‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 55 sur 116 · DE LA RETRAITE · texte numérisé non relu

DE LA RETRAITE

On ne voit rien de si ordinaire aux vieilles gens que de soupirer pour la retraite , et rien de si rare en ceux qui se sont retirés que de ne s*en repentir pas. Leur âme, trop assujettie à leur humeur, se dégoûte du monde par son propre ennui : car à peine ont-ils quitté ce faux objet de leur mal, qu'ils souffrent aussi peu la solitude que le monde; s'ennuyant d*eux-même8 où ils n'ont plus qu'eux dont ils se puissent ennuyer.

Une raison essentielle qui nous oblige à nous retirer quand nous sommes vieux, c'est qu'il faut prévenir le ridicule où l'Age nous fait tomber presque toujours. Si nous quittons le monde à propos, on y conservera l'idée du mérite que nous aurons eu; si nous y demeurons trop, on aura nos défauts devant les yeux , et ce que nous serons devenus effacera le souvenir de ce que nous avons été. D'ailleurs, c'est une honte à un honnête homme de traîner lesinfirmitésde la vieillesse dans une cour où la fin de ses services a fait celle de ses intérêts.

La nature nous redemande pour la liberté quand nous n'avons plus ri^ à espérer pour la fortune. Voilà ce qu'un sentiment d'honnêteté, ce que le soin de notre réputation, ce que le bon sens, ce que la nature exigent de nous. Mais ie monde a ses droits encore pour nous demander la même chose. Son commerce nous a fourni des plaisirs tant que nous avons été capables de les goûter : il y aurait de l'ingratitude h lui être à charge , quand nous ne pouvons lui donner qu^ du d^oût.

Pour moi, je me résoudrais à vivre dan^ le couvent^ ou daiis lé désert, plutôt que de donner une espèce de compassion à mes amis, et à ceux qui ne le sont pas la joie malicieuse de leur raillerie. Mais le mal est qu'on ne s'aperçoit pas quand on devient imbécile ou ridicule. Il ne suffit point ^e connaître que l'on est tombé tout à fait, il faut sentir le premier qu'on tombe, et prévenir en homme sage la connaissance publique de ce changement.

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Cen*estpas que tous les changements qu'apporte Tâge nous doivent faire prendre la résolution de nous retirer. Pïous perdons beaucoup en vieillissant, je l'avoue; mais parmi les pertes que nous faisons, il y en a qui sont compensées par d'assez grands avantages. Si après avoir perdu mes passions, les affections me demeurent encore , il y aura moins d'inquiétude dans mes plaisirs , et plus de discrétion dans mon procédé à l'égard des autres ; si mon imagination diminue , je n'en plairai pas tant quelquefois, mais j'en importunerai moins bien souvent; si je quitte la foule pour la compagnie, je serai moins dissipé ; si je reviens des grandes compagnies à la conversation de peu de gens, c'est que je saurai mieux choisir.

D'ailleurs nous changeons parmi des gens qui changent aussi bien que nous, infirmes également, ou du moins sujets aux mêmes infirmités. Ainsi je n'aurai pas honte de chercher en leur présence des secours contre la faiblesse de l'âge , et je ne craindrai point de suppléer avec l'art à ce qui commence à me manquer par la nature. Une plus grande précaution contre l'injure du temps et un ménagement plus soigneux de la santé ne scandaliseront point les personnes sages ; et on se doit peu soucier de celles qui ne le sont pas.

A la vérité , ce qui déplaît dans les vieilles gens n'est pas le grand soin qu'ils prennent de leur conservation. On leur pardonnerait tout ce qui les regarde s'ils avaient la même considération pour autrui; mais l'autorité qu'ils se donnent est pleine d'injustice et d'indiscrétion ; car ils choquent mal à propos les inclinations de ceux qui compatissent le plus à leur faiblesse. Il semble que le long 4isage de la vie leur ait désappris à vivre parmi les hommes : n'ayant que de la rudesse, de l'austérité , de l'opposition pour ceux dont ils exigent de la douceur, de la docilité , de l'obéissance. Tout ce qu'ils font leur paraît vertu : ils mettent au rang des vices tout ce qu'ils ne sauraient faire; et contraints de suivre la nature en ce qu'elle a de fâcheux , ils veulent qu'on s'oppose à ce qu'elle a de doux et d'agréable.

ST.-ÉVREMOISO. 28

II n'y a point de temps où Ton doive étudier son humeur avec plus de soin que dans ia vieillesse , car il n*y en a point où elle soit si difficilement reconnue. Un jeune homme impétueux a cent retours où il se déplaît de sa violence ; mais les vieilles gens s'attachent à leur humeur comme à la vertu , et se plaisent en leurs défauts par la fausse ressemblance qu'ils ont à des qualités louables. En effet, à mesure qu'ils se rendent plus difQciles , ils pensent devenir plus délicats. Ils prennent de Faversion pour les plaisirs, croyant s'animer justement contre les vices. Le sérieux leur parait du jugement , le flegme, de la sagesse ; et de là vient cette autorité importune qu'ils se donnent de censurer tout , le chagrin leur tenant lieu d'indignation contre le mal , et la gravité, de suffisance.

