredereiur. Quand son choix le détermina à sa profession , la nature Tavait préparé à toutes , capable de cent choses différentes , aussi propre à ce qui regarde le métier des autres qu'à ce qui touche le sien. Il pourrait se donner de la réputation par les lettres , s'il ne la voulait toute par les armes. Une gloire ambitieuse ne souffre point les petites vanités ; mais il n'en est pas moins curieux , et cherchant dans une étude secrète le plaisir particulier de s'instruire , il joint à l'avantage de savoir beaucoup le mérite de cacher discrètement ses connaissances. Peut-être ne croyez-vous pas pouvoir rencontrer dans la jeunesse où il est ce qu'à peine on attend de l'âge le plus avancé , et j'avoue que nous donnons quelquefois aux jeunes gens une estime précipitée par la faveur de nos sentiments. Quelquefois aussi nous rendons une justice bien lente à leur vertu , oubliant à louer ce qu'ils ifont de bien dans le temps de l'exercice et de l'action , pour donner des louanges à ce qu'ils ont fait dans la cessation et le repos. Rarement on ajuste la réputation à la vertu , et j'ai vu mille gens en ma vie estimés ou du mérite qu'ils n'avaient pas encore , ou de celui qu'ils n'avaient déjà plus. On trouve en M. le marquis de Créqui un ajustement si rare. Quelques grandes espérances qu'il donne de l'avenir , il fournit dans le présent de quoi contenter les plus difficiles , et il a seulement à désirer ce que les autres ont à craindre , l'attention des observateurs et la délicatesse des bons juges.
* François de Créqui, marquis de Marines, fait marécbai de France en 1668.
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« Un premier ministre, un favori, qui chercherait dans id cour un sujet digne de sa confiance » n'en saurait trouver à mon avis qui la mérite mieux que M. de Ruvigny >. Vous verrez peut-être en quelques autres ou un talent plus brillant, ou de certaines actions d'un plus grand éclat que les siennes. A tout prendre , à juger des hommes par la considération de toute la vie , je n'en connais point qu'on doive estimer davantage , et avec qui Ton puisse entretenir plus longtemps une confidence sans soupçon et une amitié sans dégoût. Quelques plaintes que Ton fasse de la corruption du siècle , on ne laisse pas de rencontrer encore des amis fidèles ; mais la plupart de ces gens d'honneur ont je ne sais quoi de rigide qui ferait préférer les insinuations d'un fourbe à une si austère fidélité. Je remarque dans ces hommes qu'on appelle solides et essentiels une gravité qui vous importune, ou une pesanteur qui vous ennuie. Leur bon sens même, pour vous être utile une fois dans vos affaires, entre mal à propos tous les jours dans vos plaisirs. Cependant, il faut ménager des personnes qui vous gênent, dans la vue que vous pourrez en avoir besoin; et parce qu'ils ne vous tromperont pas quand vous leur confierez quelque chose, ils se font un droit de vous incommoder aux heures que vous n'avez rien à leur confier. La probité de M. de Ruvigny, aussi propre que la leur pour la confiance, n'a rien que de facile et d'accommodant pour la compagnie; c'est un ami sûr et agréable, dont la liaison est solide, dont la familiarité est douce, dont la conversation est sensée et toujours satisfaisante.
« La prison de M. le Prince a fait sortir de la cour une personne considérable , que j'honore infiniment ; c'est M. de La Rochefoucauld , que son courage et sa conduite feront voir capable de toutes les choses où il veut entrer. Il va trouver de la réputation où il trouvera peu d'intérêt ; et sa mauvaise fortune fera paraître un mérite à tout le monde,
' Feu H. le marquis de Auvigny , pcrc du coinlc de Gallway.
