‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 1 sur 59 · SUR LA FAMILLE · texte numérisé non relu

SUR LA FAMILLE

BAUDERON DE SÉNECÉ

vers sins ,

sept ou huit lieues de Màcon, il y a un pays pauvre, aride, qui sépare les riches vignobles du Màconnois des prairies du Charollois. Le voyageur, qui va de la Saône à la Loire, gravit, en arrivant la crête des hauteurs qui séparent les deux basdes côtes nues et tristes, d'où le regard n'aperçoit qu'un horizon de montagnes désolées. Sur la montée des Têtes sont postées quelques masures qui s'ouvrent au premier bruit de grelots et laissent sortir pieds nus de petits enfants demandant l'aumône. Aujourd'hui, cependant, on reconnoit dans ce pays les premières victoires du travail persévérant des hommes, de beaux villages et de riches habitations; mais ce qu'il étoit autrefois, une vieille inscription espagnole semble l'attester encore : sur la route même on peut la lire gravée dans la pierre d'une porte cintrée : Huesped y pece a v (l)os très diashuede: l'hôte est comme le poisson, au bout de trois jours il sent mauvais. Un avis aussi désobligeant ne laisseroit pas soupçonner que dans cette contrée exista, au xvne siècle, un foyer de plaisirs et

G Notice.

d'élégance. Le château de Sivignon, habité par M. de La Gniche, étoit un rendez-vous de la noblesse des enviions, et 1 ame des réunions étoit le poëte Sénecé, qui i; peloit cette demeure «le séjour de Cypris. » Celui-ci doit près de Màcon la terre de Condemines, lieu d'exil pour lui, qui autrefois, premier valet de chambre de Marie-Thérèse et poëte de cour, comme Bonaventure Des Periers et Clément Marot , s'étoit vu remercier en iG8'3, à la mort de la reine; depuis, il venoit chercher des consolations dans la société de M. de La Guiche , qui avoit vu et servi Louis XIV, et que les blessures reçues à l'armée retenoient désormais à Sivignon.

Aujourd'hui, le vieux château n'est plus reconnoissable; il n'eu reste qu'une aile. Si, pour le voir, vous vous détournez de la route et vous aventurez dans la traverse, vous trouverez au milieu des bois, des étangs, et près d'une belle prairie, une ferme silencieuse que des chemins d'exploitation entourent. Dans les vastes fossés doit une eau couverte d'herbes; et la chapelle., devenue hangar, laisse à peine voir les écussons brisés ou les croLx de pierre sur lesquelles montent les foins. ( Cependant, cette contrée pauvre n'est pas sans intérêt. La route qui conduit de Màcon à Charolles seroit, avec ses rameaux divers, consacrée par plus d'un souvenir. L'abbaye de Cluny, le château du maréchal d'Uxelles à Cormatin, le pays qu'habita Bussy-Rabutin, les écuries princières que fit bâtir à Chaumont la duchesse d'Angoulème, méritent un regard du voyageur et ont rendu curieuse pour moi cette route qui, à l'heure qu'il est , nous fait passer près de quelques demeures respectables et hospitalières , près de Monceaux et de Saint- Point, les deux retraites de l'auteur des Méditations. Sivignon a été, depuis la fin du xvue siècle jusqu'au milieu du xvme, un rendez-vous lointain, isolé; la de-

Notice. -

meure la plus voisine étoit à une lieue, celle du marquis Desprez Saulx-Tavannes, qui habitoit le Terreau et avec qui on entretenoit un commerce de livres et de lettres. Cette société, perdue dans mi coin de la France, av : it besoin de distractions de tout genre : Sénecé étoit fait pour animer les réunions , pour y représenter le goût des plaisirs de l'esprit. Il aimoit vivement les arts ; et quant aux lettres, dont il avoit puisé l'amour dans sa famille, après avoir été sa recommandation à la ■■our, elles devinrent son refuge dans les loisirs de la vie de la province. Il écrivit une foule de pièces gracieuses pour la société qui Fentouroit. Mille objets lui fournirent des textes inépuisables ; les événements contemporains, ses souvenirs de la cour, ses lectures continuelles, lui inspirèrent des compositions nombreuses; enfin, les difficultés matérielles de sa vie lui dictèrent, sous forme d'odes ou d'épîtres, des placets poétiques. Ainsi produisit-il pn abondance des écrits très-divers, dont une partie fut livrée au public; mais il ne faut poiut le juger comme un littérateur de profession. Avant tout , Sénecé écrivit en homme de cour, pour un cercle choisi, pour une caste à part. Comme beaucoup de personnages de ce siècle , il ne songeoit pas à l'impression , et les copies multipliées de ses œuvres en formoient les éditions véritables. Ce qui fut publié par des libraires ou des recueils périodiques le fut de la manière la moins concertée, la plus négligente, la fugitive. Sénecé ne manqua ni d'éditeurs, ni de biographes; mais ni les uns ni les autres ne firent pou lui ce qu'il n'avoit pas fait lui-même. Au rédacteuv du Mercure, qui le prioit un jour d'écrire sa vie, il répondit : « Vous voulez me prendre par mon propre in- » téret par la proposition que vous me faites de vous » donner quelques mémoires de ma vie, qui n'est pas

s Notice.