Le seul remède quand nous sommes venus jusque là, c'est de consulter notre raison dans les intervaUes ou elle est dégagée de notre humeur , et de prendre la résolution de dérober nos défauts à la vue des hommes. La sagesse alors est de les cacher : ce serait un soin superflu que de travailler à s'en défaire. C'est donc là, qu'il faut mettre un temps entre la vie et la mort, et choisir un lieu propre à le passer dévotement, si on peut, sagement du moins, ou avec une dévotion qui donne de la confiance , ou avec une raison qui promette du repos. Quand la raison qui était propre pour le monde est usée, il s'en forme une autre, pour la retraite, qui de ridicules que nous devenions dans le commerce des hommes nous fait rendre véritablement sages pour nous-même.

De toutes les retraites que nous pourrions faire quand nous sommes vieux , jç n'en trouverais point de préférable à celles des couvents, si leur règle était moins austère. Il est certain (|ue la vieillesse évite la foule , par une humeur délicate et retirée, qui ne peut souffrir l'importunité ni l'embarras. Elle évite encore avec plus de soin la solitude , où elle est livrée à ses propres chagrins et à de tristes et de fâcheuses imaginations. La seule douceur qui lui reste est celle d'une honnête société, et quelle société lui conviendrait mieux qu'une société religieuse, où les assistances humaines se donneraient

avec plus de charité, et où les vœux seraient tous unis pour demander à Dieu le secours qu*on ne peut attendre raisonnablement des hommes ?

Il est aussi naturel aux vieilles geps de tomber dans la dévotion qu'il est ordinaire à la jeunesse de s'abandonner aux voluptés. Ici la nature toute pleine pousse hors d'elle ce qu'il y a de trop dans sa vigueur, pour le répandre voluptueusement sur les objets ; là une nature languissante cherche en Dieu ce qui vient à lui manquer, et s'attache plus étroitement à lui , pour se faire comme une ressource dans sa défaillance. Ainsi le même esprit qui nous mène à la société dans nos besoins nous conduit à Dieu dans nos langueurs; et si les couvents étaient institués comme ils devraient l'être, nous trouverions dans les mêmes lieux et l'appui du ciel et l'assistance des hommes. Mais de la façon qu'ils sont établis, au lieu d'y trouver le soulagement de ses maux , on y trouve la dureté d'une obéissance aveugle en des choses inutiles commandées, en des choses innocentes défendues. On y trouve un sacrifice ordinaire de sa raison; on y trouve des lois plus difficiles à garder que celles de Dieu et du prince, des lois rompues scandaleusement par les libertins et endurées impatiemment par les plus soumis.

J'avoue qu'on voit quelquefois des religieux d'un mérite inestimable. Ceux-ci connaissent les vanités du monde d'où ils sont sortis, et ce qu'il y a de grimace dans les lieux où ils sont entrés. Ce sont de véritables gens de bien, et de véritables dévots , qui épurent les sentiments de la morale par ceux de la piété : ils vivent non-seulement exempts du trouble des passions, mais dans une satisfaction d'esprit admirable; ils sont plus heureux à ne désirer rien , que les plus grands rois à posséder tout. A la vérité ces exemples sont bien rares, et la vertu de ces religieux est plus à admirer que leur condition à être embrassée.

Peur moi , je ne conseillerais jamais à un honnête homme de s'engager à ces sortes d'obligations , où tous les droits de la volonté généralement sont perdus. Les peines (iiron

voudrait souffrir y sont rendues nécessaires; le péché qu*on a dessein de fîiir s*évite par ordre, et le bien qu'on veut pratiquer ne se fait qu'avec contrainte. La servitude ordinaire ne va pas plus loin qu'à nous forcer à ce que nous ne voulons pas ; celle des couvents nous nécessite même en ce que nous voulons.

La ieue reine de Portugal ' , aussi capable de se conduire elle-même dans le repos que de gouverner un État dans l'agitation , eut envie de se faire religieuse , lorsqu'elle remit le gouvernement entre les mains de son fils *; mais, après avoir examiné les règles de tous les ordres avec autant de soin que de jugement , elle n'en trouva point qui laissât au corps les commodités nécessaires , et à l'esprit une raisonnable satisfaction. Il est certain que l'idée du couvent est assez douce à qui cherche Tinnocence et le repos; mais il est difCclle d'y trouver la douceur que l'on s'est imaginée : si on l'y rencontre quelquefois, ce qui est bien rare, on n'en jouit pas longtemps ; et la meilleure précaution qu'on puisse avoir pour n*y entrer pas , c'est de songer que presque tous les religieux y demeurent à regret, et en sortent quand il leur est possible avec joie.

