Pense'e <1q Maynard dans une de ses épigrammes
I'W1 Satires.
D'où je viens soulager la peine qui t'outrage, Et contre la fortune affermir ton courage. Je prétends aujourd'hui, dans ton cœur abattu, Assis à tes côtés , ranimer la vertu , Et par une doctrine à la source puisée , Faire de ta campagne im second Elysée. »
Acanthe, à ce discours, saisi d'étonnement , Résistoit avec peine au premier mouvement; Quand , la réflexion réveillant son audace , Son cœur à son secours invoqua le Parnasse , Cet endroit si fertile en apparitions, Où tout faiseur de vers se fait aux visions. Alors, envisagé par des regards plus fermes, Le fantôme éloquent poursuivit en ces termes :
« Par un arrêt célèbre, et sur le bronze écrit ,
Le sort à la misère unit le bel esprit ;
Mais surtout cet esprit de qui l'effort sublime
S'astreint à la mesure ou se gène à la rime.
Soit que du double mont les sons harmonieux
L'arrachent à la terre en relevant aux deux ;
Soit que du peuple obscur la jalouse foiblesse
S'efforce d'offusquer un éclat qui le blesse;
Soit enfin que les dieux, avares du bonheur,
Au prix d'un dur travail vendent un peu d'honneur,
L'histoire de nos jours et les fastes antiques
Étalent à l'envi les malheurs poétiques.
Hésiode, Là nos yeux, s'y montre assassiné,
Homère mendiant, Lucrèce empoisonné.
Des scandaleux excès de leur double folie
Le Tasse et le Marin font rougir l'Italie ;
Et le zèle françois , cruellement dévot ,
Fit languir clans l'exil Théophile et Marot. »
Satires. 167
Mais que sert d'épuiser cette preuve vulgaire ? Le Dieu même, le Dieu dont le feu nous éclaire , Fit voir cet univers, où brille sa splendeur, Rempli de ses travaux comme de sa grandeur. Ses malheurs sont semés dans les Métamorphoses; Repassons-en la suite , et plains-toi si tu l'oses.
Apollon fut soumis, avant que d'être né,
À l'injuste rigueur d'un astre infortuné.
Sa mère , de fureurs par vengeance agitée ,
Sentit Jnnon jalouse et Lucine irritée :
La terre la refuse en son vaste contour;
Le dieu de la lumière a peine à voir le jour ;
Et de tant de climats honorés par sa course ,
La flottante Délos est sa seule ressource.
Latone, dans ses hras portant ses chers jumeaux,
Se voit dans sa misère interdire les eaux;
Et d'un bien qu'en commun la nature partage ,
Le rustique insolent lui dispute l'usage.
Le peuple est accablé d'un changement subit,
D'une sale grenouille il endosse Fhabit :
De l'eau qu'il a troublée il devient l'infamie;
Et, provoquant des Dieux la puissance ennemie ,
Par cent cris redoublés, de son marais bourbeux ,
Il consomme son crime et blasphème contr'eux.
L'enfance de Phébus n'étoit pas terminée, Qu'une rage nouvelle à sa perte est tournée. Le gouffre ténébreux où commande Piuton, Vomit pour l'engloutir l'effroyable Python , Ce monstre furieux , dont la brûlante haleine Dévoroit le bocage et ravageoit la plaine : Il est vrai que ses traits l'en rendirent vainqueur; Mais, hélas! ce ne fut qu'aux dépens de son cœur!
i68 Satires.
L'amour, juste vengeur d'un injuste reproche ,
Lui fit sentir l'effet des flèches qu'il décoche.
En vain pour émouvoir l'insensible Daphné,
Phébus peint les talents dont les dieux l'ont orné,
Et faisant de soi-même un éloge bien ample ,
Donne à ses successeurs un dangereux exemple ,
Qu'avec moins de méiite et plus de vanité,
Ils ont, et moi comme eux, si souvent imité :
Rien ne peut attendrir la belle fugitive;
Da fleuve paternel ses pieds pressent la rive :
Longtemps ses pas légers, à la fuite obstinés,
Laissent loin derrière eux les zéphirs étonnés.
Hors d'haleine à la fin, pour éviter la force,
Elle met sa pudeur à l'abri d'une écorce.
Amour, par cet exploit si grand, si peu commun,
Que tu sus assembler de triomphes en un!
Le trait qui te soumit l'inventeur de la lyre ,
Sur tous ses descendants établit ton empire.
