‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 2 sur 59 · Notice · texte numérisé non relu

Notice

que la vie des cours lui paroissoit devoir être fatale à sou fils. « J'aurais sujet d'appréhender que i <• qui semble le devoir élever ne L'accable, et que la médiocrité (pour ne pas dire la bassesse) de sa fortune oe - it [ as suffisante pour supporter le poids et L'éclat de la condition où V. A. R. le veut r-taMir. » Ce pauvre père s'excusoit de ne pouvoir faire davantage pour Antoine, alléguant le nombre des enfants et ses charges domestiques. De guerre lasse, cependant, il accorda son consentement (novembre i6&j\. Mais alors le poëte vit S'écrouler son bel édifice d'avenir, et dans la estastro] le il faillit perdre la vie. 11 paroitroit que, par une malheureuse méprise , les frères de Mlle de Bernex , en se prêtant au mariage de leur sœur avec M. de Sâaecé , le croyoient de la grande famille des Beauf remont- Senescey, et par conséquent héritier des grands biens de la maison de Foix. Dès que le jeune gentilhomme s'en aperçut, il se hâta de détromper MUe de Bernex; celleci , ne voulant pas demeurer en reste de générosité , exigea qu'il gardât le silence et laissai le mariage s'accomplir. Malheureusement, les frères, apprenant toute la vérité et se voyant tirés de leur erreur et de leurs espérances, résolurent de se venger. La jeune fille l'informa qu'on voulait lui faire un mauvais parti , et le força de prendre la fuite. Une embuscade attendait le poëte sur la route; il échappa à ce danger, sortit de Savoie et passa en Espagne. — De son séjour en Espagne, je ne sais rien , sinon qu'il se familiarisa avec la langue et la littérature de ce pays et observa de près les mœurs d'un peuple qu'il faut visiter chez lui, s'il est vrai, comme le dit Sénecé, que les Espagnols ne voyagent pas, par fierté. Bientôt il reçut avis que son affaire étoit apaisée et qu'il pouvoit paraître à découvert à Màcon (1669). Il revint donc rapportant de ses excursions quel-

que expérience, la connoissance de cette cour de Savoie , qui de voit si fort occuper les généraux et les ambassadeurs de Louis XÏV, et un désir, plus que jamais irrésistible, de trouver de l'emploi à Versailles. En province , dans sa patrie, il se trouva toujours dépaysé. Son père écrivoit, en 1666, cà une dame de R. (de Rus?) : « Depuis que vous lui eûtes fait le portrait de la cour, il a toujours eu une passion si violente de voir les merveilles dont vous lui avez inspiré le désir, qu'il n'a mené qu'une vie languissante dans la province. » A son tour, Sénecé lui écrivoit , quand elle partit : « Allez charmer Pi is! Moi, je suis confiné ici par mon malheureux destin. » En 1C69, à son retour d'Espagne, Sénecé touchait au moment de quitter Màcon; cette année même il épousa Henriette Burnot de Blenzy, fille de l'intendant de la duchesse d'Angoulème. Ce mariage attacha Sénecé à la duchesse elle-même , c'est-à-dire à l'une des pre aères familles du pays , à celle qui pouvoit l'introduire à la cour. La duchesse d'Angoulème , fille du célèbre Philibert de La Guiche. dont le nom a été consacré par l'histoire, tenoit par sa naissance et son mariage à tout ce qu'il y a voit de plus considérable * . Le poëte ne pouvait donc rencontrer de meilleure protectrice; ajoutons de plus généreuse, car il trouva auprès

i. On s'est souvent trompé en parlant de la duchesse d'Angoulème. Henriette de La Guiche 11600-1682* avoit épousé en premières noces Jacques de Matignon, comte de Thorigny, que tua en duel Montmorency-Bouteville ; eu secondes noces 1629), Louis de Valois, duc d'Angoulème. petit-fils de Charles IX. La duchesse eut pour sœur la maréchale de Schomberg , pour fille la duchesse de Joyeuse, pour petit-fils le dernier duc de Guise, pour nièce une Rohan-Guémené. — Une autre branche des La Guiche, celle des Laguiche-Sivignon , que Sénecé retrouva plus tard , tenoit à Bucy-Rabutin , et s'allia aux Langeac , c'est-àdire à la famille de Coligny.

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d'elle un grand appui et une bienveillance exferôme. La duchesse fut la marraine du premier enfant iV Sénecé ; elle logea dans son hôtel la famille de son protégé. Plus tard, en 1676, la duchesse de Joyeuse, sa fille, donna au poète, en considération de ses services et de ceux de son beau-père, la capitainerie de Yilliersle-Bel. Déjà, à cette époque , il étoit installé à la cour; en 1673, il avoit acheté de Jacques d'Anneau, sieur de Yizé, la charge de premier valet de chambre de la reine. Dans sa vie, c'est la période de bonheur. Habiter la cour, y posséder une charge qu'il revendroit plus tard el qui lui permettoit d'espérer une récompense , c'étoit l'accomplissement de ses vœux et l'assurance de son avenir. Enfin, il pouvoit vivre dans son élément, s'ancrer à la cour, approcher tous les personnages les plus marquants, se ménager du crédit et des appuis parmi ceux qui passoient pour manier l'esprit du roi; mais, au-dessus de tous les avantages , il avoit celui d'être au fil de tout, d'entendre et d'écouter, de savoir les grandes nouvelles ou les bons contes , de nouer des relations avec les esprits les plus délicats. Et comme il étoit d'avance rompu à l'exercice des jeux d'esprit , il espéroit, en saisissant toutes les occasions de tourner quelques vers légers , de rimer quelques pièces flatteuses ou galantes , devenir le successeur des Voiture et des Benserade. La poésie d'à-propos, affaire de mode et de société, morte aujourd'hui comme sont morts les salons et les cours , étoit alors une partie essentielle de la littérature. L'excuse de Sénecé, c'est le goût de son temps ; il y donna fort : il concourut pour le prix de bouts-rimés , proposé par la princesse de Conti, envoya des madrigaux, des étrennes en vers à ses amis ou à ses protecteurs, échangea quelques coquetteries d'esprit avec Mme Deshoulières (femme spi-