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que la retenue de son humeur ne laissait connaître qu'aux plus délicats. En quelque fâcheuse condition où sa destinée le réduise , vous le verrez également éloigné de la faiblesse et de la fausse fermeté ; se possédant sans crainte dans Tétat le plus dangereux , mais ne s'opiniâtrant pas dans une affaire ruineuse, par l'aigreur d'un ressentiment ou par quelque fierté mal entendue. Dans la vie ordinaire , son commerce est honnête , sa conversation juste et polie , tout ce qu'il dit est bien pensé ; en ce qu'il écrit, la facilité de l'expression égale la netteté de la pensée. Je ne vous parle point de M. de Turenne ; ce serait trop de présomption à un particulier de croire que ses sentiments pussent être considérés parmi les témoignages publics et la justice universelle que les nations lui ont rendue. D'ailleurs, il ne faut pas vous entretenir longtemps de personnes éloignées , qui ne peuvent contribuer en rien à vos intérêts.
« Je reviens à M. de Palluau et M. de Miossens , pour les dépeindre par des qualités qui vous seront ou agréables ou utiles. Vous trouverez; dans le commerce de M. de Palluau tous les agréments imaginables , autant de secret et de sûreté que vous en puissiez désirer. N'attendez pas de hii les empressements d'un jeune homme qui s'entête de vous servir, et dont vous avez plus à redouter l'imprudence qu'à désirer la chaleur. Il fera toujours à propos ce que vous exigerez de lui , et ne manquera point aux offices que sait rendre un courtisan délicat. Si votre amitié est une fois bien liée , il s'intéressera dans votre conduite; plus utile pour la régler par ses conseils que propre à pousser vos affaires à bout par sa vigueur. Je l'ai toujours vu fort opposé aux faux généreux ; et pour avoir tourné en ridicule l'ostentation d'une probité affectée , plusieurs ont cru qu'il était assez indifférent pour la véritable. Je puis dire néanmoins que je n'ai jamais connu en personne une honnêteté plus naturelle ; sans fourbe , sans artifice , sans iinesse avec ses amis ; attaché à la cour sans prostitution aucune , et tâchant de plaire avec une délicatesse éloignée de toute sorte d'adulation.
« Une liaison vous sera plus avantageuse pour vos af£aiires avec M. de Mlossens, particulièrement dans une conjoncture comme celle-ci , où Ton devra presque tout à Tindustrie. Il va être admirable dans une cour où il y aura divers intérêts et beaucoup d'intrigues. Il entrera d'abord avec vous , espérant que vous lui serez bon à quelque chose ; et si vous vivez bien avec lui, il se fera un honneur particulier de vous être bon à tout. Pour peu que vous soyez soigneux, vous attirerez tous ses soins; si vous êtes complaisant, il sera flattair; ayez quelque tendresse, il sera plus sensible qu'on ne croit, et qu'il ne pensera lui-même. Alors il quitte les vues d'intérêt, et animant son commerce de toute la chaleur de l'amitié, il se charge à la Un de vos affaires comme des siennes; industrieux, ponctuel, diligent à les poursuivre , ne comptant pour rien ces offices généraux dont les liaisons ordinaires s'entretiennent, il ne croira pas que vous deviez être content de lui et ne le sera pas lui-même quUl ne vous ait effectivement servi. l/C seul danger qu'il y ait , c'est de choquer la délicatesse de son humeur : un oubli , une indifférence témoignée sans y penser, pourrait faire naître sérieusement la sienne ; une raillerie sur une demoiselle qu'il aime, un discours qu'il aura fait , mal pris ou plaisamment tourné , lui seront des injures sensibles ; et sans proportion du ressentiment à l'offense , il cherchera peut-être à se venger dans les choses qui vous importent le plus. Comme il n'y a personne plus capable de faire valoir vos bonnes qualités, quand il vous aime , il n'y en a point qui sache pousser si loin vos faibles et vos défauts, quand il croit que vous lui donnez sujet de ne vous aimer pas. Voilà ce que vous avez à craindre de son humeur ; mais il n'est pas difficile de vous en garantir. Pour être sûr de lui, vous n'avez qu'à être sûr de vousmême ; et si vous avez des égards sur ce qui le touche, j'ose assurer qu'il en aura pour vous encore davantage. >»
« — Pour M. de Palluau, reprit M. de Caudale, j'avoue que je m'accommoderais aussi bien avec lui qu'avec homme du monde ; et vous m'obligerez, vous qui êtes si fort de ses amis,