» si obscure que l'on n'y trouvât sujet de faire un petit » roman; mais j'ai renoncé à cette vanité, et il me » suffit qu'on sache qu'après avoir parcouru le monde » dans ma jeunesse et avoir fait quelque figure à la » cour du duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, je me » suis attaché à celle de la princesse d'Angoulème , où » je me suis marié, et qui m'a servi d'échelle pour » monter à celle de Marie-Thérèse, épouse de Louis- » le-Grand ; échelle qui s'est rompue sous mes pieds et » où je me suis brisé le col par la mort de cette prin- » cesse, étant demeuré sans charge et sans récompense. » Je me suis enfin retiré dans mon pays natal, où je me » suis consolé du mieux que j'ai pu avec les muses, » qui ne m'ont point abandonné jusqu'à lage de quatre- » vingt-treize ans. Pour mon père , vous ne pouvez eu » dire trop de bien , quoiqu'il m'ait fort mal traité et » donné ses Liens à des filles du deuxième lit ; à cela » près, c'étoit un homme illustre par ses mœurs, sa » justice et son éloquence, dont il a donné des preuves » authentiques dans un beau volume de harangues, etc. » Mais c'est assez parler des miens et de moi. »

La vie de Sénecé et ses œuvres m'ont paru dignes de quelque curiosité. 11 n'y a pas à annoncer ici une résurrection éclatante, ni à draper l'homme dans un costume de fantaisie; mais je crois qu'il est juste de lui faire sa place dans notre littérature nationale. En ce sens, il importe de le considérer dans le milieu où il vécut ; l'histoire de sa famille , la connoissauce de la société dont je viens de parler, expliqueront la destinée du poëte lui-même , et l'ensemble donnera peut-être quelques traits de plus à la physionomie du xvue siècle. La biographie du père de notre poëte tiendra ici beaucoup de place; qu'on me le pardonne. Par son cadre même cette étude provinciale comporte plus de détails

Notice. 9

domestiques que de grandes choses, et comme le disoit lt spirituelle Mlle Delaunay, le vrai est comme il peut et n'a de mérite que d'être ce qu'il est.

LA FAMILLE BAUDERON* DE SENESCEY.

Le poète Sénecé sortait d'une famille bourgeoise originaire de Paray-le-Monial, qui s'était établie à Aîàcon, où on l'avait vue pendant un siècle s'emichir par le travail et s'élever par des alliances honorables. Elle avait acquis la terre de Senescey-lt-z-Màcon, d'où elle tirait son nom nouveau. Ce nom faillit coûter la vie au poète : on l'accusa de s'en être prévalu pour se faire croire de la grande maison des Beaufremont-Senescey. La famille des Beaufremont-Senescey possédait de longue date des biens considérables sur la rive droite de la Saône, particulièrement deux terres entre Màcon et Chàlon, Seneseey- le -Grand et Senescey- lez -Màcon, pays dont ils avaient pris leur devise : In virtute et honore Senesce. Elle joua un rôle sous Louis XIII, pendant la régence d'Anne d'Autriche et sous Louis XIV. Saint-Simon a rappelé les aventures de Mme de Senescey, son exil, son élévation au rang de duchesse (i663) , la fortune semblable de sa fille, la comtesse de Fleix, qui fut mère de M. de Foix, duc et pair; le même écrivain nous a laissé des poitraits de ce duc et de sa femme, « la plus jolie bossue que l'on put voir, » dit-il.

Je ne sais comment la terre de Senescey-lez-Màcon sortit de cette famille : en 160 1, elle passa aux Bauderon, pour qui ce fnt un acheminement à la noblesse- Il me semble curieux d'observer, pour l'histoire des deux familles, qu'aux États-Généraux de 161 4, le baron de Senescey fut charge par la noblesse de X'Orter plainte

iu Notice.

auprès du roi contre les orateurs du Tiers État, qui avoii.-nt osé comparer les trois ordres à trois frères, en réservant toutefois le droit d'aînesse des Qftbles. Dans les rangs du Tiers État on voyoit figurer, comme délégué maçonnais, Hugues Foillard : or, les descendants de ce magistrat dévoient, en s'alliant aux Bauderon, posséder la terre et le nom de Senescey, et paroître à la cour à côté de l'antique famille voisine, dans la personne du poëte qui signa Sénecé. La dynastie bourgeoise des Bauderon, qui se fit connoitre par des talents divers, d'utiles services et des fondations pieuses, dura deux siècles, environ de i54o à 1740. Elle dut son progrès, d'abord à l'exercice de la pharmacie et de la médecine, peu distinctes alors, puis à l'acquisition de ces offices de judicature que la noblesse, dans sa fière oisiveté, négligeoit imprudemment '.

Un mot sur les deux premiers personnages de la famille. Brice Bauderon l'ancien, né à Paray-le-Monial en 1.539, se fit recevoir médecin à Montpellier et s'établit à Màcon. Habile praticien, il acquit une grande réputation , des biens considérables , et , quoique les ligueurs l'eussent un jour pris et fortement rançonné sur la route de Cluny, il resta assez riche pour acheter, en 1601 , de Claude de Bullion, la terre de Sénecé.

j . Je ne m'attacherai pas a discuter les assertions des biographes ou a signaler leurs méprises ; je me contente de m' appuyer sur les papiers de famille.

