‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 97 sur 116 · LETTRE A M. LE COMTE DE LIONNE · texte numérisé non relu

LETTRE A M. LE COMTE DE LIONNE

Monsieur,

Si je pouvais m'acquitter de toutes les obligations que je vous ai par des remercîments , je vous rendrais mille grâces très-humbles ; mais comme la moindre des peines que vous avez prises pour moi vaut mieux que tous les compliments du monde, je vous laisserai vous payer vous-même du plaisir que sent un honnête homme d'en faire aux autres. Peut-être direz-vous que je suis un ingrat : si cela est, au moins ce n'est pas d'une façon ordinaire ; et connaissant la délicatesse de votre goût, je crois vous plaire mieux par une ingratitude recherchée que par une reconnaissance trop commune. Si par malheur ce procédé ne vous plaisait pas , justiflez-moi vousmême; et par ce que vous avez fait pour moi croyez que je sens tout ce que je dois sentir pour vous. Quelque succès que puissent avoir vos soins, je vous serai toujours infiniment obligé ; et les bonnes intentions de ceux qui veulent me rendre service ont toujours quelque chose de fort doux et de fort agréable pour moi, quand même elles ne réussiraient pas.

Pour les papiers dont vous me parlez , vous en êtes le maître; rien n'est mieux à nous que ce que nous donne notre industrie. L'adresse que vous avez eue à faire votre larcin méritait d'être mieux récompensée, en vous faisant rencontrer quelque chose de plus rare. Vous ne pouviez pas me dire plus ingénieusement qu'Emilie ' n'est pas fort au goût des dames de Paris. A vous dire vrai, elle est un peu hollandaise ; son embonpoint me fait assez juger à moi-même qu'elle boit de la bière; et sa dévotion, qu'elle porte sa Bible sous sou bras tous les dimanches. Je vous prie de ne point donner de copie à personne des petits ouvrages que je vous envoie , hormis celle de la lettre que M. de Turenne vous a demandée,

' Premier écuyer de la grande écurie du roi, et neveu de M. le marquis de Lionne, minisire et secrétaire d'Etat.

' Personnage dont ii est question dans un i^crit de Saint-Évrcraond intitulé : Idée de la Femme qui ne se trouve point.

430 QEUV&BS CHOISIES

pour trouver moyen de me servir^ et que vous auriez bien fait de lui avoir déjà donnée. Tai ajouté quelque chose à la dissertation sur V Alexandre de M. Racine, qui me Ta £atit paraître plus raisonnable que vous ne l'avez vue. Si M. le comte de Saint*Albans a envie de voir ce qui est entre vos mains, vous pouvez le lui montrer; car je n'ai pensée au monde dont je ne le lisse le confident.

J'aurais bien de la joie que le mariage du fils du marquis de Ckeuvres se fit avec la fille de M. de Lionne le ministre , ayant toujours été serviteur de MM. d'Estrées et de M. de Lionne autant qu'on saurait Têtre. Mais quand je songe que j'ai vu marier M. le marquis de Cœuvres ; que j'ai vu son fils à la bavette, venir donner le bonjour à M. de Laon', qu'il appelait son tonton, je fais une fâcheuse réflexion sur mon âge ; et levant les yeux au ciel, avec un petit mouvement des épaules, je chante, moins agréablement que Noblet :

Mais hélas ! quand Fâge nous glace.

Nos beaux jours ne reviennent jamais.

Le bruit court ici, comme à Paris, que la paix du Portugal est faite * ; maïs la nouvelle en vient de Madrid. L'ambassadeur de Portugal ^, avec qui je joue à l'ombre tous les jouns, n'en a aucune nouvelle de Lisbonne. Il se plaint, dans la créance qu'on donne à cette nouvelle-là , que le Portugal soit compté pour rien , et voici son raisonnement : « On croit, dit-il, la paix faite, parce qu'on sait que l'Espagne nous offre tout; mais qui sait si nous voulons recevoir tout? Ce qui vient des Castillans m'est suspect ; je ne croirai rien que je ne sois informé par les avis de Lisbonne. Il y a dépéché un exprès pour cela et pour les affaires qu'il a en ce pays*ci. L'Électeur de Cologne est à Amsterdam incognito, et le prince de Toscane y arrive dans quelques jours. Le prince de Strasbourg est à La Haye, préchant que la paix se fera, et peu de gens le veulent croire; on est persuadé qu'avant que les Espagnols se soient

* Plus tard cardinal d'Estrées.