Un soûl coup t'asservit Ovide, Anacréon,
L'ami de Mécénas, l'amante de Phaon,
Aux charmes de Lesbie assujétit Catulle,
Fit célébrer Délie et soupirer Tibulle,
Anima les regrets que Pétrarque a poussés ,
Enflamma Jean Second1 daus des climats glacés,
Et dicta les beaux vers qu'une galante muse
Publia depuis peu sous le nom de La Suze.
Pour moi, je comprends mal ce qu'on nous a conté
Des Filles de mémoire et de leur chasteté.
Le tendre est leur vrai fait, n'en déplaise au subHme,
Et leur chanson languit si l'amour ne l'anime.
Ton cœur en est, Acanthe, un exemple évident;
Une double fureur, par un double ascendant,
i. Poète latin moderne, né à La Hâve.
Satires. 169
T'a fait . dès le berceau , couler dans chaque venu . La flamme de l'amour avec l'eau d'Hippocrène.
Mais qui l'auroit pu croire ? Apollon tien traité Fut encor moins heureux qu'Apollon rebuté. L'Amour, ingénieux à montrer sa puissance , Sur lui, par ses présents, acheva sa vengeance. A peine pour Daphné ses regrets sont finis, Que le traître à ses yeux présente Coronis, A la constance près, en mérite complette, Plus belle que Vénus et plus fine coquette. Il vit, à peu de frais , au gré de ses désirs, Voler la récompense au-devant des soupirs ; Mais cet astre sans pair fut mis en parallèle , Et ne put être unique aux yeux de cette belle. De deux rayons nouveaux un moitel insolent Orna du blond Phébus le front étincelant , Et l'indiscret corbeau, rastiquement fidèle, Lui conta c>mme un sot la choquante nouvelle. Flattez-vous du secret, inconstantes beautés, Les oiseaux publîront vos infidélités.
Apollon rétrograde, aveuglé de colère, Quitte le capricorne et rentre au sagittaire, D'où son courroux trop prompt et trop bien obéi, Perce d'un trait mortel ce cœur qui l'a trahi. Malheureux dans l'affront dont on le déshonore ! Dans la punition plus malheureux encore !
Pour adoucir l'aigreur de son mortel ennui , Il prend soin d'un enfant qu'il croyoit être à lui. A la mère expirante il arrache ce gage, L'emporte, et le confie aux nymphes d'un bocage. Par elles chez Chiron secrètement conduit. Le centaure fameux dans sa crotte l'instruit.
170 Satires.
Croissez, jeune Esculape, et dans la solitude Méditez ce grand art digne de votre étude , Cet art si respecté, dont le puissant secours Commande à la douleur et prolonge les jours. Par vos nobles travaux à vous suivre excitée , Une postérité nombreuse, accréditée, Aux timides mortels imposera des lois, Et pour premiers sujets pourra compter les rois. On aura foi pour tous. Le trop lent galénique, Le chimique trop prompt, l'impudent spagirique, Auront chacun leur dupe, et, par divers chemins, Feront expérience aux frais des corps humains. On verra constamment la crainte et la foiblesse Attacher à leur char l'honneur et la richesse; De l'amour de la vie ardents à profiter, Ils vendront cette mort qu'on cherche d'éviter ; Et, quand ils quitteront vos fidèles maximes , La terre dans son sein recèlera leurs crimes.
Déjà le demi-dieu, par son père inspiré, Signaloit son savoir, des hommes adoré : Déjà de ses secrets les merveilles hardies Reléguoient aux enfers l'essaim des maladies ; Et toujours bienfaisant, à la honte des dieux, Il déroboit la terre aux châtiments des cieux , Quand, par une entreprise à son art interdite, Pour complaire à Diane, il ranime Hippolyte; Et forçant de fléebir l'inflexible destin, Des griffes de la mort il ravit son butin. Alors de l'Achéron le monarque barbare, D'un coup de son trident entr'ouvre le Téuare ; Et sur un tourbillon de bitume et de poix , Pousse au ciel obscurci sa foudroyante voix. « Est-ce de ton aveu qu'on me fait cet outrage,
Satires. fj
Jupiter.' N'es-tu pas content de ton partage? Et cet audacieux, superbe de sou art, Vient-il me déclarer la guerre de ta part ?... Ah! si je le noyais !... » La nature tremblante, A ce cri menaçant, frissonne d'épouvante. Jupiter, d'un souris rassérénant les airs : « Cesse de t'alarmer, dit-il , roi des enfers. Pour un qu'ote Eseulape à ton empire sombre , Bientôt ses successeurs t'en enverront sans nombre; Mais , pour calmer l'esprit de son frère irrité , Il lance un coup mortel au dieu de la santé. L'atteinte en est certaine, et la brûlante foudre Prend à sa longue barbe et le réduit en poudre.