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rituelle, ironique , hardie , qui faisoit des satires sous prétexte d'idylles champêtres), eu un mot, composa ces mille badinages que fait éclore la vie des plaisirs et dont la grâce éphémère charme les femmes. Heureusement il fit autre chose, et d'ailleurs, il est remarquable que lui-même il passoit condamnation sur la frivolité de ces amusements , combattant l'afféterie, le faux goût , tout ce qu'il appeloit les tortures de 11magination. Esprit juste, nourri de la lecture des vrais poètes , s'il se laissa entrainer au courant , ce ne fut pas sans faire ses réserves. Je ne sais s'il ne donna pas trop les mains aux gens qui attaquoient Racine et Despréaux , à la coterie du duc de Nevers et de Mme Deshoulières. Il reprocha à Racine son orgueil, à Despréaux la Satire contre les femmes. Mais, d'une autre part , il admire et vante les grands talents que la postérité a consacrés, et toujours il apprécie les œuvres avec justice , quand même il attaque le ridicule des hommes. C'est ainsi qu'il a donné le portrait de Lulli le plus joli et en même temps le plus maliû , vantant son mérite, défendant sa gloire , mais sacrifiant son caractère. Comme Quinault et La Fontaine, il avoit éprouvé la rapacité de l'habile Florentin, qui spéculoit sur la collaboration des poètes, et joignoit au génie de la mu* sique celui de l'avarice. Mais, en raillant les vices de cet homme, Sénecé défendoit son talent :

Les chants qu'a composés Lulli Brillent de grâces naturelles ; Malgré Tamour françois pour les choses nouvelles . Ses ouvrages nont point vieilli.

Sénecé aimoit fort les arts et se plaisoit à célébrer les œuvres de ses contemporains , surtout à mettre en vers la description des tableaux de Coypel. A vrai dire,

Sa Notice.

les pièces de ce goura ne valent pas grand'chose. vers-ci pourtant n'ont-ils pas un noble accent ? Sénecé dit à Coypel :

Poursuis dans l'exercice où la gloire t'attache ,

I>u savant llaphael imite le dessin ;

Aux grâces de l'Albane, au grand goût de Carrache,

Joins l'élégance du Poussin.

S'il est vrai, ce qu'on croit, que les muses propices Sur l'avenir douteux e'clairent les esprits , J'augure qu'on verra tes ouvrages sans prix, Des curieux futurs faire un jour les de'lices; Mais ne te presse point d'arriver a ce bien ; Et songe que, pour être au-dessus de l'envie , Dans tous les arts, et surtout dans le tien , Il faut qu'il en coûte la vie.

A la cour, Sénecé, cour applaudir Molière, s'asseyoit à l'écart, à côté de Bellocq, son ami fidèle, et tous deux admii oient. Bellocq , valet de chambre du roi , portemanteau de la reine, étoit un esprit lettré, poëte à ses heures et que Molière consultait. Sa liaison très-intime avec Sénecé ne fut brisée que par la mort. La reine, à laquelle ils étoient attachés l'un et l'autre, leur inspiroit le même respect. Plus tard, Sénecé se rappeloit avec vénération sa piété, sa charité :

, Thérèse prosternée,

Négligeant des grandeurs les fragiles appas , N'espérant qu'en son Dieu , méditant le trépas , Passoit comme un moment la plus longue journée. C'est dans cet hôpital où de ses charités On conserve à jamais la mémoire adorable ; Voici les mêmes plats que sa main secoûrable , Sans dégoût, sans mépris, au pauvre a présentés.

Sénecé paroissoit parfaitement heureux : il assistoit aux fêtes les plus particulières de la cour; il voyoit représenter devant le roi un petit opéra de sa façon, les

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Plaisirs. Il traduisoit l'Arioste pour les dames de la cour, à qui il adressoit aussi des épitres ou des contes fort gais, souvent fort gaillards. Ce fut au milieu de cette vie que toute sa fortune s'écroula une seconde fois et pourjamais. En 1682, mourut laduchesse d'Angoulème ; en i683, la reine; et depuis ce moment, la destinée du poète, qui ne mourut qu'en 1737, fut de voir s'éteindre les uns après les autres tous ses amis, de survivre à ses places, à ses protecteurs , à lui-même. Possesseur d'une place achetée chèrement, et qui désormais n'a voit plus de valeur, il rentra du même coup dans la pauvreté et dans la vie de province. C'étoit bien le moment pour Brice Bauderon de déterminer son fils à lui succéder; il l'y décida, et, dans sa joie, il écrivit pour le jour de l'installation im discours intitulé : le Testament ou le Phénix, avec cette épigraphe : In nidulo meo moriar et sicvt phœnix multiplicabo dies meos. Hélas ! Sénecé promit et ne tint pas ; renoncer à l'existence charmante de Versailles et de Marly étoit au-dessus de ses fore s ; il essayoit de prendre sur lui d'entrer dans les vues de son père, puis se laissoit aller au dégoût ; de défaillance en défaillance , il finit par renoncer à la magistrature et resta poète courtisan jusqu'à sa mort. En province, il se sentit toujours comme décontenancé. Le moyen , en effet, de vivre ailleurs qu'à Versailles !

Ailleurs, Bucy Rabutin Ta dit, on devenoit ridicule. Tout le monde pensoit ainsi sous Louis XIV : depuis que le roi avoit appelé autour de lui l'aristocratie territoriale, on tenoit pour une disgrâce tout séjour en province. Les hauts dignitaires ne vouloient plus résider dans leurs gouvernements ou dans leurs diocèses. Maurice Le Tellier, archevêque de Reims, parlant de quitter Paris, Mme de Coulanges lui disoit : « Quelle folie d'aller à Reims ! Et qu'allez-vous faire là ? Vous

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\ -.us ennuierez comme un chien; demeurez ici, nous nous promènerons. » Dans les querelles qui agitèrent les commencements du siècle suivant , on reprocha à ces pasteurs d'abandonner leurs troupeaux, de regarder leurs évèchés comme un lieu d'exil, d'aimer mieux être ministres du roi qae du roi des rois l. Lisez l'ouvrage d'un homme qui vécut en solitaire dans la cour même, et observa à loisir les caractères de ce siècle ; La Brayèse a dit : «La cour ne rend pas content; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs. — Un homme qui a vécu dans lintrigue un certain temps ne peut plus s'en passer; toute autre vie pour lui est languissante.» En effet, l'air de la cour enivroit et laissoit à la tète une sorte d'étourdissement : une fois marqué du caractère indélébile du courtisan, on se sentoit pris, comme par vertige, d'un profond oubli du reste du monde. Versailles ressembloit à ce pays dont parle Homère, où les habitants se nourrissoient de la fleur du lotus : ils ne tuoient pas les hôtes qui les visitoient, mais ils leur donnoient à manger du lotus, et quiconque goûtoit de cette nourriture si douce ne vouloit plus partir. Ulysse ne pouvant tirer ses compagnons de ce rivage fatal, les fit saisir; on les poussa tout en pleurs jusqu'aux vaisseaux ; on les lia sur les bancs des rameurs , et Ton s'éloigna en toute hâte de ce pays du lotus et de l'oubli. Sénecé , que personne ne put lier, fut victime de sa passion pour la cour. Gomme il ne résigna jamais entièrement ses espérances, sa position resta toujours fausse.

