‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 96 sur 116 · LETTRE A M. LE MARQUIS DE CRÉQUI · texte numérisé non relu

LETTRE A M. LE MARQUIS DE CRÉQUI

Après aToir vécu dans la eontrainte des cours, je me eonsole d'achever ma vie dans la liberté d'une république, où s'il n'y a rien à espérer, il n'y a pour le moins rien à craindre. Quamlon est jeune, il serait honteux de ne pas entrw dans le monde avec le dessein de fiiire sa fortune ; quand nous sommes sur le retour, la nature nous rappelle à nous , et revenus des sentiments de l'ambition au désir de notre repos, nous trouvons qu'il est doux de vivre dans un pays où les lois nous mettent à couvert des volontés des hommes, et où pour être sûrs de tout nous n'avons qu'à être sûrs de nous« mêmes*

Ajoutons à cette douceur que les magistrats sont fort autorisés dans leur charge pour l'intérêt du public « et peu distingués en leur personne par des avantages particuliers. Vous ne voyez donc point de différences odieuses dont les honnêtes gens soient blessés ; point de dignités inutiles, de rangs incommodes; point de ces fâcheuses grandeurs qui gênent la liberté sans contribuer à la fortune. Ici les magistrats procurent notre repos, sans attendre de reconnaissance ni de respect même pour les services qu'ils nous rendent; ils sont sévères dans les ordres de l'État, fiers dans l'intérêt de leur pays avec les nations étrangères , doux et commodes avee leurs citoyens , faciles avec toutes sortes de personnes privées. Le fonds de l'égalité demeure toujours, mal^é la puissance, et par là le crédit ne devient point insolent, la conduite jamais dure.

Pour les contributions, véritablement elles sont grandes ; mais elles regardent sûrement le bien public, et laissent à chacun la consolation de ne contribuer que pour soi-même. Ainsi Ton ne doit pas s'étonner de l'amour qu'on a pour la patrie, puisqu'à le bien prendre c'est un véritable amour propre. C'est trop parler du gouvernement, sans rien dire de

■ M. de Saint-Éyremond écrivit cette lettre après avoir repassé en Hollande, en f665.

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celui qui parait y avoir le plus de part *. A lui ùm justice, rien n'est égal à sa suffisance que son désintéressement et sa fermeté.

Les. choses spirituelles sont conduites avec une pareille modération. La différence de religion , qui excite ailleurs tant de troubles, ne cause pas ici la moindre altération dans les esprits : chacun cherche le ciel par ses voies ; et ceux qu'on croit égarés, plus plaints que haïs, s'attirent une charité pure et dégagée de l'indiscrétion du faux zèle.

Comme il n'y a rien en ce monde qui ne laisse quelque chose à désirer, nous voyons moins d'honnêtes gens que d'habiles, plus de bon sens dans les affaires que de délicatesse dans les entretiens. Les dames y sont fort civiles, et les hommes ne trouvent pas mauvais qu'on préfère à leur compagnîe eelle de leurs femmes : elles sont assez sociables pour nous faire un amusement, trop peu animées pour troubler notre repos. Ce n'est pas qu'il n'y en ait quelques-unes de très-aimables ; mais il n'y a rien à espérer d'elles, ou par leur sagesse, ou par une froideur qui leur tient lieu de vertu. De quelque façon que ce soit, on voit en Hollande un certain usage de pruderie établi partout, et je ne sais quelle vieille tradition de continence qui passe de mère en fille comme une espèce de religion.

A la vérité on ne trouve pas à redire à la galanterie des filles, qu'on leur laisse employer bonnement, comme une aide innocente à se procurer des époux. Quelques-unes terminent ce cours de galanterie par un mariage heureux ; quelques malheureuses s'entretiennent de la vaine espérance d'une condition qui se diffère toii|oor8, et n'arrive point. Ces longs amusements ne doivent pas s^attribuer au dessein d'une loll* délité méditée : on se dégoûte avec le temps; et le dégoAt pour la maltresse prévient la résolution bien formée d'en faire une femme. Amn dans la crainte de paiser pour troni' peur, on n'ose se retirer quand on ne veut pas conidure ; vi moitié par halntude , moitié par un sot honneur qu'on se fait

> M. le Pensioiiiufre de Witt

d*étre constant, on entretient languissamment les misérables restes d*une passion usée. Quelques exemples de cette nature l'ont faire de sérieuses réflexions aux plus jeunes filles, qui regardent le mariage comme une aventure et leur naturelle condition comme le véritable état où elles doivent demeurer. Pour les femmes , s*étant données une fois , elles croient avoir perdu toute disposition d'elles-mêmes; et ne connaissant plus que la simplicité du devoir, elles feraient conscienee de se garder la liberté des affections que les plus prudes se réservent ailleurs , sans aucun égard à leur dépendance. Ici tout paraît infidélité ; et l'infidélité, qui fait le mérite galant des cours agréables, est le plus gros des vices chez cette bonne nation, fort sage dans la conduite et dans le gouvernement , peu savante dans les plaisirs délicats et les mœurs polies. TjCS maris payent cette fidélité de leurs femm^ d'un grand assujettissement; et si quelqu'un contre la coutume affectait Tempire dans la maison , la femme serait plainte de tout le monde comme une malheureuse, et le mari décrié comme un homme de très-méchant naturel.

