‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 14 sur 59 · LA CONFIANCE PERDUE · texte numérisé non relu

LA CONFIANCE PERDUE

ou le serpent mangeur de kaïmack, et le Turc son pourvoyeur.

es Turcs font si grand cas d'une certaine

■; fable, Que la pièce à leur gré tient presque du divin; Conte bleu, cependant, et bleu d'un bleu

[tarquin, Bizarrement pensé, heurtant le vraisemblable, Et pis que tout cela, plus long qu'un jour sans pain ; Mais, au défaut de l'agréable Qui n'en est pas le beau côté, Peut-être pourroit-on le trouver supportable, En se fixant à sa moralité.

Enfin, passable ou non passable, Voici ce qu'à peu près on m'en a raconté.

Dans le coin d'un faubourg de Pruse, en Bytbinie, Demeuroit à l'étroit un pauvre musulman,

Bon homme, de qui la manie Etoit de calculer les mots de FAlcoran , Et d'en savoir par cœur toute la litanie,

Sans élever plus haut d'un cran

Son étude ni son génie ; Du reste, quant aux mœurs, réglé comme un cadran.

Et si dévot que , dans le voisinage , Il servoit de modèle à tous les vrais croyants. Il avoit femme aux veux noirs et brillants,

lao Contes.

Belle, bien fait»3, égale, douce, sage; Pour couper court, l'< rame aimable eu tout sens, Et qui l'aimoit on ne peut davantage : Puis, comme on sait, dévots et pauvres gens, Pour honorer l'état du mariage, Sont la plupart de grands faiseurs d'enfants. Aussi Mahmoud (c'est notre personnage) En mouloit-il au moins un tous les ans. Or, une année il advint qu'en un temps , Temps de grossesse, où femmes de bons sens Quelquefois paraîtront folles à triple étage ,

Tant leurs goûts sont extravagants.

La sienne eut une envie, ou plutôt une rage. De tàter d'un certain laitage Qu'on nomme en turc du kaïmack.

« J'ai, disnit-elle, un feu dans l'estomac Qui me dévoie, et suis sûre, je gage, Sans me regarder au miroir, Qu'il y paraît sur mon visage.

Mon cher mari, mon cher bon, mon espoir. Fais-moi manger du kaïmack ce soir. »

« Ce soir? s'écria-t-il , je voudrais le pouvoir;

Mais comment faire? on n'en vend qu'au village; C'est fort loin , il est tard ; tu sais bien tout cela. Jusqu'à demain, m'amour, tâche à prendre courage, Je t'en irai chercher. Cependant, d'ici là, Observe bien tes mains; car, dis-moi, quel dommage, Si te grattant partout où le hasard voudra, Tu nous allois planter un morceau de fromage Droit sur le bout du nez du poupon qui viendra ! »

La pauvrette, à ce badinage, Sourit, prit patience, et pourtant soupira. Dès la pointe du jour Mahmoud lui tint parole, Choisit un plat bien écuré,

COXTES. m

Et court; ou plutôt vole,

Au laitage tant désiré.

Mais en allant s'il fut Eole, Pour le boiteux Yukain on l'eût pris au retour, Lorsqu'il vint à passer par une longue plaine,

Dont le soleil f ai soit un four.

Heureusement au î>out il vit une fontaine Rencogoée à l'écart dans un petit détour, Et tout clopin clopant s'y rendit avec peine* Son bassin rpgorgeoit d'une eau riante et saine; D s gazons émaillés l'ornoient tout à l'entour; Un plane l'ombrageoit par son vaste contour, Et les zéphirs au frais, sans agiter l'arène, Luttoient si joliment contre le chaud du jour, Qu'au murmure de l'onde et de leur douce haleine,

Tout sembloit dire en ce séjour :

« Ou dormez, ou faites l'amour. »

Faire L'amour! Mahmoud n'en avoit point enrie,

Quand même il auroit eu de quoi; Mais oui bien de dormir, et plus que de sa vie : Au-si tout étendu doruioit-il comme un roi; Posez le cas qu'un roi dorme mieux qu'un autre homme

J'en pense au rebours, quant à moi.

Quoi qu'il en soit, tandis qu'il dépèche son somme. Lu gros serpent goulu, d'ailleurs fort bien instruit .