Rien de triste comme l'histoire des gentilshommes de ce temps, qui vivoient dans une misère et une profusion incroyables. Pendant la seconde partie du règne de

i. Voir l'Avertissement des Sarcelles

Notice. $5

Louis XIV et sous la régence, l'état de la France est déplorable. La guerre, la persécution, la famine, la banqueroute , augmentent de jour en jour la détresse universelle, sans corriger ni le roi, ni les seigneurs qui en souffrent. Mme de Maintenon, dans ses lettres, marque rembarras des religieuses dans leurs couvents, des gentilslr:mm':s dans leurs châteaux; les impôts croissants, le sou pour livre sur la volaille et le gibier, gênent tout le monde ; les terres ne rendent guère ; le peuple découragé les laisse en friche. La cour en est aux expédients et fait argent de tout. Au milieu de cette indigence publique et de la tristesse de nos revers , les traitants seuls trouvent des bénéfices assurés; pour ne pas être inquiétés de leurs manœuvres, ils font une part à quelques grands seigneurs, « usuriers de haut parage.» On se résout à l'économie , on s'amende; mais à la première occasion, cette contrainte est rejetée violemment. Au camp de Compagne (1698;, au mariage du duc de Bourgogne avec Adélaïde de Savoie (1690), le roi déploie tout à coup une magnificence ruineuse el donne ses gentilshommes le signal et l'exemple de la prodigalité. Beaux équipages, chère délicate, revues. parades, uniformes d'une richesse folle, tout reparoit dans une émulation générale de luxe et de ruine : on se jette à l'envi dans un gouffre. Telle est l'époque que Sénecé traversa tout entière depuis sa chute (i6S3) jusqu'à sa mort (1737). Elle explique sa vie, c'est-à-dire son malheur. 11 crut d'abord pouvoir attendre quelque temps les effets de la faveur royale; il possédoit la terre de Condemines, qui rapportoit trois mille francs, et jouissoit des biens de sa femme. En outre, Louis XIV, le 3 novembre i683, avoit déclaré que Ton conserveroit aux officiers de la maison de la reine les privilèges attribués à leurs charges. Enfin, Sénecé figuroit sur la

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liste des notables privilégiés qui étoient exempts d'impositions. Mais le poëte vit ses ressources diminuer une à une et s'évanouir ses espérances ; il perdit la capitainerie de Villiers-le-Bel. J'ai sous les yeux le brevet qu'il en conserva , et sur ce parchemin je lis ces mots de son écriture : Provisions delà capitainerie de Villiersle-Bel pour ma vie, dont f ai été dépossédé sans forme ni figure de procès. Sa femme mourut en i685, laissant huit enfants. Brice Bauderon, qui la suivit en 1698, avantagea ses filles du second lit et légua soixante livres à son fils. Ajoutez que, dans la misère publique, les fermiers du poëte apportoient mille retards à leurs paiements :

Si parfois inappliquant à feuilleter mon livre,

Toujours a contre-cœur, mais enfin il faut vivre ,

A certains débiteurs j'écris des billets doux,

Us semblent concertés et me répondent tous :

Quoi ! vous parlez d'argent dans le temps oii nous sommes !

Est-ce être de bon sens? C'est se moquer des hommes!

Le crédit !...

Chacun veut le trouver, aucun ne veut le faire.

Or, la terre de Sénecé étoit grevée, dit-on, d'une hypothèque de dix mille écus ; ce fait est indiqué dans une épigramme où Sénecé met en scène un Thraséas qui dit à Sénèque :

Je n'ai point encor vu ta maison de campagne ;

On dit qu'elle est jolie ? — Elle a quelque agrément ,

Mais certain défaut l'accompagne

Qui me déplaît terriblement.

— Quel défaut ? — Elle craint l'orage.

— Est-ce le vent du nord ? — Non, car de sa fureur

Une colline la dégage.

— C'est celui du midi?... Pis encor!... — Autre erreur; Contre ses airs brûlants un bois lui fait ombrage.

Notice. 3;

— Ce sera donc le Grec?...— Combien d'absurdités I

Il n'est point question ni de Grec , ni de Grecque. Elle est sujette à l'hypothèque De dix mille e'cus empruntes.

— Le vilain vent , mon cher Sénèque !

Il soufne de tous les côte's.

Plus d'une fois Sénecé a trahi sa propre misère dans ses œuvres (c'est lui-même qu'il peint sous le nom du pauvre Acanthe), tantôt avec douleur, tantôt avec ironie. A un parvenu qui le raille, il répond fièrement :

Il est vrai que ma muse est tout mon apanage.

Je suis content de mon partage ,

Et je n'en rougirai jamais :

Je pourrois être davantage Si d'un gros financier j'avois e'té laquais.

Ailleurs , il nous fait savoir ce qu'on dit de lui à Paris :

— On ne voit plus Acanthe ; en quel endroit du monde

Habite-t-il présentement ?

— Il est dans les climats où si tranquillement

La Saône fait rouler son onde.

— Mais d'où vient qu'a Paris on le voit renoncer ?

— n s'est mis en retraite afin de s'exercer.

— En avoit-il besoin ? Sa muse est si savante !

— Daphnis, ce fonds perdu ne produit plus de rente : Il dit qu'il reviendra quand il saura danser.

Il n'attendit malheureusement pas qu'il sût danser pour revenir dans cette cour à laquelle il pensoit toujours, même quand il faisoit semblant de tourner le dos. Plusieurs voyages infructueux le découragèrent peu à peu. « Je suis guéri , disoit-il chaque fois ; » mais l'homme de cour, comme l'homme politique, comme la coquette, meurt dans l'impénitence finale. A peine rentré dans son exil, Sénecé recommençoit à se débattre

;■; Notice.

contre le sort qu'il s'étoit fait, invoquoit les Nasilles, Dnngeau, le cardinal de Fleury; chargeoit ses amis, Bellocq et le marquis de Digoine, de rappeler en temps et lieu qu'il avoit appartenu à la reine; et naturellement il comptoit aussi faire servir ses talents au succès de ses démarches. Des épitres en vers, des dédicaces, des plans de ballets, des projets d'opéra, étoientenvoy'-s à Paiis; au roi même il adressa une comédie des Voyageurs; mais il échoua et se rabattit sur la protection de Mme de Thianges, en expliquant son échec par la tristesse de la cour :

L'austère politique D"un coup d'œil menaçant écarte les plaisirs.