Qui pourrait d'Apollon dépeindre la douleur?
Lui, qui colore tout, en perdit la couleur. Il disparut aux yeux. A la nature entière Une éclipse imprévue interdit la lumière; Et, pour avoir forgé le trait pernicieux, L^s siens privent du jour le cyclope odieux. Vulcain n'est plus servi dans sa grotte enfumée, Et du maître des cieux la droite est désarmée. Ainsi, quand un lion, par le Maure cha-s-. Ne peut joindre l'auteur du coup qui l'a blessé,
égards furieux, précurseurs de sa rage, Au désert effrayé dénoncent le carna^.
De ses rugissements t:>ut cœur est palpitant; L'écho qu'il y contraint tremble en les répétant, Et sa superbe dent, teinte du sang qu'il verse, Brise en éclats sanglants la flèche qui le perce. Du dieu qui vous inspire, ardents imitateurs, Armez-vous comme lui , redoutables auteurs : Vos vers sont vos enfants,, vos armes la satire ; Périsse par ses traits quiconque ose leur nuire !
ty* Satirf:s.
Lorsque d'un plus puissant on se trouve offen
Dissimuler sa peine est un acte semé.
On achète Lien cher un transport téméraire,
Et le prompt repentir suit la prompte colère.
Implacable vengeur, dieu sévère et jaloux,
Jupiter, malheureux qui se brouille avee vous!
Sans les soins protecteurs de la troupe immortelle,
Il plongeoit le soleil dan?, la nuit étemelle;
Mais les dieux suppliants lui font donner les mains
A ne l'humilier qu'au destin des humains.
Dans les fertiles champs où le fameux Pénée
Enrichit de moissons la plaine fortunée,
Régnoit alors Admète, un prince fort vanté,
Par l'amour conjugal du trépas racheté,
Qui n'auroit point revu la lumière céleste,
S'il eût eu pour épouse une moderne AJcestè.
Pour produiie avec fruit ses talents au grand jour,
Notre illustre banni s'achemine à sa cour,
Plein d'espoir d'y puiser les grâces dans leur source ,
N'ayant que l'art des vers pour unique ressource.
Quelle ressource, ô ciel! Bien loin d'être admiré,
Il y passa bientôt pour un fou déclaré;
Et de ses vers pompeux les sublimes figures
Y parurent aux sots extravagances pures.
L'intendant des troupeaux, qui se piquoit d'esprit,
Le tirant de leurs mains, à ses gages le prit,
Et berger tout nouveau, dans les plaines fleuries,
L'envoya débiter ses doctes rêveries.
Vous voilà donc réduit à paître des troupeaux ,
Vive fécondité, qui jusqu'au fond des eaux,
Portant sur vos rayons les subtiles essences,
Dans le sein de la terre animiez les semences !
Cet œil qui vit sous soi, parmi les airs mouvants
Le choc des tourbillons et la guene des vents, A donc pour tout spectacle, au fond d'une prairie, Le combat des taureaux qu'Amour met en furie ! Non, je ne puis souffrir d'entendre déclamer Ceux qu'à la pauvreté réduit l'art de rimer. J'ai tort de l'avoir fait. Une simple chaumière A borné devant nous le dieu de la lumière. Que ses chants furent beaux! que les rustiques dieux Goùtoient avidement ses sons mélodieux, Quand sur ses chalumeaux sa tendresse fertile Fit folâtrer l'églogue ou soupirer l'idylle ! Heureux si, du destin toujours persécuté , il n'eût pas vu fiuir cette tranquillité !
Mercure, en ces temps-là, dans les champs de la Grèce,.
Par de petits larcins cultivoit son adresse;
Comme un caméléon variant ses couleurs,
Il méritoit le rang de patron des voleurs ,
Et concevoit déjà d'illustres espérances
De ranger sous ses lois la robe et les finances
Aussitôt que d'Admète il eut vu les troupeaux,
Bondissant sur les fleurs, s'égayant dans les eaux,
Il sort d'une retraite en rustique équipage;
D'un berger du pays empruntant le visage,
Il aborde Phébus de l'air riant et doux
Que prend la trahison pour faire ses grands coups ,
Et lui dit : « Étranger, quelle étoile obligeante
Enrichit ce climat d'une voix qui m'enchante ?