Dont l'arbre creux formoit le gîte,

En dégringole à petit bruit, Mange le kaimack et remonte au plus vile,

Et juste dans le plat d'étain Qu'a voit mis le dormeur auprès de son oreille,

Laisse tomber un beau sequin.

Le Turc ouvre les yeux à ce son argentin, Regarde, se les frotte, et si fort s'émerveille,

Qu'il doute s'il doit ou s'il veille,

ia« Contes.

Ne pouvant concevoir ni par qui ni par où, Dans un lieu si désert, lui venoit telle chance, Quand l'animal, passant la tète hors du trou, Se dresse, se rengorge en serpent d'importance, Siffle pour l'avertir, et lui dit : « Cher Madmoud,

D'un petit air de connoissance, Vraiment, ton kaïmack étoit de fort bon goût ; 11 y paroit, je crois, à ma reconnoissance;

En effet, j'en suis si content, Que si tu me promets de garder le silence, Et de m'en apporter chaque matin autant, Un sequin tous les jours sera ta récompense.» Notre homme, qui de peur étoit quasi perclus, A de si doux propos, si richement conçus, Se dégourdit, se lève, et fait la révérence,

Promet du secret tant et plus A l'illustre animal, qu'il traite d'Excellence; (Beaux titres de tout temps suivirent la finance) ; Et devenu léger, de nouveau recourut Chercher du kaïmack pour sa chère femelle. Savoir sur son retard ce qu'il dit à la belle, Quelle fut son excuse, et comme ou le reçut, Il n'en est point parlé : c'est pour moi lettre close.

Mais de retour à son taudis,

Aussitôt la première chose Fut, le corps contre terre et l'âme au paradis , De rendre grâce au ciel de sa bonne aventure; Puis en digne patron des zélés osmanlis: «Grand Mahomet, dit- il, pourvu que ceci dure

Seulement cinq ans accomplis, Je te jure d'aller à ces lieux ennoblis Par ta naissance et par ta sépulture.

Oh! pour moi quelle joie inénarrable et pure. Si je puis sur ce point contenter mes désirs!

Contes. iî3

Oui ! la Mecque, Médine, objets de mes soupirs, Dont au seul nom mon cœur tressaille d'allégresse,

Je vous irai voir, j'en fais vœu,

Si ce bon serpent du bon Dieu

Durant cinq ans tient sa promesse. »

Et de fait, ce temps révolu, Il étoit à partir déjà tout résolu, Lorsqu'en s'y préparant un article L'arrête :

11 songe qu'il va se priver D'un sequin chaque jour : la rente était honnête,

Et méritoit bien d'y rêver.

Mais en fait d'intérêt, un manant, une bête, Inventifs en moyens, savent mieux les trouver

Qu'homme du monde et bonne tête.

Voici le tour qu'il prit pour sortir d'embarras : Il s'en fut au serpent, comme un frère à la quête, Le col tors, l'œil baissé, marchant à petits pas, Lui fit , d'un ton piteux , une adroite requête Sur son vœu qui le trouble, et, demi-prostemé, Finit en le priant, avec très-humble instance, De permettre qu'Osmin, de ses enfants l'aîné,

Garçon de -vingt ans bien tourné, Sage, discret, fidèle et plein d'intelligence,

Eût l'honneur, pendant son absence,

De lui porter le déjeuné.

Le reptile d'abord, par un air réfrogné, Pour tout ce beau projet marqua sa répugnance, Et loin d'y consentir, au vieillard étonné

Fit cette verte remontrance :

a Pauvre homme! lui dit-il, quel désir effréné Te prend si follement de courir à ton âge? Sur quoi, pour ton salut, plus vif qu'illummé, Fondes-tu le besoin de ce pèlerinage ?

Mahomet, me dis-tu, l'a lui-même ordonné :

i24 Contes.

Oui; mais non pas à toi, par l'hymen enchaîné.

Prends l'esprit du prophète, et lis bien ce passage ;

Ni sa loi, ni ton vœu si mal imaginé,

Ne sauraient te contraindre à faire un tel voyage.

Va, mon ami, crois-moi; des tiens environné,

Crains Dieu, sers le prochain, et veille à ton ménage.