Rarement réussit- il à se faire entendre ; quand il apprit qu'on parloit de former une cour à la jeune duchesse de Bourgogne des débris de celle de la reine, il se : éprit à espérer, mais vainement ; et d'ailleurs, tout ce • [u'il tenta auprès des dauphins devoit rester sans fruit. S'il faut en croire Saint-Simon, «Monseigneur n'avoit pas l'ombre de crédit auprès du roi. Il suffisoit même que son goût se marquât pour quelqu'un , pour que ce quelqu'un en sentit le contre-coup nuisible; et le roi étoit si jaloux de montrer qu'il ne pouvoit rien, qu'il n'a jamais rien fait pour aucun de ceux qui se sont attachés à lui faire une cour plus particulière. » Quoi qu'il en soit, Sénecé éprouva une vive douleur de sa situation; ses sollicitations inutiles, qui lui coûtoient beaucoup, il ne les continuoit pas seulement par faiblesse, mais aussi par l'honorable désir de doter ses six filles et de se libérer lui-même. Dans son indignation, il accusa l'ingratitude des grands, l'inutilité de la poésie et ses propres erreurs. « Quelle folie, écrivoit-il à Dangeau, d'avoir espéré si longtemps! »

Notice. 3p

Mais de ce faux espoir que mon cœur a nourri.

La sage expe'rienee a la fin ma guéri ;

J'ai compris qu'aise'ment le souvenir s'efface

Des services rendus pour qui n'est plus en place.

J'ai fait passe à la cour pour un vieux mot usé;

Je fais, qui le supplante, est seul favorisé.

Et quel essai nouveau peut me rester a faire?

Irai-je dans un camp, dragon sexagénaire ,

Suranné grenadier, à la honte de Mars,

Croître au jour d'un combat la foule des fuyards?

Me verra-t-on , instruit dans la magistrature ,

Sur l'espoir déploré de l'étude future,

Novice décrépit de l'oidre de Thémis,

Au mépris du palais livrer mes cheveux gris?

Sur la bourse d'autrui, s'il veut m'en être large,

Dois-je à la cour traiter d'une nouvelle charge,

Et d'emprunts sur emprunts chargeant mon capital .

Réduire ma famille au pain de l'hôpital ?...

Non ! non !...

Sénecé assure qu'il ne demande rien :

On ne trouve en tous lieux que muses mendiantes ;

La mienne à demander rarement s'avilit .

Et par là je conclus qu'elle est d'un autre lit.

Il désiroit, cependant , des titres de noblesse, et vint à ce sujet demander le patronage de la duchesse de Noailles. Françoise d'Aubigné, qu'il avoit laissée tout enfant, et qu'il revoyoit duchesse après quinze ans d'absence, lui parut fort imposante et le troubla :

A peine sais si fis la révérence , Ou si la fis, à coup sûr la fis mal.

Néanmoins, il se remit fort bien et s'expliqua ,

Je ne prétends, pour prix de mes services, Ni pension, ni charges, ni brevets, Acquêts patents, emplois, ni bénéfices ; Un peu d'honneur borne tous mes souhaits.

4o Notice.

Sans s'appauvrir en aucune manière,

D'un tel bienfait le roi peut trafiquer

Et la noblesse est comme la lumière

Que l'on augmente a la communiquer.

Mon premier vœu est d'obtenir la grâce

Que je poursuis; mais si, pour mon tourment,

î'n beau néanl doit en remplir la place,

Faites du moins que ce soit promptement.

Ce me sera sans doute allégement,

Et prompt refus adoucit la disgrâce.

A If. de Salornay, secrétaire du roi, Sénecé écrivoit encore :

Je me suis vu quelquefois consolé Par doux espoir de flatteuse promesse ; Ministres, ducs, prélats m'ont régalé.

Lenteur s'y mêle et me plonge en tristesse ; Mes plus beaux jours dans l'attente ont coulé. Tant qu'au collet m'ait empoigné vieillesse...

Valet de chambre est un mauvais emploi, Premier ou non, cela n'importe guères, Fût-ce de reine ou, si l'on veut, de roi. Clément Marot l'étoit ainsi que moi ; Ainsi que moi , mal y fit ses affaires. Suspect fut-il sur certains points de foi ; Suspect ne suis, et pourtant je me voi Droit héritier de ses longues misères.

A vous m'en prends, avec raison , je croi, Porte-malheurs, nymphes apollinaires, Charmes pipeurs d'esprits de franc aloi. Ceux qui sont près du maître réussissent , Tandis qu'un fat sa cervelle distille Dans l'alambic d'un petit cabinet , A grappiller sur Horace et Virgile , Parodier quelque vieux vaudeville Ou reforger la pointe d'un sonnet Que la cour fronde, aussitôt que la ville Pour l'approuver opine du bonnet.

Pourtant vous dis, filles de Mnémosyne, Dans mes vieux ans qui vîntes me ravir,

Notice. 4-1

Que. quand un homme avec vous s'acoquine, Trop mal peut-il à Fortune servir.

Il a pourtant pensé voir revenir à lui la Fortune ; mais la guerre arrête tout. Faudra-t-il donc mourir de désespoir? Ici le poëte tourne tout à coup et se ravise ; pourvu qu'en somme il vive , c'est assez. Il s'écrie : « Vive la poule , encor qu'ait la pépie ! » Ce dernier trait est caractéristique; l'oubli de la misère trahit la nature de Sénecé, qui avoit une philosophie à lui, non point celle du chrétien, mais celle de l'homme de cour, qui est résigné par bon goût, celle de l'homme d'esprit, qui se venge du mal en l'accueillant avec une courtoisie railleuse. En 1726, il se défend comme il peut de la tristesse qui règne partout : « pour tout cela je ne me hausse , ni ne me baisse, couvert du mieux que je puis d'un vieux manteau de philosophie tout troué , et au travers duquel on ne laisse pas de s'apercevoir que je pourrois être plus content que je ne le suis. » S'il n'eut jamais dans l'àme un esprit de renoncement qui étoit au-dessus de ses forces, il mit dans son caractère un parti pris de bonne humeur qui lui alloit beaucoup mieux. On devine bien des alternatives dans sa vie, mais la gaieté reprenoit souvent le dessus, cette gaieté qu'il appeloit le baume de la vie Un de ses adages favoris était celui-ci : Del tempo e délia signoria non ti dur malinconia. Alors , l'embarras de sa fortune, l'approche de la vieillesse, la fuite des plaisirs, lui sembloient des leçons profitables ; il sourioit à ces maux qui l'avertissoient. disoit-il, d'associer enfin la rime et la raison, et de renoncer à jamais à cette vaine poursuite des biens terrestres,

Où le cœur incertain n'a jamais décidé

S'il est vrai qu'il possède ou qu'il soit possédé.