Le nom de Sénecé revient fréquemment dans les mémoires du xviie siècle; plus d'une fois la confusion s'est mise dans les souvenirs de ceux qui en ont parlé. On a eu la fantaisie de chercher si Sénecé n'étoit point le père du Masque de Fer ; dans cette amusante hypothèse, on oublioit que ce poëte naquit api-ès le mystérieux personnage. — Le bel hôtel connu a Mâcon sous le nom d'hôtel Sénecé, n'a été luïti qu'au milieu du xvme siècle; il devint la propriété d'un Bernard de Sénecé, qui épousa une petitetille du poëte et racheta la terre de ce nom. — La demeure véri-

Notice. ii

Dévoué à son art, il essaya de réformer ou de régulariser la pratique de la pharmacie, en écrivant une sorte de code, la Pharmacopée (i588), ouvrage souvent traduit, souvent réimprimé, et qui demeura longtemps

1 bre , s'il en faut croire Leclerc et après lui Papillon , qui racontent l'anecdote suivante : «rLe poète Sénecé, )> arrière-petit-fils de Brice , achetant quelques drogues » chez im apothicaire , tira de l'argent parmi lequel » était mêlé un cachet. L'apothicaire en reconnut le » hlason et lui demanda s'il étoit de la famille dont il » voyoit les armes. Antoine ayant décliné sa généalo- » de, l'apothicaire L'embrassa, lui offrit des drogues » gratis, l'invita à manger chez lui et lui fit mille offres » de service, en lui disant qu'il étoit charmé de con- » noitre le descendant de l'un des plus habiles succes- » seurs de Galien. » Brice Bauderon avoit, à la mode du temps, arrangé dans son nom une anagramme en manière de devise; dans Bricius Bauderius il trouvait Brevius id curabis.

Son fils, Gratien* Bauderon*, parcourut avec succès la même carrière, donna divers ouvrages sur Fanatornie et les maladies épidémiques, et réédita la Pharmacopée paternelle avec des commentaires qu'on trouva trèsobscurs. Quoiqu'il soit mort jeune, à trente-deux ans

table de Brice Bauderon, père du po'éte, étoit située rue de la Barre et devint la propriété de M. Desvignes de Davayé, maire perpétuel de Mâcon, gendre de Briee Bauderon. — Il se trouve, dans une chronique donnée comme italienne par Beyle Stendhal', un chevalier de Sénecé, fils naturel du régent, qui meurt à Rome dans une intrigue amoureuse. Impossible de s'arrêter à ces détail* : je citerai seulement l'erreur d'un libraire, a qui on demandoit les œuvres de Sénecé. Après avoir fouillé ses rayons, il découvrit un vieux volume qu'il apporta en disant : « Je n'ai que les opéras.»! Sénecé précisément en a écrit plusieurs qui sont inédits. Le bibliophile fut ravi, mais son illusion se dissipa vite, quand il lut: Opéra Senecœ. C'étoit un vrai Sénèque.

:cs Notice.

(i6i5), d'une pleurésie qu'il prit à la chasse, il accrut cependant les Mens de sa famille en épousant Suzanne Gratter, qui lui apporta le domaine de Condemines.

Désormais, chez les Bauderon, le fils aîné prit le nom de Sénecé, le cadet celui de Condemines. Les deux tel tes furent réunies par la mort d'un frère entre les mains de Brice Bauderon de Senescey, qui consomma 1V1.-vation de sa famille.

11 vécut de i6i3 à 1698. Ce fut un de ces magistrats du xvue siècle qui portaient une égale ferveur dans les fonctions du juge et dans les études du lettré ; qui avoient beaucoup d'âme et tenoient à montrer autant d'esprit, gens actifs et dévoués sur lesquels comptoit la couronne contre l'indiscipline de la noblesse. Il épousa Françoise Grillet, fille et petite-fille de présidents; succéda , en if>45, à son beau-père dans la charge de lieutenant-général au bailliage de Mâcon, et cinq ans plus tard reçut , comme une récompense méritée, le titre de conseiller du roi. Son rôle fut des plus considérables dans sa province, particulièrement dans la ville de Mâcon, qu'il retint, pendant la minorité de Louis XIV, dans le parti du roi, résistant aux tentatives de révolte dans un pays où les factieux étoient armés de toutes parts. Cinquante ans durant, son ardeur ne se démentit pas, ni son éloquence : car il étoit l'orateur et le représentant officiel du pays. A lui revenoit le soin de complimenter les grands personnages qui passoient à Mâcon, comme le duc de Lesdiguières et Condé allant en Espagne, comme le maréchal de Plessis Praslin, Févèque de Mâcon, Jean de Lingendes, le duc d'Epernon et M. Bouchu, intendant de Bourgogne et de Bresse, qui, dans ses tournées, s'arrètoit souvent à Mâcon de peur des fièvres bressamies.