Voilà l'essentiel , le reste n'est qu'usage,

Bon ou mauvais, suivant qu'il est subordonné

Aux principaux devoirs où ton état t'engage.

A l'égard de ton fils, que tu dis si bien né,

C'est de tous tes pareils l'ordinaire langage;

Chez eux l'amoui -propre incarné, Toujours dans un entant offre une belle image; Un père en lui s'admire, et d'un œil fasciné,

wSe contemplant dans son ouvrage, Par ses propres défauts souvent le trouve orflé.

Au reste, pourtant, je veux croire Qu'à toutes les vertus le tien discipliné ,

Mérite l'éloge et la gloire

Dont tu me l'as enluminé;

Mais, le tout bien examiné, Il ne me convient pas, en saine politique , De me livrer ainsi , moi serpent suranné, A jeune adolescent, au menton cotonné : Je veux un homme fait , et dont la barbe pique ; Tu m'entends, songes-y : bon soir, point de réplique.» Mahmoud, de ce sermon interdit, consterné,

En petit béat obstiné, Jugea le premier point tout à fait hérétique,

Et comme père un peu berné,

Trouva le second fort caustique.

Mais il sait prudemment contenir son chagrin; Car, s'il se fâche, adieu la rente du sequin,

Ou le voyage de lu Mecque.

Contes. 123

Pour venir donc à bont de son pieux dessein,

Et conserver son hypothèque, Il retourne à la charge, et fait tant qu'à la fin ,

Par son importune prière, Le serpent, malgré soi, consent que le blondin Exerce auprès de lui l'office de laitière. Ravi de ce succès, il vous part de la main, Vient tout dire à son fils, lui montre la manière De servir en secret la bète familière

Qu'ils vont voir dès le lendemain , Et pour être plus sur qu'il saura son chemin,

Et retrouvera bien le plane, Il l'y conduit encor trois jours à même fin; Puis dans deux petits sacs mettant tout son fnusqmn , S'en va joindre une caravane.

Bon voyage au vieux pèlerin !

Laissons-le à sa façon, monté sur son roussin,

Courir à la béatitude, Et voyons à présent ce que va faire Osmin. Le serpent soupçonneux et fin, Pour se guérir de toute inquiétude, Avoit, en l'acceptant, exigé par prélude, Que s'il vouloit toujours être son bien-aimé, Il ne viendroit jamais armé.

Item, que sous sa solitude Son kaïmack seroit porté, Et que lui pourvoyeur se tiendroit écarté , Tandis que lui reptile, en pleine quiétude,

Mangeroit à sa volonté.

Tout cela fut promis et fut exécuté, Pendant près d'une année, avec exactitude. Mais le temps à la longue engendre l'habitude ; L'habitude conduit à la sécurité, Et souvent celle-ci mène à l'ingratitude,

f>6 Contes.

Ainsi que l'animal , par son trop de bonté,

En fit une épreuve bien rude ; Car, s'étant démenti de sa rigidité

En faveur de la mine prude,

Et de l'air de simplicité Dont l'hypocrite Osmin s'étoit fait une étude

Pour masquer sa perversité,

Il lui donna la liberté D'approcher, et fut même encore assez facile Pour s'en laisser toucher en toute privauté. « Oui-dà, dit à part soi ce cœur de crocodile.

Un jour qu'il l'avoit bien flatté,

Puisque vous êtes si docile, Il faut mettre à profit votre docilité , Et nous verrons un peu, monseigneur du reptile.

Ce que tient votre coffre-fort.

Depuis plus de six ans, tous les jours il en sort Sequins d'un très-boa poids et meilleurs qu'à la ville; Mais comptez que demain vous serez mis à mort , Et qu'à vous succéder je serai fort habile.

C'est bien à vous, bète rampante et vile,

A jouir d'un si grand trésor. [ l'oi ;

L"or n'est fait que pour l'homme, et l'homme est fait pour L'un sans l'autre en ce monde est un être inutile;

Tant pis pour un père imbécille, Si, pouvant s'enrichir, il est demeuré gueux.

Foible d'esprit et scrupuleux

Ne sont que des mots synonymes. »

Osmin , ainsi frappé de ces belles maximes.