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Et d'ailleurs, n'a voit-il pas une retraite d'où il pouvoit voir les hommes

Incertains, chancelant», livré"» à leur caprice. Mendiant le bonheur à la porte des vices.

En 17 16, dans une lettre à Du Cerceau, il lui racontait sa vie à la campagne ,

Je rêve dans un bois que je trouve enchanté , Dont le plus grand mérite est que je l'ai planté ; Je fais tondre un buisson ou racler une allée ; J'entends mugir mes bœufs paissant dans la vallée ; Je fais greffer des fruits qu'un autre doit manger; Je pille des parfums sur un jeune oranger ; Je parcours quelque livre ou trace quelque ligne ; Allongeant mon jardin, je raccourcis ma vigne.

truand les feux de la nuit dorent l'azur céleste, Je reviens au logis prendre un repas modeste, Entouré des enfants de tous mes vignerons...

Sénecé trouvoit surtout dans les lettres une sorte de topique salutaire, une occasion de dépenser la grâce de son imagination ou même la verve de son dépit en vers légers ou sérieux, qu'il envoyoit au Mercure , et qui le placèrent au rang de doyen des poètes françois. On le croyoit mort, déjà on lui avoit composé une belle épitaphe, lorsqu'il adressa lui-même à son panégyriste des strophes fort polies pour le remercier de sa bienveillance. Une sorte d'admiration entoura alors le nom de ce poète, dont la vie se prolongeoit si avant dans le xvii ie siècle, et qui, vingt ans après la mort de Louis XIV, s'obstinoit à représenter encore la tradition de la poésie de cour. Fidèle à son siècle, Sénecé se railloit de la génération nouvelle, qui, à son sens, mettoit la corruption brutale à la place de la galanterie respectueuse. 11 n'aimoit pas Fengouement des femmes pour l'étude des

sciences, et préféroit à Mme Duchàtelet les reines d'autrefois entourées de plaisirs :

Que leurs galantes cours . si pompeuses, si belles,

Dévoient bien figurer !

Avec trente ans de moins, si j'en savois de telles,

Je courrois m"y fourrer.

Aujourd'hui, disoit-il, les puissants dédaignent les plaisirs élégants, dédaignent le poète :

0 grands, qui méprisez le sacré caractère

Par la muse ennobli , Vous faites contre vous : s'il meurt dans la misère,

Vous mourrez dans l'oubli.

Sénecé se veûgea à sa manière en rechei chant dans la contrée qu'il habitoit tous ceux qui lui rappeloient sa vie de cour, particulièrement M. de La Guiche-Sivignon. Le poëte a fait en plusieurs endroits un grand éloge de ce gentilhomme, qui avoit rapporté des champs de bataille d'honorables blessures et une santé peu ferme. On lit encore au château de Chaumont, sur une toile où est peint le portrait de M. de La Guiche, ces vers écrits en lettres d'or, et qui sont de notre poëte :

J'héritai la bonté de mes nobles aïeux; J'aurois pu disputer d'esprit et de courage

Contre le plus prisé d'entre eux.

Avec tous ces talents, je ne fus pas heureux ; C'est des grandes vertus ici-bas le partage :

Leur récompense est dans les cieux.

Les conversations du vieux soldat et du courtisan exilé, défrayées par leurs souvenirs, par leurs regrets, par les tristes nouvelles de ce temps, avoient quelque chose de sombre qui se retrouve dans les satires que Sénecé écrivit alors. Par bonheur, on ne leur laissoit pas

44 Notice.

toujours le temps de s'appesantir sur de pareil s sujets. Des femmes spirituelles venoient troubler et charmer leur retraite. Le poëte alors, changeant de ton, dictoit pour elles quelques bagatelles, sans grande préméditation et au gié de leur fantaisie. Telle fut l'origine d'une multitude d'improvisations adressées à M"«»de Kimbuteau, de Saint-Romain, de Saint-Maurice, de Saint-Point, et aussi de ces triolets fameux sur les douze mois, qui, publiés dans le Mercure, excitèrent une guerre d'un an entre les rimeurs champenois et les rimeurs normands l. Un vers de Sénecé avoit été l'occasion de cette querelle; des vers de lui la terminèrent. J'aime mieux les épitres qu'il adressoit fréquemment soit, à Paris, à Bellocq, à Fontenelle, à Dangeau, aux Noailles; soit, en Normandie, à Du Cerceau, ou même, en Provence, à MM. Chasteuil et Saint-Quentin. De petits événements lui servoient de texte; il s'en emparoit, et de rien faisoit quelque chose. L'archevêque de Vienne s'étant un jour embarqué sur la Saône pendant un débordement, il écrivoit à ce prélat:

Ah! seigueur, ces marauds en qui Ion se confie,

A qui l'on livre en paix Ce trésor important , le dépôt de la vie,

Ne boivent-ils jamais ?

Un batelier brutal fait bien moins cas de vivre

Que de vider les pots, Et noieroit avec lui, du moment qu'il est ivre,

Le plus grand des héros.

Pour conserver vos jours, j'ai supplié Mercure,

Ce dieu des voyageurs ; J'ai prié Palémon, j'ai prié Palinure ,

Ces patrons des nageurs ;

i. Voir le Mercure de France, années 1727 et 1728.

Notice. 45

J'ai conjuré Glaucus. Protée et les Pléiades,

Je n'ai rien oublie'.

Éole et ses suppôts, les Tritons, les Naïades.

Qui n'ai-je point prié?

Enfin, pour vous j'ai lâché la gourmette

Comme un mauvais chrétien ; Et dans mes voeux ardents, pour trop être poëte,

J'ai presque été païen.

Ce païen paraissoit fort spirituel encore à une religieuse de Longchamps dont j'ignore le nom, mais dont on verra ici des vers charmants : c'étoit une des correspondantes préférées du vieillard. Que de lettres, que d'écrits naquirent du séjour de Sénecé à Sivignon ou à Condemines ! Dans cette dernière résidence , il avoit amassé une bibliothèque nombreuse, riche surtout de pièces de théâtre, de tragédies françoises et de comédies italiennes.

