SUR LA MORALE D'ÉPICURE
A la moderne léonUum '.
Vous voulez savoir s! j'ai fait ces réflexions sur la doctrine d'Épicure qu'on m'attribue : je pourrais m'en faire honneur; mais je n'aime pas à me donner un mérite que je n'ai point, et je vous dirai ingénument qu'elles ne sont pas de moi. J'ai un grand désavantage en ces petits traités qu'on imprime sous mon nom. 11 y en a de bien faits, que je n'avoue point , parce qu'ils ne m'appartiennent pas ; et parmi les choses que j ai faites , on a mêlé beaucoup de sottises , que je ne prends pas la peine de désavouer. A l'âge où je suis , une heure de vie bien ménagée ra^est plus considérable que l'intérêt d'une médiocre réputation. Qu'on se défait de Pamour-propre difficilement ! Je le quitte comme auteur, je le reprends comme philosophe ; sentant une volupté secrète à négliger ce qui fait le soin de tous les autres.
Le mot de volupté me rappelle Épicure , et je confesse que de toutes les opinions des philosophes touchant le souverain bien , il n'y en a point qui me paraisse si raisonnable que la sienne. Il serait inutile d'apporter ici des raisons cent
* Leméine sajet est traité dans une lettre à madame***, que Ton trouvera plU9 loin» parmi les LeUre choisies.
'^La célèbre Ninon de l'Encio^f née à Paris, en 4616, et morte en 1706, avait fait de sa maison, située rue des Tournelles , le rendez-vous de ce que la cour et la ville avaient de plus poli et de plus illustre. Molière la consultait sur ses ouvrages; elle devina le génie de Voltaire, accueillit le jeune poSte au sortir du collège, et lui légua en mourant 2,000 francs pour acheter des Hvres. Nous donnons plus loin quelques-unes de ses lettres à Saint-Évrcmond.
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fois dites par les Épicuriens : que Tamour de la volupté et la fuite de la douleur sont les premiers et les plus naturels mouvements qu*on remarque aux hommes ; que les richesses, la puissance , rhonneur, la vertu peuvent contribuer à notre bonheur, mais que la seule jouissance du plaisir, la volupté, pour tout dire » est la véritable fin où toutes nos actions se raiq[M>rtent. C'est une chose assez claire d'elle-même, et j'en suis pleinement persuadé. Cependant , je ne connais pas bien quelle était la volupté d'Épicure, car je n'ai jamais vu de sentiments si divers que ceux qu'on a eus sur les mœurs de eephiloeophe. Des philosophes, et de ses disciples même, l'ont décrié comme un sensuel et un paresseux , qui ne sortait de son oisiveté que par la débauche. Toutes les sectes se sont opposées à la sienne; des magistrats ont considéré sa doctrine comme pernicieuse au public ; Cioéron, si juste et si sage dans ses opinions, Plutarque, si estimé par ses jugements, ne lui ont pas été favorables , et pour ce qui regarde les chrétiens , les Pères l'ont fait passer pour le plus grand et le plus dangereux de tous les impies. Voilà ses ennemis ; voici ses partisans :
Métrodore, Hermachus, Ménécée, et beaucoup d'autres, qui philosophaient avec'lui , ont en autant de vénération que d'amitié pour sa personne ; Diogène Laerce ne pouvait pas écrire sa vie plus avantageusement pour sa réputation. Lu« crèce a étéscm adorateur. Sénèque, tout ennemi de sa secte qu'il était, a parlé de lui avec éloge. Si des villes l'ont eu en horreur, d'autres lui ont érigé des statues; et parmi les chrétiens, si les Pères l'ont décrié, M. Gassendi et M. Bemier le justifient.