A Dijon, en 1649 et i65o, Biice Bauderon représenta

Notice. i3

le Màconnois auprès du roi, de la reine et de Mazarin ; à Cieiraont (2 nov. if>65), aux Grands Jours, il fut publiquement félicité de sa conduite par l'avocat-général Talon. Enfin , c'étoit encore le lieutenant- général qui, chaque année , prononçoit la harangue solennelle à rassemblée du guet. Cette assemblée militaire, à laquelle tous les habitants de la ville dévoient assister en armes, se tenoit sur la rive gauche de la Saône , en face de Màcon , et avoit été instituée dans l'origine pour conserver (( les droits de Sa Majesté, maintenir les limites » du royaume et la possession de la rivière de Saône, dont » le canal appartenoit entièrement au Roy, bien qu'il fît » la séparation du Màconnois d'avec la Bresse. » Après la réunion de la Bresse à la France , cette cérémonie ne fut point supprimée : tous les cinq ou six ans, on voyoit, le dimanche avant la Saint- Laurent, le lieutenantgénéral monter à cheval , en robe; devant lui marchoient soixante mousquetaires, le prévôt des maréchaux avec ses archers, les huissiers du bailliage, le recteur de l'Hôtel-Dieu, le greffier en chef de la prévôté, ceux-ci en robe , le bonnet carré sur la tète ; derrière lui venoient MM- les gens du roi et les échevins sur des chevaux couverts de housses de velours noir. On traversait la rivière; l'avocat du roi haranguoit les troupes; puis le lieutenant-général prononçoit un discours d'apparat. La lecture des ordonnances , qui se faisoit à la fin , étoit l'acte essentiel de cette solennité, destinée à « maintenir l'ordre et la police par cette publication; faire la revue des habitants, entretenir la discipline militaire, visiter les portes et les murs de la ville , et reconnoitre s'ils sont en bon état. » Je renvoie aux Harangues de maître Brice Bauderon pour les détails; on y trouvera aussi d'autres témoignages de la vie publique de ce magistrat, qui fut mêlé à toutes les affaires importantes de sa

i4 Notice.

province et à la plupart des mesures administrative.-* du règne de Louis XIV. A ce propos, on pourroit rappeler que dans les pays d'États, les hommes dévoués au roi tinrent une conduite peu honorable, s'efforçant, x>our obtenir les gratifications, d'étouffer les franchises prowni'iales et de grossir les impôts; notre magistrat paroitroit donc suspect en raison même de son savoirfaire. Mais d'abord, sa carrière ne le conduisit pas jusqu'aux moments les plus critiques de ce long règne ; ensuite, son zèle pour la couronne se manifesta plutôt pendant la Fronde contre la noblesse (qui seule fit cette révolution) que vis-à-vis du Tiers État, auquel il appartenoit. Ceux qui payoient l'impôt trouvèrent en lui un défenseur éloquent. Si un historien , si un économiste ouvroit par hasard les lettres de Bauderon , il remarquerait certainement celle qu'il écrivit à l'intendant Bouchu sur la misère des vignerons. Les vins étoient toute la richesse du pays ; cette source de prospérité tarissoit de deux côtés à la fois, par l'impôt toujours croissant et par l'impossibilité de l'exportation. Brice Bauderon expose avec force la situation du cultivateur qui , après avoir mis tout son travail et toutes ses ressources dans la production des vins , ne peut porter sa récolte à Bourg, où l'exclusion du vin de Màcon est expresse , ni à Lyon , où on le frappe d'un droit d'entrée quadruple, ni en Lorraine, depuis que cette province est française , ni à Paris, où l'on ne parvient qu'à travers une ligne formidable de péages, où l'on n'entre qu'à des conditions exorbitantes. La richesse du pays en devient le fléau. «Jugez, dit le magistrat, » jugez, Monseigneur, de ce qu'il peut faire pour sub- » venir à l'entretien de sa misérable famille. Ajoutez »à cela les violences, les concussions et les faussetés » qui se font par les commis à la levée de ces droits,

Notice. i5

» vous ne douterez point que le Maçonnais ne soit par » là le pays le plus à plaindre de tout le royaume. Il est » certainement impossible qu'il puisse soutenir plus » longtemps cette charge , sans en être totalement ac- » câblé. Les laboureurs ont vendu la meilleure partie » de leurs fonds pour subsister depuis cet établisse- » ment ; et une seule année de disette de blé fera mourir » de faim la plus grande partie de ceux qui habitent » la campagne. Que l'on permette donc aux Màconnois » de se rédimer de ce tribut : il est si accablant que , » par les frais des commis et leurs vexations , il en » coûte à ce pays quatre fois plus qu'il n'en entre dans » les coffres de l'épargne. »

Cette lettre, datée du ier octobre 1673, est comme perdue dans un recueil où Ton n'iroit point la chercher, au milieu des Harangues de maître Brice Bauderon, chefd'œuvre d'affectation et de pompe déclamatoire. En effet, le côté défavorable de la vie de l'actif magistrat , c'est sa prétention littéraire : il avoit étudié les belles-lettres, l'éloquence, l'antiquité, avec un amour infini, un talent médiocre et un goût détestable. La plus ardente imitation des défauts de Balzac et de ceux de Voiture fut ce qui l'égaradans la composition des épitres,des compliments, des devises, des discours qu'il a laissés ; œuvres solennellement puériles, où le sérieux des affaires publiques est déguisé le plus possible sous une profusion d'antithèses maniées avec dextérité, de comparaisons développées à perte de vue, de lieux communs, d'allégories, de subtilités et de périodes les plus sonores qu'il se puisse imaginer. Je ne parle pas des textes pris des anciens ou des saintes Ecritures ; le magistrat en avoit à foison dans un promptuaire d'une vingtaine de volumes où il classoit par ordre alphabétique les innombrables extraits de ses lectures. Au hasard, je prends

1 6 Notice.