Forme déjà mille projets.

Il aimoit les grandeurs, les jouvenceaux, les dames,

Et tous les plaisirs à l'excès.

« Je veux d'abord, dit-il, épouser quatre femmes, Avoir deux cents chevaux, au moins trente cdaliks ,

Contes. 127

Cent valets, six sérails, dix ou douze cbiffîks,

Le reste à l'avenant; et je ferai de sorte

Qu'on me verra peut-être un des premiers pachas ;

Car, avec de l'argent, que ne devient-on pas!»

De ce dangereux fou l'idée étoit si forte,

Qu'il n'en dormit non plus durant toute la nuit,

Que pucelle à vingt ans la veille de ses noces;

Mais, sitôt que l'aurore luit ,

Ses mains avides et féroces

Brûlant déjà de s'assouvir Du sang qu'il croit verser, de l'or qu'il veut ravir, A sa ceinture il s'arme d'une hache, Sous sa pelisse adroitement la cache,

Porte au serpent du kaïmack

Une fois plus qu'a l'ordinaire, Et lui dit : « Monseigneur, selon notre almanach , C'est aujourd'hui Bairam; j'ai cru pouvoir vous plaire

En vous y faisant prendre part. L'an passé, comme un sot, je n'osai pas le faire; Excusez si je sens ma faute un peu trop tard ; Au surplus je voudrois, en l'avouant sans fard-, Pouvoir plus dignement vous témoigner mon zèle ; Mais que vous présenter? La nature, ni l'art,

Ne m'offrent rien à votre égard De plus exquis que cette bagatelle. »

Par ces mots emmiellés, le doucereux cafard Enjôle de façon le reptile richard, Que celui-ci, charmé, de tout le remercie, Et barbotte, en mangeant, quasi comme un canard. Alors ce déloyal, voyant qu'il officie,

Sans l'observer d'aucun regard, Lui décharge un fendant; mais, que ce soit hasard Ou céleste bonté des forfaits ennemie,

Notre agile bête avertie,

t?8 Contes.

Voit le coup, et i'esquive en sautant à l'écart, Pas si bien cependant que la hache qui part, En faisant son chemin, ne lui coupe la queue. On dit quelle en parut de rage toute bleue. Que cela soit ou non , ce n'est rien que cela ; Pour le conte, il suflit que jaune, bleue ou brune, Sautant au col d'Osmin, elle vous l'étrangla; Et que, comme aux pachas cette lin est commune, Lui qui vouloit tant l'être, au moins le fut par là. Le serpent le suçoit encore avec délices, Quand plusieurs passagers, coûtant de çà, de là, Vinrent fort échauffés offrir de vains services.

Il n'en étoit plus temps ; déjà de son étui , L'àme du scélérat, qu'escortoient tous les vices, Au fond des enfers avoit fui.

Quelqu'un le reconnut : on l'emporta chez lui , Où tous les voisins se rendirent.

C'étoit de la maison l'espérance et l'appui.

On peut s'imaginer ce que dirent et firent

Les parents désolés dans leur premier transport; Jamais douleur ne fut plus vive.

Mais tandis qu'en hurlant ils déploroient son sort,

Voici qu'à point nommé notre Mahmoud arrive.

Quel spectacle pour lui ! quel retour ! quel abord ! Il en tombe presque en foiblesse.

Du peu qu'on sait du cas on lui fait le rapport;

Et chaque mot qu'on dit le pénètre si fort ,

Qu'il s'arrache le poil et rugit de détresse.

« Vrai Dieu, quel bon papa ! Voyez quelle tendresse !»

Se disoient les voisins. Ils n'étoient pas au fait : Lui seul sait où le bat le blesse ;

Vu que, saintement fou, par un zèle indiscret Qui fournira peu de copies,

Et comptant sur son fils qu'il croyoit si parfait,

Coûtes. :2g

Il ne lui restoit rien de tout son petit fait.

L'ayant tout mis en œuvres pies , De sorte qu'accablé de regrets infinis De ne voir dans ses sacs, si dodus à la mine, Que des colifichets et des haillons bénis Qu'il avoit rapportés du tombeau de Médine, Il plaint bien moins le mort qu'il ne fait les vivants ; Car pour lui, pour sa femme, et neuf ou dix enfants. Tout cela mis au pot eût fait maigre cuisine.