Au milieu de toutes ces autorités opposées les unes aux autres, quel moyen y a-t-il de décider? Dirai-je qu'Épicure est un corrupteur des bonnes mœurs, sur la foi d'un philosophe jaloux, ou d'un disciple mécontent, qui aura pu se laisser aller au ressentiment de quelque injure? D'ailleurs , Épicure ayant voulu ruiner l'opinion qu'on avait de la Providence et de l'immortalité de l'âme , ne puis-je pas ine persuader raisonnablement que le monde s'est soulevé contre
une doctrine scandaleuse; et que la vie du philosophe a été attaquée pour décréditer plus facilement ses opinions? Mais si j'ai de la peine à croire ce que ses ennemis et ses envieux en ont publié, aussi ne croirai*je pas aisément ce qu'en osent dire ses partisans. Je ne crois pas qu'il ait voulu introduire une volupté plus dure que la vertu des stoïques. Cette jalousie d'austérité me parait extravagante dans un philosophe voluptueux, de quelque manière» qu'on tourne sa volupté. Beau secret de déclamer contre une vertu qui 6te le sentimeot au sage, pour établir une volupté qui ne lui sou£fr6 point de mouvements! Le sage des stoïciens est un vertueux inseaslble ; celui des Épicuriens un voluptueux immobile : le premier est, dans les douleurs , sans douleurs ; le second , goàte une volupté sans volupté. Quel sujet avait un philosophe qui ne croyait pas l'immortalité de l'âme de mortifier ses sens? Pourquoi mettre le divorce entre deux parties composées de même matière , qui devaient trouver leur avantage dans le concert à l'union de leurs plaisirs? Je pardonne à nos religieux la triste singularité de ne manger que des herbes , dans la vue qu'ils ont d'acquérir par là une étemelle félicité ; mais qu'on philosophe qui ne connaît d'autres biens que ceux de ce monde , que le docteur de la volupté se fasse un ordinaire de pain et d'eau , pour arriver au souverain bonheur de la vie, c'est ce que mon peu d'intelligence ne comprend point. Je m'étonne qu'on n'établisse pas la volupté d'un tel Épicure dans la mort : car à considérer la misère de la vie , son souverain bien devait être, à la fin. Croyez.-moi, si Horace et Pétrone se l'étaient figuré comme on le dépeint, ils ne l'auraient pas pris pour leur maître dans la science des plaisirs. La piété qu'on lui donne pour les dieux n'est pas moins ridicule que la mortification de ses sens. Ces dieux oisifis , dont il ne voyait rien à espérer ni à craindre , ces dieux impuissants ne méritaient pas la fatigue de son culte ; et qu'on ne me dise point qu'il allait au temple de peur de mécontenter les magistrats et de scandaliser les citoyens, car il les eût bien moins scandalisés pour n'assister pas aux sacri-
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fiées , qu^il se les choqua par des écrits qui détruisaient des dieux établis dans le monde, ou ruinaient au moins la confiance qu'on avait en leur protection.
Mais quel sentiment avez-vous d*£^cnre, me dira-ton? Vous ne croyez ni ses amis ni ses ennemis, ni ses adversaires ni ses partisans : quel peut-être le jugement que vous en faites ? Je pense qu'Épicure était un philosophe fort sage , qui selon les temps et les occasions aimait la volupté en repos ou la volupté en mouvement, et de cette différence de volupté est venue celle de la réputation qu^il a eue. Timoerate et ses autres ennemis l'ont attaqué par les plaisirs sensuels; ceux qui Font défendu n'ont parlé que de sa volupté spirituelle. Quand les premiers l'ont accusé de la dépense qu'il faisait à ses repas , je me persuade que l'accusation était bien fondée; quand les autres ont fait valoir ce petit morceau de fromage qu'il demandait , pour Êdre meilleure chère que de coutume, je crois qu'ils ne manquaient pas de raisons. Lorsqu'on dit qu'y philosophait avec LéonUum ' , on dit vrai ; lorsqu'on soutient qu'Use divertissait avec elle, on ne mentait pas. Il y a temps de rire et temps de pleurer, selon Salomon ; temps d'être sobre et temps d'être sensuel, selon Épicure. Outre cela , un homme voluptueux l'est-il également toute sa vie.' Dans la religion, le plus libertin devient quelquefois le plus dévot; dans l'étude de la sagesse, le plus indulgent aux plaisirs se rend quelquefois le plus austère. Pour mol , je regarde Épicure autrement dans, la jeunesse et la santé i que dans la vieillesse et la maladie *.
L'indolence et la tranquillité, ce bonheur des malades et des paresseux ne pouvait pas être mieux exprimé qu'il l'est dans ses écrits; la volupté sensuelle n'est pas moins bien expliquée dans ce passage formel qu'allègue Cicéron expressé-
' AUiénienne qui ae rendit fameuse par ses galanteries et par son application à la philosophie, qu'elle étudia sous Épicure. > Voltaire a dit:
Bonne ou manvaise santé Fait notre philosophie.