Je souhaiterais que nous eussions des sociétés établies où les honnêtes gens se pussent retirer commodément, après avoir rendu au public tout le service qu'ils étaient capables de lui rendre. Quand ils y seraient entrés par le soin de leur salut, par le dégoût du monde , ou par un désir de repos, qui succéderait aux diverses agitations de la fortune , ils pourraient goûter la joie d'une retraite pieuse , et le plaisir innocent d'une honnête et agréable conversation ; mais dans ce lieu de repos je ne voudrais d'autres règles que celles du christianisme qui sont reçues généralement partout. En effet, nous avons assez de maux à souffrir et de péchés à commettre, sans que de nouvelles constitutions fassent naître de

' Louise-Franroisc de Gusman, fille du duc de Médina Sidonia et Temme de Ican duc de Bragance , devenu ensuite roi de Portugal , mourut le IS defi'vrier 106».

M)on Alfotisc.

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nouveaux tourments et de nouveaux crimes. C'est une folie de chercher loin des cours une retraite où vous ayez plus de peine à vivre et plus de facilité à vous damner que dans le commerce des hommes.

Je hais Faustérité de ces gens qui, pour donner au devoir plus d*étendue , ne laissent rien à la bonne volonté : ils tour« nent tout à la nécessité d'obéir, sans autre raison que d'exercer toujours notre obéissance , que de ce qu'ils se plaisent à jouir toujours de leur pouvoir. Or, je n'aime pas l'assujettissement à leur fantaisie ; je voudrais seulement de la docilité pour une bonne et sage discrétion. Il n'est pas juste que le peu de liberté qui sauve la nature des lois de la politique et de celles de la religion vienne à se perdre tout à fait dans les constitutions de ces nouveaux législateurs , et que des personnes qui entrent dans le couvent par l'idée de la douceur et du repos n'y rencontrent que de la servitude et de la douleur.

Pour moi , je m'y passerais volontiers des choses délicieuses, à un âge où le goût des délices est quasi perdu ; mais je voudrais les commodités dans un temps où le sentiment devient plus délicat pour ce qui nous blesse , à mesure qu'il devient moins exquis pour ce qui nous plaît , ou moins tendre pour ce qui nous touche. Ces commodités désirables à la vieillesse doivent être aussi éloignées de l'abondance qui fait l'embarras que du besoin qui fait sentir la nécessité. Et pour vous expliquer plus nettement ma pensée , je voudrais dans un couvent une frugalité propre et bien entendue , où l'on ne regarderait point Dieu comme un Dieu chagrin , qui défend les choses agréables , parce qu'elles plaisent, mais où rien ne plairait à des esprits bien faits que ce qui est juste ou tout à fait innocent.

A la prison de M. Fouquet ' , M. le maréchal de Clérambaut avait la tête remplie de ces imaginations de retraite. « Que l'on vivrait heureux , me disait-il , en quelque société où l'on oterait à la fortune la juridiction qu'elle a sur nous !

* £ii IC6I.

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Nous lui sacrifions , à cette fortune , nos biens , notre repos , nos années , peut-être inutilement, et si nous venons à pos* séder ses faveurs, nous eu payons une courte jouissance , quelquefois de notre liberté , quelquefois de notre vie. Mais quand nos grandeurs dureraient autant que nous, elles finiront du moins avec nous-mênie. Et qu'ont fait des leurs ces grands favoris qui n*ont jamais vu interrompre le cours de leur fortune? Ne semblent-ils pas n'avoir acquis tant de gloire et amassé tant de biens que pour se préparer le tourment de ne savoir ni les quitter ni les retenir? » C'étaient là ses entretiens ordinaires un mois durant que je fus avec lui ; et ce courtisan agréable , dont la conversation faisait la joie la plus délicate de ses amis , se laissait posséder entièrement à ces sortes de pensées, quelquefois judicieuses, et toujours tristes.

J'avoue qu'il y a des temps où rien n'est si sage que de se retirer; mais, tout persuadé que j'en suis, je me remets de ma retraite à la nature beaucoup plus qu'à ma raison. C'est par ses mouvements qu'au milieu du monde je me retire aujourd'hui du monde même. J'en suis encore pour ce qui me platt , j'en suis dehors pour ce qui m'incommode. Chaque jour, je me dérobe aux connaissances qui me fatiguent et aux conversations qui m'ennuient , chaque jour je cherche un doux commerce avec mes amis , et fais mes délices les plus chères de la délicatesse de leur entretien.

De la façon que je vis , ce n'est ni une société pleine ni tme retraite entière : c'est me réduire innocemment à ce qui m'accommode le plus. Dégoûté du vice comme 0*op grossier, et blessé de la pratique de la vertu comme trop rude , je me fais d'innocentes douceurs , qui conviennent au repos de la vieillesse, et qui sont justement sensibles à proportion de ee que je puis encore agréablement sentir.

Lorsque nous approchons du fatal monument , La nature se platt à vivre innocemment , VA la même autierois qui déréglait la vie , D'un doux et saint repus nous inspire Teuxie.

DE SAINT-ÉVREMOND. 33t

Il n^esl plus (le beaux jours

Quand il n^est plus d^amours :

Mais noire esprit, déiait de son ardeur prcmicn^ , Garde pour son couchant une douce lumière , Qui nous fait oublier ta plus \ive saison , Par les derniers plaisirs que donne la raison.

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