Une misérable expérience me donne assez de discernement pour bien démêler toutes ces choses, et me fait regretter le temps où il est bien plus doux de sentir que de connaître. Quelquefois je rappelle ce que j*ai été, pour ranimer ce que je suis; et du souvenir des vieux sentiments il se forme quelque disposition à la tendresse, ou du moins un éloignement de l'indolence. T3nrannie heureuse que celle des passions qui font les plaisirs de notre vie ! fâcheux empire que celui de la raison, s'il nous ôte les sentiments agréables et nous tient dans une inutilité ennuyeuse , au lieu d'établir un véritable repos !

Je ne vous parlerai guère de La Haye : il suffit que les voyageurs en sont charmés après avoir vu les magnificences de Paris et les raretés d'Italie. D'un côté vous allez à la mer, par un chemin digne de la grandeur des Romains; de l'autre vous entrez dans un bois , le plus agréable que j'aie vu de ma vie. Dans le même lieu vous trouvez assez de mai-

S0D8 pour former une grande et superbe ville , assez de bois et d'allées pour faire une solitude délicieuse. Aux heures particulières on y trouve Tinnocence des plaisirs des champs, aux heures publiques on y voit tout ce que la foule des villes les plus peuplées saurait fournir. Les maisons y sont plus libres qu'en France, aux temps destinés à la société; plus resserrées qu'en Italie , lorsqu'une régularité trop exacte fait retirer les étrangers, et remet la famille dans un domestique étroit. De temps en temps nous allons faire notre cour au jeune prince >, à qui je laisserai sujet de se plaindre si je dis seulement que jamais personne de sa qualité n'a eu l'esprit si bien fait que lui à son âge. A dire tout, je dirais des vérités qu'on ne croirait point ; et par un secret mouvement d'amour-propre, j'aime mieux taire ce que je connais, que manquer à être cru de ce que vous ne connaissez pas.

LETTRE A M. lE MARQUIS DE LIOISNE », QUI m\vait fait dire

DE LUI ENVOYER UPiE LETTRE QU^L PÛT MONTRER AU ROI.

Ne croyez pas, monsieur, que i'aime trog les pays étrangers, quand vous me voyez employer si peu de coin et d'industrie pour mon retour dans le nôtre. Ce n'est point une véritable nonchalance ; ce n*est point un grand attachement aux lieux où je suis, ni une aversion pour ceux où vous êtes. La vérité est que je n'ai pas voulu demander au roi le moindre soulagement sans avoir souffert ce que j'ai dû souffrir pour avoir été si mallieureux que de lui déplaire. Après tant d'années de disgrâces et de maladies, je crois pouvoir exposer la manière dont j'ai failli , ou, si je l'ose dire, me justiûer de Tapparence d'une faute.

Comme le blâme de ceux qui nous sont opposés fait la

' Le prince d'Orange, qui n'avait alors que quatorze ans. ^ Mc!isire Hugues de Lionne, marquis de Fresne et de Berny, nilni»(rf ti secrétaire d'État pour les affaires étrangères.

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louange la plus délicate qu*on nous donne, j^avais cru travailler ingénieusement à la gloire du génie qui r^e, en établissant la honte de celui qui avait gouverné auparavant Ce n'est pas que M. le Cardinal n'ait eu des tal^ts recoaimandables ; mais ces qualités, qpi auraient eu de l'approliation parmi les hommes, considérées purement en elle&*inémes, sont devenues méprisables par l'opposition de celles du roi : d^où il arrive que des actions assez bdies sont obscufcies par de plus éclatantes , que le moindre méarite «ifirès du plus grand passe pour défaut; d'où il arrive que la gloise du prince ruine la, réputation du niinistre; et trouver mauvais qu^on méprise ce qu'a fait son Éminence est en quelque sorte avoir du ehagrin qu'on admire ce que fait sa majesté.

Que si l'on voyait en usage les mêmes maûmes qui éttûent suivies , il paraîtrait qu'on veut exiger des approbations en leur faveur, et nous donnerions les nôtres aussitôt par une respectueuse obéissance ; mais puisqu'on s*en éloigne à dessein, jusqu'à prendre les voies les plus opposées , il 7 a quelque délicatesse à n'approuver pas ce qu'on évite, et quelque prudence à rejeter ce qu'un roi si sage ne veut pas faire.