I/abbé Poney de Neuf ville; l'un des jésuites qui professoient au collège de Màeon, venoit souvent ranger les livres de Sénecé et faisoit avec lui des lectures qui inspiroient toujours à l'un et à l'autre mille projets de compositions dramatiques. Jusqu'au dernier moment, Sénecé resta fidèle au culte des lettres et à ses amis. Il pensoit que le temps fortifie l'esprit des vieillards, et avec raison, car l'intelligence est moins vulnérable que le corps, et ceux qui ont vécu pour elle ont le doux privilège des belles vieillesses. Celle de notre poëte fut aimable pour tous, indulgente, un peu complimenteuse. Il conserva cette grâce du caractère qui a fait louer par tous ses contemporains l'agrément de son commerce ; si quelquefois il se surprenoit à moraliser, à donner des conseils, il se hàtoit de s'excuser, et vous assuroit qu'il ne prétendoit pas

Couvrir Anacréon du masque de Socrate.

46 Notice.

Anacréon! ce nom, cet exemple lui souriaient; il s'en autorisoit pour écrire des choses trop juvéniles, espérant qu'elles seroiont rachetées par la grâce et qu'on ne se méprendroit pas sur l'honnêteté de l'auteur : aussi , écrivoit-il au duc de Bourgogne en lui offrant ses épigrammes :

Pardonnez la témérité Dont l'excès vous invite a lire cet ouvrage ; Si ma muse s'y donne un peu de liberté , Mon prince , au moins ma vie est sans libertinage.

Cette contradiction n'étoit pas la seule chez lui. Sénecé fut courtisan, et cependant il fut sincère, il fut bon. et servit ses amis. S'il flatta le roi avec un enthousiasme extrême, s'il eut l'indiscrétion de lui dire tout haut :

Souffrez que votre race, où tant de gloire abonde, Se partage le soin de gouverner le monde,

il ne faut pas oublier que cette intempérance de dévouement il la conserva jusqu'à son dernier soupir. Le roi étoit mort depuis longtemps que Sénecé Fexaltoit encore. Le poëte avoit du cœur et une solidité de sentiments que l'habitude du bel esprit n'étouffa pas. Les maux de son pays le touchoient vivement; il vouloit qu'on fit entendre la vérité à ceux qui ont l'oreille des rois, pour qu'à leur tour ils en devinssent les interprètes. A la duchesse de Ventadour , il écrivoit : Choisissez de bons gouverneurs au jeune roi.

Ils lui diront que sou prédécesseur Assez longtemps a convaincu la terre Que des Bourbons on n'a que par douceur Ce qu'on ne peut arracher par la guerre ; Que cette paix qu'il lui laisse en partant Est son plus beau, son plus riche héritage: Qu'en son entier en conserver l'ouvrage De tous ses soins est le plus important;

Notice. 47

Que le salut du peuple au sage prince Doit tenir lieu de principal objet :

Que mieux lui vaut conserver un sujet Que conquérir province sur province ; Et que s'il veut , sur le bronze incise's. Qu'on lise un jour ces mots fleurdelisés : Au bo5 Louis , père de la patrie.

Il doit donner toute son industrie A rétablir ses vassaux épuisés.

Sénecé éciivoit sur le même ton au cardinal de Fleuiy. en s'excusant de sa hardiesse : Pardonnez-moi, disoit-il :

C'est d'un vieux domestique excès d'affection, C'est d'un cœur tout françois l'ardente effusion.

Enfin, ce solliciteur, que nous avons vu si infatigable, demandoit souvent pour les autres; conduite fort impolitique pour un courtisan. M. de Digoine éprouva les effets de cette bonne volonté du poëte : Sénecé, qui lui donnoit des conseils, qui lui répétoit qu'à la cour

Les premiers pas surtout sont les pas qu'il faut craindre ,

qui éciivoit en son nom des épitres en vers, se hasarda même à lui rendre un autre service. Voici à quelle occasion : Le marquis de Digoine étoit exempt des gardes du roi; le jour où le roi parut pour la première fois en public à Versailles, tout le peuple poussa des exclamations de joie, et «dix mille chapeaux jetés en l'air ef- » frayèrent les chevaux. Le marquis fut renversé et eut « la jambe foulée. Mme la duchesse de Ventadour l'en- « voya visiter de la part du roi, qui lui lui fit dire que « puisqu'il avoit été blessé à son premier service , il « étoit bien juste qu'il ressentit aussi le premier des « effets de sa libéralité. Ce compliment fut accompagné « d'un présent de cinquante louis avec promesse de lui « faire payer tous les ans une pareille pension sur les

« deniers de sa cassette. » C'est le paiement de cette pension que Sénecé réclama auprès de M m* de Ventadour.

En lisant encore ce qu'il a écrit de Benserade, de Bontemps, du maréchal deCréqui, après leur mort; en lisant une lettre généreuse quil adressa à une dame tombée dans la disgrâce, on comprend que le dévouement du poëte à ses amis les lui ait conservés. Mais le temps cruel les lui vint enlever : chaque année, il comptait ses absents ; chaque année, il y avoit une date particulière, le jour de la Saint-André, où Ton se réunissent joyeusement chez M. André Desbois. Or, les rangs s'éclaircissoient peu à peu : la mort, la maladie, le poids des ans, faisoient des places vides. Bientôt, parmi les convives absents, on compta Sénecé. Un rimeur de la troupe le lui reprocha :

Antoine, déserteur de la troupe bachique,

Fugitif du sexe charmant , Dans sa maison des champs couve la sciatique Que des esprits malins sommeraient autrement. Il nous tourne le dos a tous tant que nous sommes,

A nous qu'on lui vit tant chérir ;

Et. las du commerce des hommes,

Plante des poires et des pommes Que sans doute jamais il ne verra mûrir.

Sénecé répondit :

Chers convives, joyeux auteurs De mon infirmité bachique, Vous êtes des blasphémateurs D'insulter à ma sciatique :

C'est un travail si glorieux Qu'il mérite un autel en Suisse ; A l'exemple du roi des dieux Je porte Bacchus dans ma cuisse.

Notice. 49

Ces hadinages, qui trompoient la vieillesse., cessèrent enfin. Le poëte éprouva, en 1735, une crise terrible, et vit la mort de si près qu'il tourna désormais toutes ses pensées vers la vie future. Il ferma les livres de théâtre et mit à son chevet les psaumes de l'église. Les rédacteurs du Mercure de France reçurent alors, au lieu de pièces légères, une paraphrase de cantique que Sénecé leur envoyoit comme un adieu et comme un conseil. «J'attends patiemment, leur écrivoit-il, l'heure qu'il « plaira à Dieu de me marquer pour lui rendre mes « comptes, qui ne sont pas en trop bon état. » Il mourut à quatre-vingt-treize ans, le ier janvier 1737; quatre ans après, son fils le suivit, et la postérité mal'; des Bauderon fut éteinte.