Que devenir dorénavant

Avec sa nombreuse famille.

Si son bienfaiteur le serpent

Ne le nourrit et ne l'habille ?

Après donc quelque temps passé dans les douleurs, A ses dépens plus sage, enfin il les surmonte, Va devant l'animal répandre force pleurs, Lui porte du laitage enjolivé de fleurs,

Croyant y bien trouver son compte.

il s'i: forme de tout : l'animal le lui conte Juste de point en point; puis, faisant le plongeon, Plante là mon pleureur avec sa courte honte. Mahmoud , au désespoir d'un si dur abandon , En vain prie et gémit, tendrement le rappelle, Traite son fils d'ingrat, de monstre, d'infidèle,

Maudit sa mémoire et ses jours...

« Mais moi, pauvre innocent, qui t'honore, qui t'aime. Pourquoi, lui crioit-il , me fuis-tu comme un ours? Nous étions tant amis , soyons-le encor de même , Et de notre marché renouvelons le cours. » Le reptile, inflexible à tous ces beaux discours, Aussi soûl de le voir que dégoûté de crème, Par ce trait simple et vif s'en défit pour toujours : « Amis, soit, j'y consens, mais au moins d'une lieue; Car pour de près, vois-tu, crois ce que je te dis :

i3o Contes.

Tant qu'il te souviendra que j'ai tué ton fils, Et que je penserai qu'il m'a coupé la queue , Nous ne pourrons jamais être de vrais amis. » Dès que la confiance est une fois perdue ,

Ne comptez plus de la ravoir.

On peut, par amitié réelle ou prétendue, En montrer le fantôme et le faire valoir ; Mais que du fond du cœur elle soit bien rendue ,

Gela passe l'humain pouvoir.

Contes.

LA ROUPI

uand huguenots, dont la France est purgée Par la vertu de FHercule gaulois , En factions la tenoient partagée, Où les tambours faisoient taire les lois , Vivoit un chef sur tous autres inique, Homme barbare et connu par cent traits De cruauté , qui, du peuple hérétique, Étoit nommé le baron des Adrets.

Tout malheureux qui tomboit dans ses rets , N'en sortoit point sans y laisser la tète ; Mais, pour garder quelque mesure honnête, D'un tribunal qu'il avoit érigé, Il condamnoit les prétendus coupables :

Deux assesseurs, personnes vénérables, Leur instruisoient procès en abrégé.

Dans le parquet toujours étoit rangé L'n cercle affreux de cruels satellites , Gens fort experts à causer morts subites. Quand le baron se sentoit épuisé De patience (et c'étoit chose aisée) , Il se mouchoit : l'affaire étoit toisée : Droit au gibet on menoit l'accusé Sur ce signal. Un jour en sa présence Fut amené certain frère quêteur Des cordeliers, homme plein d'innocence , Bien qu'il ne fût de l'étroite observance, Disant bons mots et buvant du meilleur, Ayant toujours de réserve en sa manche

i3a Contes.

Un sassenage, un morceau de pâté,

Un cervelas, un vieux reste d'éclanche;

Fort étonnés de le voir garrotté,

Les assesseurs, qui connoissoient notre homme,

Dirent tous deux : « Baron, laissez-le aller ;

Nul moins que lui ne songe à se mêler

Des différends de Genève et de Rome.

Quand il mourroit, en seriez-vous plus gras?

Point n'estimons qu'il ait fait cas pendable. »

Lors chacun d'eux le saisit par un bras

Pour empêcher le signal redoutable.

Le vent de bise en ce moment souffloit,

Et le baron, qu'ils tenoient à l'attache,

A qui roupie abondamment couloit

Sur la forêt de sa grosse moustache ,

Trois fois au nez voulut porter sa main;

Autant de fois il fut retenu ferme.

Alors sentant sa complaisance à terme :

Eh! par la mort, s'écria l'inhumain,

Laissez-moi là ; ce n'est pas ce qu'on pense.

Il eut beau dire, il eut beau se fâcher,

Rien n'y servit : de toute la séance

Il ne lui fut permis de se moucher.

Contes. i 33

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