Ne m'alléguez point que c'est un crime d'attaquer la réputation d'un mort ; autrement celui qui la ruine serait le premier et plus grand criminel lui-même. Quand il humilie Torgueil des Espagnols et la fierté des Allemands; quand il abaisse Borne et s'assujettit l'Église ; quand il maintient l'empire contre la puissance du Turc, au même temps que le roi d'Espagne abandonne l'empereur et laisse les États de sa maison exposés à l'invasion des inOdèles; quand il fait la guerre avec tant de conduite et de valeur et la paix avec tant de hauteur et de sagesse , que fait-il , sinon condamner par ses actions ce que j'ai blâmé par le discours, et en donner à toute la terre une plus forte et plus expresse censure ?

N'en doutez point, monsieur , c'est du roi que M. le Cardinal a reçu l'injure que l'on m'attribue : les belles et ad* mirables qualités de sa majesté , ses actions , son gouverne' ment, ses conseils, m'ont donne les petites idées que j'a» de

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son Éminence; et dans la condition où je suis j*ai à demander pardon d'une chose dont il m'est impossible de me repentir. IVIais qnel sujet de plainte a M. le Cardinal qui ne hii soit commun avec tous nos rois? Leujrs règnes n*ont-ils pas le même sort que son ministèrer? Leurs £adts ne sont-ils pas anéantis comme les siens, leur réputation efiGacée comme la sienne?

Autrefois nous pensions assez faire de nous soutenir contre une nation ennemie ; toute TEurope, si on le peut dire, toute l'Europe aujourd'hui confédérée ne se trouve pas capable de nous résister. Autrefois nous tenions les paix glorieuses qui nous apportaient la restitution de quelque place , aujourd'hui les Espagnols cherchent leur salut dans la cession de leurs provinces; et si la justice ne réglait toujours nos prétentions, il s'agirait moins de ce qu'ils nous cèdent que de ce qui leur reste. Autrefois nos alliés murmuraient d'avoir été mal soutenus dans la guerre, ou abandonnés dans la paix ; de notre temps ceux qu'on a vus tomber par leur faute ont été rele* vés par notre secours, et l'influence de notre pouvoir a formé toute la grandeur des autres. S'attacher à nous , c'est une élévation certaine ; s'^ séparer, une chute comme assurée.

Tant que le roi agira comme il agit, il m'autorise à parler comme je parle ; si on veut que je me démente , qu'il se relâche, qu'il abandonne ses alliés, qu'il laisse rétablir ses ennemis. Alors je deviendrai favorable à M. le Cardinal, et ferai valoir les mêmes choses que j'ai décriées ; mais aujourd'hui, que les peuples attachés à notre amitié regardent avec joie le gouvernement que nous voyons, et que les nations opposées à nos intérêts regrettent avec douleur le ministère que nous avons vu » toutes mes réflexions me confirment en ce que j'ai dit, et mon esprit, ferme dans ses premiers sentiments, ne se peut tourner à d'autres pensées.

Si une tendresse du roi conservée à la mémoire d'une personne qui lui fut chère , si la constance de son affection pour un mort, lui ont fait trouver mauvais ce qui m'a paru si fort à son avantage , je le supplie de conjsidérer que mes inten-

tioDS ont été trompées. Je n*ai paâ cru blesser la délicatesse de sou amitié, et je pensais avoir des sentiments exquis sur Tintérét de sa gloire. En toutes choses les méprises sont excusables ; mais Terreur qui vient d*un principe si noble et si beau ne laisse aucun droit à la justice. Ne pensez pas néanmoins que je veuille faire des leçons au lieu de très-humbles prières, et instruire sa majesté de ce qu'elle doit, au lieu de me soumettre à ce qu'elle veut. J'attends avec une parfaite résignation qu'il lui plaise ordonner de ma destinée, et je me prépare à la reconnaissance de la grâce ou à la patience dans le châtiment.

Si elle a la bonté de finir mes maux, elle joindra la dépendance d'une créature à l'obéissance d'un sujet, et adoucira la contrainte qui lie^ par l'afTection qui attache. Mais je consulte peu mes sentiments quand je parle de la sorte. L'obligation dans laquelle je suis né me tient lieu de tous les attachements du monde : le devoir a les mêmes charmes poulr moi que les grâces pourraient avoir pour les autres. Presqu'en tous les hommes la sujétion n'a qu'une docilité apparente : tandis qu'elle affecte un air soumis, elle excite un murmure intérieur, et sous des dehors humiliés on tâche à défendre un reste de liberté par des résistances secrètes. Ce n'est pas eu moi la même chose. La nature ne garde rien pour elle en secret : quand il faut obéir, les ordres du roi ne trouvent aucun sentiment dans mon âme qui ne les prévienne par inclination ou ne se soumette sans contrainte par devoir. Quelque rigueur que j'éprouve, je cherche la consolation de mes maux dans le bonheur de celui qui les fait naître. J'adoucis la dureté de ma condition par la félicité de la sienne; et rien ne saurait me rendre malheureux, puisqu'il ne saurait arriver aucun changement dans la prospérité de ses affaires.

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