Sénecé avoit eu d'Henriette de Blanzy huit enfants — six filles : une d'elles mourut de bonne heure, quatre entrèrent en religion; la dernière, femme d'esprit et de mérite, dit -on, épousa M. de La Salle-Vigousset, dont elle eut un fils, qui fut tué à Guastalla ; — deux fils : l'ainé, Victor Amédée, entra de bonne heure au service, fut blessé à dix-huit ans à la bataille de Nervinde , nommé capitaine au régiment de Piémont, puis tué à vingt-trois ans dans un combat près de Tournay (1697). 11 aimoit les lettres et écrivoit très-bien en vers et en prose. Le plus jeune, M. de Condemines, prit aussi le parti des armes, le quitta ensuite, se maria et n'eut que des filles : deux moururent, une troisième épousa M. Bernard, de la famille de ce lieutenant Bernard, archiviste volontaire de Màcon , qui mériteroit d'être connu, car son infatigable travail prépara des matériaux à l'histoire de son pays. M. Bernard racheta la terre et prit le nom de Sénecé.

M. de Condemines étoit mort en 1741, s'étant cassé la jambe le jour où l'on posa la première pierre du chà-

5o Notice.

teau de Condemines , qu'il fit reconstruire. C'est du moins ce que rapporte un écrivain màconnois du xviiie siècle, Puthod, qui fait de ce personnage un assez triste portrait. Il est vrai que Puthod fut un de ces patriotes maussades qui conlondoient le saint amour de la liberté avec la haine des gens de cour et des nobles; mais, toute réserve faite, je croirois volontiers que le fils du poëte manqua également de capacité et de modestie. « Il avoit servi Mars sans goût et » Apollon sans talent, dit Puthod. Le père avoit voulu » faire de lui son héritier littéraire; mais l'iuapplica- » tion du fils l'avoit rendu indigne de l'héritage. Il ne » manquoit cependant pas d'esprit; mais, par trop » d'imagination, il ne produisit que des idées folles ou » fausses .... Corrompu par la vanité, la paresse et le » plaisir, fier de son nom , infatué de sa personne , il » vécut oisif, et crut savoir ce qu'il n'avoit pas appris. » Conteur indiscret de bruits et d'historiettes de ville , » et plus jaloux de faire rire que de se faire estimer, il » passa pour aimable et ne fut qu'un mauvais plaisant, » sorte d'insectes qui n'est pas rare ici. »

Malheureusement, M. de Condemines ne ménagea pas plus sa famille que ses concitoyens. J'ai eu communication d'une pièce manuscrite adressée par Sénecé à M. de Salornay, sous ce titre : Plaintes du Cygne. Le poëte a mis en tète cette note : « Un père , dont le fils , après plusieurs calomnies répandues contre lui , avoit fait saisir les revenus, en évapore son ressentiment par l'allégorie suivante. » Viennent ensuite trente ou quarante strophes pleines de reproches et de colère :

Je n'ai qu'un fils que la nature.

Que mon choix fit mon he'ritier.

Mais qui ne peut Je sa pâture Me souffrir simple usufruitier.

Notice. 5i

Il prétend qu'après tant d'automnes L'hiver devroit m'avoir vaincu :

Et , quand un fils a les dents bonnes, Croit que son père a trop ve'eu.

Il veut que sous feinte misère Je cache d'immenses tre'sors , Et cherche à mettre en inventaire Les pauvres joncs sur quoi je dors.

Laissons de côté ces tristes débats : Sénecé ne publia pas de pareilles plaintes, et exerça sur d'autres sujets son talent gracieux. Ce talent sera toujours apprécié de quiconque apprécie l'esprit françois , la verve et la finesse gauloises, le bon sens malin de Marot, de Montaigne et de La Fontaine. Sénecé en effet est de leur famille, comme l'ont pensé Voltaire et Chamfort. « Il n'a pas, disoit Palissot, une célébrité égale à » son mérite, ce qui prouve que les réputations ont » aussi leur destinée. Il est vrai qu'il n'a laissé qu'un s petit nombre de pièces fugitives, défigurées par quel- » ques négligences , mais pleines d'une imagination » singulière, d'expressions souvent très-heureuses, de » poésie enfin, et très-supérieure à tous les recueils des » Beuserade, des Segrais, des Pavillon, qui cependant » sont plus connus que cet éciivain. » Palissot désiroit qu'on fit un recueil des œuvres choisies de Sénecé. Jean- Baptiste Rousseau exprimoit le même vœu, et écrivoit en ce sens à Titon du Tillet, en lui recommandant d'une façon toute particulière la pièce intitulée les Travaux d'Apollon. «Je vous félicite du bonheur que vous avez » eu de retrouver le trésor que je vous avois indiqué. » Cette pièce de M. de Sénecé en est un pour les lettres , » autant que j'en puis juger par le sentiment qui m'en » est resté depuis quarante ans qui se sont passés depuis » que je l'ai lue. Je ne sais si je me suis trompé; mais

5a Notice.

» je sais Lieu que j'étois plus difficile en ce temps-là qui » je ne le suis aujourd'hui. Ce n'est que par une longue » expérience que l'on apprend à démêler les beautés » d'un ouvrage. Il n'en faut qu'une très-médiocre pour » en découvrir les défauts , et c'est assez ordinairement » le partage des petits esprits... »

Sénecé a écrit dans presque tous les genres : contes, satires, épitres , épi grammes , opéras, tragédies, comédies, tout se mêle dans ses œuvres ; en même temps fort habile prosateur, il a laissé de nombreux morceaux de critique et d'histoire. Versé dans les littératures du midi, anciennes et modernes, il a imité tour à tour les Latins, les Italiens et les Espagnols. Il est juste de remarquer que s'il a été imitateur, il fut aussi, dans une certaine mesure, un précurseur : avant J.-B. Rousseau, il «lonna des odes et des épigrammes d'une versification très-heureuse: avant Marmontel, des dissertations critiques fort originales, fort indépendantes; avant Diderot, des regards de tableaux, mal réussis, il est vrai, mais qui inauguroient un genre nouveau. A lui peutêtre s'arrêta la tradition du conte gracieux. A l'exception de Gresset, les conteurs, au xvnr8 siècle, furent des satiriques déguisés ou des épicuriens sans vergogne. Examinez les plus spirituels morceaux du genre, vans verrez que le badinage élégant a disparu, que l'esprit y est brûlant , le vers précipité, le ton ricaneur ; qu'on se hâte de décocher le trait , et qu'à cette époque on sait mieux porter un coup que faire naître un sourire.