Sous cet antique chêne, à rêver occupé,
Mon oreille a reçu tes sons qui m'ont frappé.
0 ciel ! qu'ils sont touchants! que je hais l'inhumaine
Qui charge un tel amant d'une si rude chaîne !
Mais ce n'est qu'une feinte. lîst-il quoique beauté
Qui rebute un amour si tendrement chanté?
r:4 Satires.
De grâce, redis-moi cette dernière stauce.
Quel tour ! quels vers nombreux! quelle heureuse cadence !
Non, le dieu du Parnasse, entouré des neuf Sœurs,
Ne frappe point les airs de pareilles douceurs.
Mais, n'es-tu point lui-même, ou l'amant solitaire
Qui regrette Syrinx par sa plainte ordinaire ? »
0 piège inévitable et finement tendu !
Quel auteur contre toi s'est jamais défendu?
Le plus ferme d'entr'eux cède à cette machine ;
C'est un poison qui tue, un charme qui fascine :
Chacun pour s'estimer se forme des sujets,
L'amour-propre triomphe à grossir les objets;
Mais de tous les humains que sa vapeur oceupe,
Le poëte orgueilleux est la plus sûre dupe.
A force de louange Apollon prévenu,
D'abord sans réfléchir se livre à l'inconnu;
Il s'applaudit dans l'àme, et sa joie est extrême
De voir qu'à ses chansons on le prend pour lui-même.
Plus son admirateur s'empresse à l'écouter,
Plus le dieu complaisant s'épuise à répéter;
De ses amours chantés il raconte l'histoire;
Et poussant son récit jusques à la nuit noire,
Qui sous un voile obscur les champs ensevelit,
Il offre à son flatteur la moitié de son lit :
C'est le but où la ruse étoit acheminée.
Phébus dort en berger lassé de sa journée;
La verge narcotique affermit son sommeil.
Mercure à se lever devance le soleil,
Et, faisant des troupeaux un inégal partage,
En détourne l'élite au travers du bocage.
« Otez-vous de ces lieux! ô berger imprudent ! Vous n'y pouvez rester sans péril évident. » Ainsi parle au Soleil la vigilante Aurore :
Satires. 175
De ses pleurs redoublés s'accroît l'émail de Flore. Phébus suit son conseil, et d'un nouvel affront Dans les champs Lydiens court se couvrir le front. Las de traîner un corps qui lui servoit de peine , Sur la croupe d'un mont Phébus prenoit haleine , Et, couché sur la mousse, au pied d'un vert ormeau, Charmoit sa lassitude au son du chalumeau. Les oiseaux enchantés suspendoient leur ramage, Les zéphirs inquiets faisoient grâce au feuillage ; La babillarde Écho n'osoit ras respirer, Et les ruisseaux voisins couloient sans murmurer. La beauté de son chant en cet endroit attire Le berger, le chasseur, la nymphe et le satyre. Midas, roi du pays, le premier y parut, Pan d'un buisson voisin à la hâte y courut, Pan, le dieu des forets, dont la rustique adresse S'est fait un instrument des os de sa maîtresse, Et qui, dans l'art du chant prétendant exceller, Frémit qu'en sa présence on ose s'en mêler. D'abord à ce rival , devant la compagnie , Il propose un défi de vers et d'harmonie : Le dieu des vers l'accepte en modeste berger : Midas avec Tmolus est commis pour juger. Sur un gazon fleuri le sénat prend séance, Le vulgaire est debout, et tous prêtent silence. Alors, entremêlant sa flûte avec ses chants, Le dieu Pan de ces vers fit retentir les champs. « L'espoir de ma victoire en votre appui se fonde ; Déclarez-vous pour moi, belle moitié du monde , Honneur de l'univers , dernier effort des dieux . Doux supplice de l'âme, et délice des yeux; Vous êtes de l'esprit souveraines arbitres ; Pour ennoblir les vers vous accordez les titres ; Et vos décisions font tomber un auteur,
i;6 Satires.