> Elte se fit le 12 de février 1668.

-' Don Francisco de Mclos.

bien résolus de traiter, on aura mis en campagne. Ne leur envies pas Pbonneur de perdre avec patience ; ils laissent gagner tout ce. qu'on veut, car par la longue habitude qu'ils ont avec les- malheurs ils se donnent peu d'action pour les éviter.

Voilà tout ce que vous aurez de moi. Ce que vous me demandez par honnêteté, pour me témoigner que vous vous souvenez de mes bagatelles de La Haye, est en si médiant ordre et si mal écrit, que vous ne pourriez pas seulement le lire; outre que je sais assez bien vivre pour vous exempter de l'ennui que vous en auriez. Dans la vérité, il y a bien quelques endroits qui me plaisent assez ; mais il y en a beaucoup à retrancher. Si vous voulez des observations que j'ai faites sur quelques histoires latines, je vous les enverrai.

Je vous prie défaire bien mes remerctments à M***. Quelque estime que vous ayez pour lui, si vous le connaissiez autant que moi, vous l'estimeriez encore davantage. Adieu, monsieur, je suis né si reconnaissant, que par dessein, ou par étude, je ne saurais devenir ingrat; et quelque résolution que j'aie eue au commencement de ma lettre, je ne puis la finir sans vous assurer qu'il me souviendra toute ma vie des obligations que je vous ai. Je souhaite que ce soit longtemps :

Mais hélas! quand l*âge nous glace, Nos beaux, jours ne reviennent jamais.

Si vous ne vous piquiez pas plus d'avoir des bras à casser et des jambes à rompre pour la campagne , que d'écrire , je vous dirais que votre lettre est aussi délicatement écrite qu'elle saurait l'être.

AU MÊME

Monsieur,

Si vous me faites Thonneur de m'écrire, je vous prie que nous retranchions ce Monsieur et toute la cérémonie qui gêne la liberté d'un commerce de lettres. Je vous prierai ensuite de vous moquer moins de moi par des louanges excessives que vous donnez à des bagatelles. L'inutilité les a produites, et je n'en fais cas que par Tamusement qu'elles me donnent en des heures fort ennuyeuses ; je souhaiterais qu'elles pussent faire le vôtre. Telles qu'elles sont, je ne laisserai pas de vous envoyer par le premier ordinaire les Observations sur Sal- Ittsfe et sur Tacite, desquelles je vous ai parlé. Le premier donne tout au naturel : chez lui les affaires sont de purs ef^ fets du tempérament ; d'où vient que son plus grand soin est de donner la véritable connaissance des hommes, par les éloges admirables qu'il nous en a laissés ; l'autre tourne tout en politique , et fait des mystères dç tout, ne laissant rien désirer de la finesse et de l'habileté, mais ne doni^ant presque rien au naturel. Je passe de là à la difficulté qu'il y a de trouver ensemble une connaissance des hommes et une profonde intelligence des affaires ; et en huit ou dix lignes je fais voir que M. de Lionne le ministre a réuni deux talents ordinairement séparés, qui se trouvent eu lui dans la plus grande perfection où ils sauraient être. Il fait si froid que pour un empire je n'écrirais pas une feuille de papier. Je vous enverrai aussi la Dissertation sur l'Mexandre , à mon avis beaucoup plus raisonnable que vous ne l'avez. Voilà tout ce que je puis faire pour toutes les grâces que vous me faites.