un exemple du style et du genre d'esprit maladroitement ingénieux de Brice Bauderon. Voulant parler de la Saône et de Màcon, « cette rivière, dit-il, désigne par l'égalité de ses eaux le bon naturel des peuples qui habitent ses rivages. » Voulez-vous voir le triomphe de l'affectation, lisez le discours où la justice est comparée à la musique : « Après que le demandeur a fait reten- » tir dans la dureté du bécarre la sévérité de ses ac- » cusations et l'amplification de ses demandes , le défen- » deur diminue ses prétentions par les adoucissements » du bémol et met en usage toute la délicatesse des dièses » et des feintes. » Ce n'est pas tout; l'orateur ajoute en note que les six anciens officiers du bailliage étoient dans le parfait accord du diapason, et sont à présent, par la création et établissement du présidial, dans l'harmonie du bis diapason. Où ne conduit pas l'amour du beau langage ? Quand le magistrat donnoit satisfaction à cette passion trop féconde , il rivalisoit avec les précieuses. « Vous m'avez donné toute la terre ! » écrivoitil à l'abbé deTournus, qui lui a voit envoyé une mappemonde. A une dame qui marquoit une grande estime pour le talent d'Antoine Bauderon, fils de Brice : « San? » doute, Madame, que vous avez une de ces âmes nobles » et excellentes qu'un ancien philosophe appelle des » âmes soufrées , qui s'allument à la moindre rencontre » ou de science ou de vertu, pour en faire les principes » d'une amitié qui produit ainsi de grands embrase- » ments par la riche matière qu'elles lui fournissent.» On ne pouvoit lui faire plus de plaisir qu'en lui demandant une lettre; Févèque, le consultant un joui1 sur quelques statuettes trouvées à Prusilly par des paysans, Brice Bauderon écrivit toute une épitre dans laquelle il raconte fort agréablement la pieuse erreur de ces paysans , qui avoient fait de ces idoles des re-

liques chrétiennes , prenant un bélier ancien pour l'agneau de saint Jean, une Cérès allaitant pour la vierge Marie , un Triptolème pour saint Bruno et même une Vénus, une Vénus qui tenoit la main devant son sein, pour sainte Agathe « qui fut tourmentée en sa marn- » nielle. » Cette naïveté qu'ils portoient dans leur croyance , et dont le magistrat s'amuse , il la partait lui-même à son insu dans le culte du bel esprit. Il va sans dire qu'il paya tribut à la littérature des devises; aucun genre de raffinement ingénieux ne pouvoit mieux s'accommoder à la nature de son esprit et à l'érudition de ses souvenirs. 11 en imprima en l'honneur de Colbert, du chancelier Boucherat, de Louis XIV (16S0-1690). Et quel travail ! quelle subtilité infatigable ! quelles doctes références mythologiques ! Nous serions aujourd'hui fort embarrassés de faire le panégyrique de la Guyvre mystérieuse, espèce de serpent qui composât* les armes de Colbert. Le magistrat songeoit au serpent d'Esculape et au serpent d'airain de Moïse : le caducs de Mercure , la garde de la Toison d'or ou des pomm gf du jardin des Hespérides, n'offroient-ils pas aussi des allégories saisissantes ? Il est vrai que les serpents ont une histoire souvent scandaleuse ; ils forment les cheveux de la tète de Méduse, ils étouffent Laocoon, ils séduisent la première femme; mais en tournant ces traditions d'une certaine manière , un homme adroit s'en tire toujours. Brice Bauderon n'éprouvoit aucune peine à inventer des devises ; il en remplit un livre où Louis XIV Ggk exalté sous le nom de l'Apollon françois. « Je fais, » «lit-il , le parallèle de Sa Majesté, de son épouse ines- » timable , de son admirable dauphin , des officiers de » sa couronne et de tout le reste de sa cour et de son » peuple, avec le soleil et la lune, avec les douze signes » et le nombre presque infini de la milice céleste :

• H Notice.

» comparaison hardie autant que juste, et qui marque » lf zèle respectueux aussi bien que la haute estime » que j'ai pour mon souverain. » Il existe un autre ouvrage qui a échappé à tous les éditeurs de catalogues, fort court , il est vrai , et très-rare ; c'est une série de devises en l'honneur de Jacques II , composée au moment où Louis XIV accueillit avec une généreuse imprudence les Stuarts expatriés. Le magistrat ne manque pas de fulminer contre les hérétiques, contre les « pseudo-patriarches , » contre la brutalité de certains milords, et d'injurier surtout le prince d'Orange, le sanglier furieux , l'usurpateur insolent , qui sera renversé bientôt ; cela est démontré par l'exemple du colosse de Rhodes et le texte de Pline l'ancien. Je ne me serois pas arrêté aux devises et aux autres œuvres de Brice Bauderon, si l'on n'y trouvoit pas l'expression des sentiments qui étoient alors ceux de la magistrature et de la bourgeoisie françoises; l'intolérance religieuse et politique, le dévouement à Louis XIV, et (c'est le beau côté) l'admiration intelligente du génie, du courage, des bienfaits de Colbert. Le fils de Brice, le poëte Sénecé, qui s'étoit chargé de composer pour les emblèmes de mauvais vers français et d'assez fades explications , sentit bien par où on pouvoit attaquer ces belles inventions et par où il falloit les défendre. « De quelque «manière, dit-il, que la chose soit reçue, on doit tou- » jours avoir de l'indulgence pour l'un et pour l'autre » et louer le dessein qu'ils ont eu de publier la gloire » d'im homme dont les soins élèvent si haut celle de » la France et en faveur duquel tous les ornements de » l'invention et de l'art sont foibles pour faire conce- » voir la véritable et solide réputation qu'il s'est ac- » quise par ses services et son mérite. » Il serait surprenant que Brice Bauderon n'eût pas aussi composé

Notice. 19

des portraits, comme firent tous les beaux esprits de son temps. Je suis persuadé qu'il est l'auteur d'un petit recueil manusciit qui contient les portraits des précieux et précieuses de Mohisium {Mâcon). J'en parlerai ailleurs; aussi bien ne puis-je m'attarder plus longtemps et énumérer tous les travaux de cet homme infatigable, qui déploya tant d'activité dans le double exercice de sa charge importante et de son travail de bel esprit. A tout prendre, c'est une âme ardente qui s'attache avec un zèle extrême à tout ce qui lui semble digne d'un esprit cultivé. D'ailleurs, une double séduction l'entraîne , celle de son siècle, qui veut orner toute; choses, celle de sa famille, qui s'associe avec enthousiasme à ses études et le pousse vivement à se faire imprimer.