Dans les œuvres de Sénecé, je l'avoue, j'ai trouvé des pages détestables, et plus d'une fois j'ai été blessé de la brutalité d'une épigrarnme ou de l'affectation d'un madrigal. N'essayons pas de le surfaire : le tort de Sénecé fut de laisser trop d'influence sur son esprit, d'abord à la poésie allégorique de son père , ensuite à cette poésie

Notice. 53

de cour pleine d'afféteries et de mièvreries galantes qui naît aujourd'hui de la mode et demain s'évapore , qui met les jeux d'esprit à la place des sentiments sérieux , la nécessité de l'à-propos avant celle de l'art; — enfin, à la poésie de Martial, à cette verve goguenarde, qui, raillant les défauts du corps autant que ceux de l'âme, bafoue cruellement la laideur physique. Imitateur de ce païen, Sénecé a écrit des épigrammes impitoyables et médiocres. J'attribue à ce dangereux commerce la causticité avec laquelle il s'est moqué de ceux qui regrettent les morts. Quand il redevenoit lui-même, il écrivoit au contraire en chrétien qui croit à l'immortalité de l'àme :

Vous pleurez vos amis :

Ils vous paraissent morts, ils ne sont qu'endormis.

Les défauts de Sénecé viennent encore de ses qualités mêmes : satisfait de conter avec grâce, il a des négligences de parti pris et des longueurs ; il ne sait pas unir, comme La Fontaine, l'abandon à la brièveté, ou comme Horace, la facilité de l'inspiration à la sévérité de l'art : curiosa félicitas, dit Pétrone. Du reste, Sénecé reconnolt lui-même l'inégalité de son style et s'accuse franchement. Faisant bon marché de son talent, il ne crut pas avoir de titres à la gloire littéraire ; et si quelquefois il la rêva, il ne la brigua jamais, heureux d'être accepté de la cour, de n'être pas proscrit

Dans ces sociétés choisies, Où les femmes ont de l'esprit Jusqu'à faire des hérésies.

Sa devise fut de plaire, son genre de mérite

Un caractère aisé qui m'étoit familier.

5'v Notice.

Lo style tendu lui faisoit horreur :

i - que Je Ma des vers, c'est pur amusement : J'entre avec mon génie au sentier qu'il me montre. •T'y chemine au hasard : tope ! si je rencontre.

Pour coudre une pensée au bout de quelques rimes , Suis-je en droit de prétendre à des honneurs sublimes , Me consacrer moi-même et dire arrogamment : Ce que Malherbe écrit dure éternellement?

Sénecé avoit cependant aussi bien que personne le secret des vers pleins et sonores ; à ne considérer que la langue, il fut digne de son époque et en eut le grand caractère. Mais son titre véritable, c'est le Conte on VÉpitre. Le modeste rang qu'il occupe dans notre littérature, il le doit à la phy>ionomie à part de son talent de conteur, à la grâce particulière qu'il répandit sur tout ce qu'il mania, à sa situation exceptionnelle entre le xviie et le xvme siècle.

Il appartenoit cependant tout entier au xvne siècle, et se sentoit scandalisé en voyant les audaces de la nouvelle génération. « J'ai achevé, écrivoit-il à M. de Salornay en 1726, j'ai achevé de lire vos Comètes, et me suis confirmé de plus en plus que c'est un livre pernicieux, qui remue des matières qu'il ne peut résoudre, qui persuade plutôt l'athéisme qu'il ne le combat, et qui se propose des objections plus fortes que les solulutions qu'il semble y vouloir donner. M. de Marnay m'a prêté un autre ouvrage du même auteur, mais qui n'est pas de la même force. Il est intitulé : Réponse aux questions d'un provincial. Ce sont des lettres sur toute sorte de matières, où Bayle a épuisé toutes les remarques qu'il a jamais faites sur différentes études. Il y a bien du fatras dans tout cela. ... A tout prendre, la lecture ne laisse pas d'en être par ci, par là, assez diver-

Notice. 55

tissante par sa variété. » Sénecé ne comprit pas l'avenir comme Fontenelle , son contemporain, qui débuta comme lui par des pièces galantes, passa bientôt avec armes et bagages à la science , au parti du siècle nouveau. La poésie changea entièrement et devint , au temps de Voltaire, didactique ou militante; de nos jours, religieuse ou panthéiste. 11 est singulier d'observer que l'homme qui changea la condition de la poésie, qui en éleva le but, qui en chercha la source dans les profondeurs de l'àme et non dans l'esprit seul , naquit dans le même pays que notre vieux poëte de cour.

M. de Lamartine, dans sa jeunesse, entendit répéter aux Màconnois, ses compatriotes, les vers marotiques de Sénecé. Lui-même s'essaya à ces badinages , et l'un de ses amis ayant composé des vers sur le même ton, il improvisa ce qui suit :

De Sénecé l'ombre aimable et gentille , Dans ce château, par sa lyre ennobli , Revint un jour des rives de l'oubli : Le sombre ennui le reçut a la grille, Lors il s'enfuit ; pui3 se tournant devers L'humble ermitage où, malgré cent hivers, Dans tes chansons sa verve encore pétille, Avec surprise il écouta tes airs :

" Holà ! dit-il , reconnoissant ses vers, n Mon héritier n'est pas de ma famille. »

Ces vers et tous ceux de la même espèce furent jetés au fea par leur auteur. M. de Lamartine avoit mieux à faire : il vouloit qu'une rénovation éclatante ramenât la poésie à ses destinées supérieures; il écrivit les Méditations. Oser rappeler ces inspirations nouvelles , si profondes , si attendrissantes , à propos de Sénecé , ce seroit une imprudence étrange si nous tentions un rapprochement forcé. Mais il est naturel de remarquer ce

56 Note si r les Éditeurs

: rivtlége à»"' la ville de Màcon, qui, après avoir été la patrie du dernier poëte de cour, son asile quand il fut le doyen des poètes françois, s'enorgueillit aujourd'hui d'être la retraite du doyen actuel de r Académie Françoise, M. de Lacretelle, et d'avoir vu naître dans ses murs le créateur d'une poésie nouvelle, M. de Lamartine.

Emile CHASLES.

Maçon . janvier 18Ô5.

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