Je vous suis fort obligé de m'avoir envoyé la traduction qu'a faite M. de Corneille du petit poënie latin des conquêtes du roi ; je louerais extrêmement le latin si je n'étais obligé on conscience à louer davantage le français. Notre langue esl plus majestueuse que la latine, et les vers plus harmonieux, si je me puis servir de ce terme. Mais ce n'est pas merveille que

"""^ j«rt»îT!i?™~ *■ «« f ..." -1 **- *•

lez, je n'aurais pas manqué de la faire, si j'avais eu dessein de faire voir ce que vous m'avez volé. Personne ne sait mieux que vous combien cela était éloigné de ma pensée. Vous me ferez plaisir de me faire savoir si je dois espérer quelque retour en France, ou si je me dois résoudre à habiter le reste de mes jours les pays* étrangers. L'espérance est la source ou du moins une des premières causes de Tinquiétude , et Tin* quiétude n'est supportable qu'en amour, où elle a même ses plaisirs, puisque , comme vous savez :

Amoar, Tous les aatres plaisirs ne valent pas tes peines.

Partout ailleurs c'est un grand tourment. Nous n'avons point ici V Attila de Gorpcille : vous m'obligerez de me l'envoyer avec quelques pièces de Molière, s'il y en a de nouvelles ; je n'ai de curiosité que pour leurs ouvrages. Les anciens ont appris à Corneille à bien penser, et il pense mieux qu'eux. L'autre s'est formé sur eux à bien dépeindre les genk et les mœurs de son siècle dans la comédie, ce qu'on n'avait pas vu encore sur nos théâtres. Insensiblement me voilà savant avec vous; je vais recevoir une visite de M. Vossius, à qui je parlerai de la guerre de Flandre. Adieu, monsieur; j'ai banni le premier une cérémonie ennuyeuse, je vous prie de le trouver bon.

J'oubliais de vous prier d'assurer M. le comte de Grammont que je suis ravi de le voir protecteur de la maison de Grammont '.

'M. le comté deGaiche, après avoir été longtemps exilé, avait enfin obtenu son retour en France, par le crédit de M. le comte de Granunont. La plaisanterie roule sur ce que le comte de Grammont avait fait ce qoe le maréchal son frère avait tenté plusieurs fois inutilement.

DE SAINT-ÉVBEHOND. 435

AU MÊME

A peine ai-je eu le loisir de jeter les yeux sur Àndromaque et sur Attila ; cependant il me paraît qn' Andromaque a bien de l'air des belles choses ; il ne s'en faut presque rien qu'il n'y ait du grand. Ceux qui n'entreront pas assez dans les choses Fadroireront; ceux qui veulent des beautés pleines y chercheront je ne sais quoi qui les empêchera d'être tout à fait contents. Vous avez raison de dire que cette pièce est déchue par la mort de Montfleury; car elle a besoin de grands comédiens, qui remplissent par l'action ce qui lui manque. Mais à tout prendre c'est une belle pièce, et qui est fort au-dessus du médiocre, quoiqu'un peu au-dessous du grand. Attila a dû gagner quelque chose par la mort de Montfleury. Un grand comédien eût trop poussé un rôle assez plein de lui-même, et eût fait faire trop d'impression à sa férocité sur les âmes tendres. Ce n'est pas que cette tragédie n'eût été admirable du temps de Sophocle et d'Euripide, où l'on avait plus de goût pour la scène farouche et sanglante que pour la douce et la tendre; tout y est bien pensé, et j'y ai trouvé de fort beaux vers. Pour le sujet et l'économie des pièces, je n'ai pas eu le loisir d'y faire la moindre réflexion.

Je souhaite de tout mon cœur que Corneille traite le sujet d'Annibal; et s'il y peut faire entrer la conférence qu'il eut avec Scipion avant la bataille, je m'imagine qu'on leur fera tenir des discours dignes des plus grands hommes du monde, comme ils l'étaient. Je vous envoie les Observations sur Salluste, dont je vous ai parlé, et je vous enverrai bientôt la Dissertation sur Alexandre, tout cela mal copié. Pour les portraits, ils sont tellement attachés à cette conversation avec M. de Caudale, qu'on ne peut pas les en séparer, et je ne puis pas envoyer encore l'ouvrage. Adieu : aimez-moi toujours, et me croyez à vous plus qu'homme du monde.

436 (SUYBES CHOISIES

Page 1