Eùt-il, avec ses sœurs, Phébus pour protecteur. Dans ces chants que mon cœur vous offre pool victime, Beautés, vous allez voir combien je vous estime. » On crut, à ce début, qu'il alloit débiter Tout ce qu'aux cœurs galants apprend l'ait de flatter; Mais changeant tout-à-coup par un froid stratagème, Pan contre le beau sexe insolemment blasphème, Et s'épuise en efîbits pour noircir ses attraits Par une aigre satire et de sanglants portraits. Quelques méchants rieurs à la feinte applaudissent ; Le reste paroit froid, et les nymphes rougissant. Quel courroux enflamma l'œil qui perce en tout lieu! Le berger indigné cache à peine le dieu ; Et, sans l'ordre absolu qui borne sa puissance, 11 eût à coups de traits puni cette impudence; Mais, soumis au destin dont il sent les rigueurs. Par un tendre prélude il prépaie les cœurs. L'Amour suit de ses sons les volantes merveilles, Et, porté sur leur aile, entre par les oreilles. Le sauvage Tmolus , dieu du mont sourcilleux , Baisse, pour applaudir, son sommet orgueilleux; Et l'épaisse forêt qui lui sert de couronne , S'incline, en le suivant, au beau fils de Latone. Je n'entreprendrai point ici de réciter L'ode qu'en langue attique il lui plut de chanter. Pour traduire les dieux nous n'avons point de style. Perrin1 se morfondit sur le divin Virgile, Et Lucain chez Brébeuf, au goût de Despréaux, Ne peut être admiré que des provinciaux. Il suffit de savoir que du sexe adorable Il fit avec tant d'art l'éloge inimitable , Que, sans délibérer, ses auditeurs surpris,
i. Auteur d'une mauvaise tradoctioa en vers de YÊnéide.
Satires. 17:
En tumulte au berger accordèrent le prix ;
Et pour rendre sa gloire encore plus complète,
Pau lui-même tout haut avouoit sa défaite.
Midas seul , du bon goût ennemi déclaré ,
Méprisa le talent de la troupe admiré ;
Et du dieu des forêts, aux yeux des nymphes morne- .
De leur noble guirlande il embellit les cornes.
Que te dirai-je encor? Tn sais le châtiment
Qui sur l'heure suivit l'inique jugement,
Et comme, aux spectateurs donnant la comédie,
Le juge fut pourvu d'oreilles d'Arcadie.
Divinité des lois, si les grands jours des cieux
Commettoient Apollon, qu'il revint en ces lieux
Réprimer l'injustice et punir l'ignorance,
Pour dérober aux yeux sa risible vengeance,
Dans tous les tribunaux que l'on croit b?s plus nets .
0 Thémis ! qu'il faudroit élargir de bonnets !
Et toi, triste sujet d'une immortelle plainte,
Mes vers t'oubliront-ils , déplorable Hyaciuthe?
Dois-je, en rafraîchissant une juste douleur,
Te nommer d'Apollon le crime ou le malheur?
Quoi donc ? sur le galant , sur le tendre Zéphire ,
L'implacable colère a-t-elle tant d'empire ?
Et tes jeunes appas avoieut-ils mérité
Un destin si funeste et si précipité?
Mais ne réveillons point la coupable mémoire
Qui de l'astre du jour pourrait ternir la gloire.
Par là ses nourrissons, mis en mauvaise odeur.
Furent longtemps suspects d'une odieuse ardeur;
Leurs vers en sont noircis; et, dans le sang d'Orphée,
La honte de ces feux ne fut pas étouffée.
Aujourd'hui le Parnasse, heureusement purgé,
»78 Satires.
Soumis à la nature et sur la loi rangé ,
Constant à rejeter les usages obliques,
Laisse aux enfants de Mars leurs manières antiques.
Du destin d'Apollon l'ordre persécutant
Lui réservoit encore un outrage insultant.
Misère impérieuse., hélas! qui peut comprendre
A quelle indignité tu forces de descendre !
Le tyran des Troyens, bouillant d'ambition,
Élevoit les remparts du superbe Ilion ,
Et, bâtissint des siens le fameux cimetière,
De la gloire des Grecs préparoit la matière.
Notre dieu, que le sort privoit de tout appui ,
S'associe à Neptune, exilé comme lui ;
Et cette même main, dont la savante adresse
Par les sons de sa lyre arrètoit le Permesse,
Et charrnoit les neuf sœurs sur le sacré coteau ,
Empoigne la truelle et saisit le marteau.
Infortunés rimeurs, manœuvres du Parnasse,
De la muse françoise inépuisable crasse,
Si la Païque en ce temps avoit iilé vos jours,
Vous eussiez à Phébus été d'un grand secours.