( Notes sur les Pensées de Pascal. }
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ment'. Je sais qu^oa n'oublie fien pour le détruire on pour l'éluder; mais des conjectures peuvent-dles être comparées avec le témoignage de Cioéron , qui avait tant de connaissanee des philosophes de la Grèce et de leur philosophie? Il vaudrait mieux rejeter sur l'inconstance de la nature humaine Finégalité de notre esprit. Où est l'homme si uniforme qui ne laisse voir la contrariété dans ses discours et dans ses actions ? Salomon mérite le nom de sage autant qu'Épicurepour le moins, et il s'est démenti également dans ses sentiments et dans sa conduite. Montagne étant jeune encore a cru qu'il fsiUait penser éternellement à la mort pour s'y préparer/: approchant de la vieillesse il chante, dit-il, la palinodie; voulant qu'on se laisse conduire doucement à la nature, qui nous apprendra assez à mourir.
M. Bemier, ce grand partisan d'Épicure, avoue aujourd'hui « qu'après avoir philosophé cinquante ans, il doute des choses qu'il avait cru les plus assurées * ». Tous les objets ont des faces différentes; et l'esprit, qui est dans un mouvement continuel, les envisage différemment selon qu'il se tourne : en sorte que nous n'avons, pour ainsi parler, que de nouveaux aspects, pensant avoir de nouvelles connaissances. D'ailleurs, l'âge apporte de grands changements dans notre humeur, et du changemœt de l'humeur se forme bien souvent celui des opinions; ajoutez que les, plaisirs des sens font mépriser quelquefois les satisfactions de l'esprit , comme trop sèches et trop nues, et que les satisfactions de l'esprit, délicateset raffinées, font mépriser à leur tour les voluptés des sens , comme grossières. Ainsi l'ou ne doit pas s'étonner que dans une si grande diversité de vues et de mouvements, Épicure, qui a plus écrit qu*aucun philosophe, ait traité différemment la même chose, selon qu'il peut l'avoir différemment pensée ou sentie. Quel besoin y a-t-il de ce raisonnement général pour montrer qu'il a pu être sensible à toutea sortes de voluptés? Qu'on le considère dans son commerce
' Cicéron , Tvtculan, Question, lib. III. 3 roy, les Doutes de M. Bernier.
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avec les femmes , et on ne croira pas qn*il ait passé tant de temps avec Léontîum et avec Thémista à ne fake que philosopher. Mais s'il a aimé la jouissance en voluptueux, il 8*est ménagé en homme sage. Indulgent aux mouvements de la nature, contraire aux efforts, ne prenant pas toujours la chasteté pour une vertu, comptant toujours la luxure pour un vice, il voulait que la sobriété fût une économie de Fappétit, et que le repas qu'on faisait ne pût jamais nuire à celui qu'on devait faire : sic prxsentibus voluptatibus utarh ut futuris non noceas. Il dégageait les voluptés de l'inquiétude qui les précède, et du dégoût qui les suit. Gomme il tomba dans les infirmités et dans les dotdeurs, il mit le souverain bien dans l'indolence : sagement , à mon avis, pour la condition où il se trouvait , car la cessation de la douleur est la félicité de ceux qui souffrent. Pour la tranquillité de l'esprit , qui fieiisâit l'autre partie de son bonheur, ce n'est qu'une simple exemption de trouble ; mais qui ne peut plus avoir de mouvements agréables est heureux de pouvoir se garantir des impressions douloureuses.
Après tant de discours , je conclus que l'indolence et la tranquillité devaient faire le souverain bien d'Épicure infirme et languissant ; pour un homme qui est en état de pouvoir goûter les plaisirs, je crois que la santé se fait sentir elle-même par quelque chose de plus vif que l'indolence, comme* une bonne disposition de l'âme veut quelque chose de plus animé qu'un état tranquille. Nous vivons au milieu d'une infinité de biens et de maux, avec des sens capables d'être touchés des uns et blessés des autres : sans tant de philosophie, un peu de raison nous fera goûter les biens aussi délicieusement qu.'il l'St possible, et nous accommoder aux maux aussi patiemment que nous le pouvons.