Ne craignez pas le grand jour Ni de Paris, ni de Rome :

Vous passerez pour habile homme vSoit en province, soit en cour.

Ce quatrain, de dame Claudine Quiny, deuxième femme de Brice Bauderon, ne manquoit pas de vérité. De toutes parts, en ce temps d'extrême politesse , on adressoit des félicitations au lieutenant-général, qui se plaignoit de perdre souvent ses lettres « à cause du désir «que tout le monde avoit de les lire.» Il se comparoit à ces conviés à un festin solennel qu'un empereur fit étouffer sous une profusion de fleurs. De Paris même on l'encourageoit, et If. Charpy lui écrivoit (octobre 1642) : «Je donnai hier à diner à MM. de Vaugelas, »Faret, l'Etoile, Chapelain et Voiture, et à M. l'abbé » d'Aubignac, qui composent entre eux la plus éminente » troupe des esprits de Paris ; je leur fis servir au des- » sert un plat de vos lettres, et ils m'assurèrent que si

20 Notice.

» je leur faisois espérer de semblables viandes , ils - vitndroient souvent à. mon ordinaire. » Comment aui oit-il résisté à l'eni viHiiii'iit?. . . — En définitive, sa vfe est une vie honnête, et dans la demeura du magistral on respectoit tout ce qui est noble; on recherchait tout ce qui charme l'esprit ou l'élève ; on tiav aillit bt.tucoup, on employoit les loisirs domestiques en agréables lectures, et l'on aimoit l'amitié. «Notre premier soin, » écrivoit le magistrat dans une lettre latine à son an- »cien précepteur, c'est la piété; le second, la jus- » tice ; nous nous inquiétons légèrement de la gloire, » moins encore de la fortune. Toutes deux, néanmoins, » nous servent à souhait : non-seulement elles remplis- » sent nos vœux, mais elles les dépassent. Nous avons » beaucoup d'amis , peu d'envieux , aucun ennemi ; ce » que nous ambitionnons de la vertu et de la science , » ce n'est pas le prestige, mais le solide mérite.» Sa conscience étoit satisfaite quand il songeoit à la carrière qu'il avoit parcourue. En effet, il laissa en mourant (1698) non-seulement des possessions fort agrandies, mais aussi une réputation d'intégrité et de lumières. Il se flattoit d'avoir donné au nom de sa famille toute la gloire désirable en ce monde; dès le milieu de sa vie, en 1649, il fit graver sur le marbre du tombeau des Bauderon, dans l'église des R. P. Cordeliers de Màcon, à la droite du maitre-autel , une épitaphe très-longue contenant les noms et l'éloge de chacun des siens. Ce monument élevé , il avoit attendu paisiblement qu'on écrivît au coin du marbre « ces mots tant » seulement : Qui posuit, hic positus est. » Mais l'avenir de voit tromper l'espoir du magistrat : la Saône débordée a fait irruption dans cette tombe de famille : les Bauderon virent s'éteindre peu à peu leur nom et se disperser leur fortune. Dès le troisième degré, on comp-

Notice. 21

toit dans leur maison six filles pour un garçon; et le fils unique de Brice n'avoit point l'attentive patience qui fonde ou maintient la prospérité d'une famille : c'étoit un poète et un homme de cour.

LE POÈTE SÉNECE.

Antoine Bauderon de Sénece naquit à Màcon le 27 octobre 1643, de Brice Bauderon et de Françoise Grillet. U a rendu hommage à sa ville natale d'une manière , il est vrai, fort inattendue, dans une page de sa dissertation sur l'épigramme , où il fait la revue des écrivains qui ont composé en ce germe et nomme la patrie de chacun :

« Ne vous étonnez pas, lecteur, si je vous ai cité la patrie de tous ces auteurs différents; ce n'est point pour faire parade d'une vaine érudition , mais pour avoir occasion de vous instruire de la mienne et àe vous apprendre que je suis de Màcon \ très-ancienne ville, connue dès le temps de César; ville toujours fidèle à l'ancienne religion, toujours dévouée au service de ses rois, toujours obéissante à leurs ordres, où le sang est aussi doux qu'il est beau , où les dames ont de la politesse et les hommes de la valeur, et qui a fourni à FÉtat, pendant le glorieux règne de ï,ouis-le- Grand, un aussi grand nombre de braves officiers qu'aucune autre du royaume de pareille grandeur. Ce n'est pas une nouveauté parmi les auteurs de se faire honneur de leur patrie, non plus que de la vouloir honorer ; et , pour me servir de l'ancien proverbe , ils ont

r. La mère des beaux esprits et des bons vins de Mâcon.

I Note de Sénecé.