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de le rendre plus particulièrement des miens. J*estime les bonnes qualités de M. de Miossens autant que vous. Je sais qu'on ne peut pas en avoir de meilleures; personne n'a plus d'esprit, et il l'emploie aussi volontiers qu'utilement pour ses amis : mais il a tenu jusque ici un procédé si désobligeant avec moi , que je ne me résoudrai jamais à lui faire aiicune avance. S'il lui prenait envie de me rechercher, ou que vous pussiez nous unir insensiblement avec adresse , je n'y trouverais pas moins de plaisir que d'avantage. »
Moret et le chevalier de la Yieuville avaient donné cette aversion-là à M. de Caudale ; et il l'aurait assez prise de lui-même, par un secret sentiment de gloire qui ne pouvait souffrir la hauteur que M. de Miossens avait avec lui en toute occasion, et à laquelle son humeur molle et paresseuse ne se donnait pas la peine de s'opposer. Je ne prétends pas intéresser par là son courage. Il en avait véritablement ; mais la Cacilité de son esprit et sa nonchalance avaient un air de &iblesse, particulièrement en de petites occasions qui ne lui semblaient pas assez importantes pour troubler la douceur de son repos. Tout ce qui avait de l'éclat excitait sa gloire , et sa gloire lui faisait trouver le véritable usage de son cœur. Je l'ai vu même aller au delà de ce qu'il se devait, après avoir négligé des choses obscures qui éclataient à la fin, capable de hasarder ses établissements et de se perdre lui-même quand il voyait, sa réputation bien engagée. Il donnait au monde trop de prise sur lui par ses négligences , et le monde pouvait le pousser trop loin par un ridicule malicieux, qui lui faisait perdre la modération de son humeur, ordinairement assez douce ^ et toujours moins douce que glorieuse.
Voilà quelques traits du portrait de M. de Caudale. Comme il a eu assez d'éclat dans le monde pour laisser la curiosité de le connaître tout à fait, il ne sera pas hors de propos d'en donner une peinture achevée. J'ai connu peu de gens qui eussent tant de qualités différentes; mais il avait cet avantage dans le commerce des hommes, que la nature avait exposé en vue celles qui plaisaient , et caché au fond de son
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il se ranimait d'une chaleur toute nouvelle pour sentait obligé secrètement que vous l'eussiez rc- .ec lui-même. Hors l'intérêt il vous désobligeait ra- .tais vous vous attiriez aussi peu d'offîces par son .c d'injures par sa haine, et c'est un assez grand lainte entre les amis , de n'avoir à se louer que du n ne fait pas.
ce qui regarde les femmes , il fut assez longtemps 'nt ou peu. industrieux à se donner leurs bonnes Quand il leur parut si aimable, elles connurent bien allait plus du leur que du sien dans sa nonchalance ; ^-entendues dans leurs intérêts , elles commencèrent à T des desseins sur un homme qui attendait un peu tard faire sur elles. On l'aima donc, et il sut aimer à la fîn. dernières années dé sa vie toutes nos dames jetèrent les 'X sur lui. Les plus retirées ne laissaient pas de soupirer en "ret ; les plus galantes, se le disputant, aspiraient à le possé- T, comme à leur meilleure fortune. Après les avoir divins par des intérêts de galanterie , il les réunit dans les •irmes par sa mort. Toutes le sentirent aimé, et une tendresse commune fit bientôt une douleur générale. Celles qu'il avait aimées autrefois rappelèrent leurs vieux sentiments, et s'imaginèrent de perdre encore ce qu'elles avaient déjà perdu. Plusieurs , qui lui étaient indifférentes , se flattaient qu'elles ne l'auraient pas été toujours ; et se prenant à la mort d'avoir prévenu leur bonheur, elles pleuraient une personne si aimable , dont elles eussent pu être aimées. Il y en eut qui le regrettèrent par vanité , et on vit des inconnues s'insinuer avec les intéressées dans un commerce de pleurs, pour se faire quelque mérite de galanterie ; mais sa véritable maîtresse ' se rendait illustre par l'excès de son affliction heureuse , si elle ne se fût pas consolée ! Une seule passion fait honneur aux dames, et je ne sais si ce n'est pas une chose plus avantageuse à leur réputation que de n'avoir rien aimé.
^ La comtesse d'Oluimc.
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