22 Notice.

en tous à cœur d'orner la Sparte qui leur étoit tombée en paitage. Il n'est aucun poëte parmi les anciens qui n'ait fait en quelque endroit de ses écrits une honorable mention du lieu où il avoit reçu la lumière , et Martial , dans une seule épigramme, a recueilli la patrie de quatorze grands hommes pour avoir occasion de dire qu'il étoit de Bilbilis. Je souhaite avec passion que mon ouvrage dure assez et mérite assez l'estime publique pour perpétuer le nom de mon pays avec le mien; fasse le ciel que, comme je tiens à honneur d'être né Màconnois, Maçon n'ait point à rougir de m'avoir donné la naissance. » Sénecé parle aussi en quelques endroits de sa mère, qu'il regrettoit vivement , sans l'avoir presque connue : elle mourut près d'un an après lui avoir donné la naissance. Cette perte fut un premier malheur ; elle livra la jeunesse du poëte à des influences plus magistrales, plus littéraires que maternelles. De son père il apprit le dévouement sans borne à Louis XIV et hérita malheureusement certaines habitudes d'esprit, un goût pour les allégories et les devises , qui semble avoir agi sur son tempérament intellectuel. De bonne heure, on l'habitua à l'apparat du style et à ce qu'on appeloit ambitieusement le talent oratoire. A l'âge de neuf ans, on le mit en évidence ; il harangua Jean de Lingendes, qui venoit prendre possession de l'évèché de Màcon. On fit prédire à cet enfant, « par l'ardeur d'un esprit prophétique , » le triomphe de la foi , la défaite de l'hérésie , la gloire de l'église. Élève des jésuites, à Màcon d'abord, puis à Paris, au collège de Clermont , Sénecé fit prématurément ses premières armes littéraires, et mit au service de son père sa plume inexpérimentée, traduisant ses vers latins, commentant ses devises et lui adressant de Paris des éloges d'écolier , des vers enthousiastes , mêlés d'hyperboles et d'hiatus :

Notice. -23

La France , en orateurs si riche et si féconde ,

N'en a point vu chez soi, n'en a point vu au monde,

Qui puisse justement vous disputer ce nom !

Brice Bauderon répondoit à son fils qu'un jour lui aussi seroit un grand orateur ; il caressoit Fespéranee de lui transmettre sa magistrature provinciale. Mais cette perspective ne sourioit pas au poëte; il voulut bien soutenir sa thèse de philosophie et se faire recevoir avocat ; quant au reste , il hésita , et l'hésitation dura si longtemps que ses cheveux grisonnèrent avant qu'il pût se décider. Un jour, cependant, son père se crut assuré d'avoir triomphé de cette répugnance, et d'avance il écrivit une harangue solennelle dans laquelle il annonçait avec fierté à ses compatriotes que son successeur était son fils (i683). C'étoit une fausse joie; Sénecé, qui avait alors quarante ans , renonça encore à cette succession. En vain sa condescendance filiale et son intérêt lui disoient-ils de se faire violence ; quand il essayoit de s'apprivoiser à l'étude du droit romain, les distractions poétiques venoient tout gâter; des souvenirs frivoles et charmants l'assiégeoient , et il confessoit qu'il n'étoitpas né pour juger les hommes. Je croyois, écrivoit-il à une personne de ses amies :

Je croyois voir la fin de mes jeunes erreurs, Et que les soins galants le céderoient à d'autres ; Je croyois méditer les lois des empereurs, Et l'amour me contraint a me'diter les vôtres.

Plus tard, il se sut mauvais gré de ces entraînements; quand la vie commença à s'écouler, quand il fallut soutenir sa famille , le poëte voulut se raviser : il n'étoit plus temps. Je ne peux plus, disoit-il avec amertume, briguer une charge; je ne peux pas, candidat hors d'âge ,

Au mépris du Palais livrer mes cheveux gris.

24 Notice.

Les aveux et les regrets, à cet égard, lui échappent i chaque instant avec une sorte de naïveté douloureuse. Dans une biographie manuscrite de l'Arioste , je lis ces mots : « Son père, le destinant à des emplois plus sé- » rieux, le contraignit d'étudier aux lois; les gens de » qualité , en ce temps là , ne méprisoient pas de s'y » appliquer, comme ils ont fait depuis, laissant par » cette négligence échapper à leur ordre une moitié tout » entière de l'autorité que les hommes peuvent avoir » les uns sur les autres , et peut-être la plus belle, puis- » que l'occasion de faire éclater des actions de valeur » n'est pas si fréquente que celle de rendre des actions » de justice. Cependant , cette occupation n'étoit point » du goût d'Arioste , » ni de Sénecé, apparemment, qui n'imagina pas d'autre moyen de satisfaire ses goûts de vie élégante que d'habiter Paris, et mieux encore Versailles; la cour devint son rêve et en quelque manière sa vocation. Il s'y prépara du mieux qu'il put en prenant toutes les habitudes qui faisoient un homme à la mode. On le vit manier l'épée et la plume avec une adresse précoce qui , au lieu de le conduire à Versailles, le força bientôt à sortir de France. Voici d'abord une lettre de sa façon, dans le genre de ce qu'on appeloit alors billets galants. Une dame à laquelle il s'intéressoit et qui étoit malade, lui écrivant un jour qu'elle se portoit mieux, crut pouvoir lui glisser quelques reproches de son peu d'amitié. Sénecé n'eut garde de laisser perdre ime si belle occasion d'assurer qu'il savait aimer.

» Vous n'avez rien à m'opposer là-dessus que mon âge, et vous croyez qu'une amitié ferme et solide ne sauroit s'accommoder avec un âge peu avancé ; mais vous me pardonnerez, s'il vous plaît, Madame, si je vous dis que je suis d'un avis tout contraire au vôtre,

et que je crois que l'on ne saurait bien aimer si l'on ne commence fort jeune.

Il faut aimer dans le plus beau printemps

Et profiter des douceurs de cet âge ;

Souvent le cœur s'endurcit par le temps.

On devient fou quand on croit être s^ee.

Dame Raison se met alors aux champs.

Gâte le cœur et rend l'esprit sauvage ;

Si bien que, sans raisonner plus longtemps.

Je conclurai fort à mon avantage

Qu'il faut aimer dans le plus beau printemps

Et profiter des douceurs de cet âge.

» Dans la première jeunesse, Ton suit sans balancer les mouvements de son cœur...

C'est alors qu'une noble flamme Le transforme en l'objet duquel il est charme' , Et qu'il ne conçoit point de bonheur pour une âme Que le charmant plaisir d'aimer et d'être aime'.

» Voilà ce qu'on en peut dire, en général; mais venons à présent au particulier, et voyons si vous avez sujet de me reprocher que je manque d'amitié. Y o imputes voir hier sur mon visage si votre mal me touchoit , et je crois qu'à vous voir on auroit eu de la peine •à juger qui de vous ou de moi étoit le plus malade... Je vous laisse à penser si vous êtes en humeur de me rendre justice ; comment j'ai passé la nuit, avec quels chagrins et quelles inquiétudes et combien de fois je me suis réveillé avec la pensée que peut-être souffriezvous dans ce même moment... Je vous jure qu'à peine aurois-je eu la force de me lever, tant j'avois été tourmenté par de semblables inquiétudes, si Tonne m'a voit apporté votre billet, qui m'a rendu ma joie et ma vigueur tout entière, en m'apprenant que vous vous portiez

u6 Notice.

mieux. Il est vrai que ma joie n'a pas été longue, et (jue j'en sais bientôt revenu, quand ij'ai appris que vous me soupçonniez de manquer d'amitié. En vérité, Madame, vous êtes la personne du monde la plus injuste, et s'il m'étoit permis de rn emporter contre vous, je pense que je le ferois avec plaisir. N'est-ce pas me faire le plus grand tort du monde que de me vouloir ôter la seule chose qui peut me rendre recommandable ? Car enfin, Madame,

Pour de l'esprit , le ciel m'en a fort peu donné ;

Je sais le peu que je suis né,

Je suis mal avec la fortune , Le mérite que j'ai n'est que chose commune ;

Mais, pour les sentiments du cœur,

Pour ma tendresse et mon ardeur,

Je le dispute a tout le monde , Et vous ne pouvez pas me ravir justement La gloire sans seconde

De savoir aimer tendrement.

» Je ne crois pas que je puisse rien apprendre de vous sur ce chapitre, et je suis persuadé que je pourrois en faire leçon à toute la terre. Mais ce que je pourrois bien apprendre de vous , c'est à bien écrire ; car, sans complaisance, l'on ne peut pas le faire plus juste.

» Je ne m'étendrai point là-dessus, parce que je

sais que vous n'aimez pas les louanges, et je finirai après vous avoir prié de ne point faire voir ce billet à madame Catos, parce que, comme elle est d'une humeur fort jalouse, je crains que cette passion ne lui fascine les yeux et ne lui fasse croire que j'ai pour vous des sentiments trop particuliers.»

Sénecé eut une affaire qui fit grand éclat dans sa province. Si ce qu'on a rapporté est vrai , il figura dans un duel de quatre contre quatre; quelqu'un resta sur le

Notice. 27

• •arreau, et notre poète , passant la Saône, s'enfuit en Savoie. Ici je perds sa trace, et 3e ne la retrouve que de distance en distance; tout ce que je puis assurer, c'est qu'il se fixa à la cour de Tuiin , que le duc de Savoie , Charles-Emmanuel II , l'accueillit avec distinction, lui donna de l'emploi, et se chargea même de commencer sa fortune en le mariant, comme en témoigne la lettre suivante, adressée par lui à Brice Bauderon : s » Monsieur de Sénecé, suivant la proposition qui vous » aura été faite de ma part pour le mariage de monsieur } » votre fils avec Mlle de Bernex , il a désiré de s'en aller j «lui-même vous supplier de votre approbation, afin » que ce traité s'achève. Je ne doute pas que vous ne » la lui accordiez volontiers, eu égard à l'avantage du » parti, dont madame la marquise d'Urfé et II. le mar- » quis d'Entragues vous auront déjà pleinement infor- »rné. Néanmoins, pour vous y convier d'autant plus, » j'ai bien voulu l'accompagner de cette lettre, qui vous » témoignera l'estime et la bonne volonté que j'ai pour » lui et les avantages qu'il en doit espérer, étant comme » je suis,

» Monsieur de Sénecé,

» Votre meilleur ami, » Emmanuel. »

De Turin, le 13 octobre 1667.

De sa main, le duc avoit ajouté : «Je vous avoue » que ceci convient pour votre fils , et que je veux bien » croire que vous ne voudrez pas perdre l'occasion des » avantages qu'il peut recevoir parle moyen de cette » affaire. »

Brice Bauderon , dans cette circonstance , se conduisit avec une franchise des plus honorables et des plus sensées : tout en remerciant le prince, il lui déclara

Page 1