J'en sais tel d'entre vous , aux épaules carrées ,
Robuste, bien membru, nerveux, aux mains serrées,
Qui d'ailleurs inhabile à ses doctes chansons,
Eût été merveilleux pour un aide à maçons.
Déjà du mur fatal la massive structure
Terminoit en créneaux sa fière architecture ;
Et, se manifestant pour chef-d'œuvre des dieux ,
Épouvantoit la terre et menaçoit les cieux.
L'ingrat Laomédon, que sa parole engage,
Cherche inutilement des fautes dans l'ouvrage ,
Et, pressé de payer le salaire promis,
Lance à ses créanciers des regards ennemis :
Et de termes si bas il arme sa colère .
Satires. 179
Que je suis tout honteux de les voir dans Homère , N'en déplaise au parti qui de l'antiquité Veut que, jusqu'aux défauts, tout y soit respecte. 0 race, à l'injustice en tout temps adonnée ! Grands . vous voilà bien peints ; c'est une destinée Dont tout homme né libre a lieu d'être effraya, Servir maître superbe et n'être point payé!
Acanthe, tu m'attends à la fin de l'histoire,
Et tu crois qu'Apollon, rétabli dans sa gloire,
Au milieu des grandeurs dont il fut possesseur.
Goûta d'un heureux sort la tranquille douceur;
Abus : de sa vertu, sans cesse traversé? ,
Partout la fermeté de voit être exercée.
Je ne veux point ici chanter sur le haut ton
L'ambitieuse mort du jeune Phaëton,
Ou sur les bords du Pô , par des redites fades,
Changer en peupliers les tristes Héliades.
Je ne veux point encore à ses malheurs connu; .
Ajouter le récit de ses feux pour Vénus,
Qui pour hommes et dieux également Imitable,.
Fut pour le seul Soleil toujours inexorable,
D'où vient qu'en délateur cet amant érigé,
Et par l'art de Vulcain visiblement vengé ,
Fit prendre au sein de Mars la déesse endormie .
Réduit à désirer cette douce infamie.
A nos réflexions ajoutons seulement ,
Que, dans tous ses emplois, Phébus, également,
Qu'il habite la terre ou la voûte étoilée ,
Rencontre avec l'honneur la fatigue mêlée.
Dieu du jour, il s'occupe à d'immenses travaux:
Tl guide avec péril de fantasques chevaux;
Il grimpe le matin par des sentiers rapides :
Le soir, se précipite aux abîmes humides :
j3o Satires.
Dans son brûlant midi, de flammes entouré,
Par cent monstres affreux il seroit dévoré,
Si, toujours attentif à ses fidèles bornes,
Du taureau mugissant il n'évitoit les cornes ,
Le venin dangereux du piquant scorpion,
La flèche du centaure ou la dent du lion.
En vain la sombre nuit, à la cour d'Anrphitrite,
Des délassants plaisirs veut rassembler l'élite ;
Dans les sacrés festins son gosier desséché,
A louer Jupiter sans cesse est écorché;
Et des géants vaincus il fredonne l'histoire ,
Quand le reste des dieux se divertit à boire.
Dieu des vers , son destin n'est pas plus fortuné :
Sur la croupe d'un mont tristement confiné,
Dont l'avare fortune a fait son héritage ,
Cultivant sans succès, dans ce rocher sauvage,
Des arbres, de la vie inutile soutien,
Toujours verts , et pourtant qui ne produisent rien ,
Du stérile laurier mâchant la feuille amère,
Se repaissant de sons et buvant de l'eau claire,
Habitant des forêts la rebutante horreur,
Saisi de rêverie, agité de fureur,
Et pour mettre le comble à ses peines cruelles ,
Réduit à contenter neuf bizarres pucelles :
Acanthe, à ton avis, qu'en pouvons-nous penser,
Nous, qu'une seule a su si souvent exercer?
Prétends-tu de ton nom laisser quelque mémoire ?
Tu vois par quels degrés on arrive à la gloire :
Le travail y conduit, et la fatalité
Enchaîne le plaisir avec l'obscurité.
Au point de recueillir les fruits de ton étude,
N'en corromps pas l'espoir par ton inquiétude :
De la nécessité subis l'heureuse loi;
La volupté te fuit et l'honneur s'offre à toi.
Satires. i Si-
Né dans un siècle illustre et brillant de merveilles, Du plus fameux des rois fais l'objet de tes veilles. Comme un foible lierre, à tes bras tortueux Donne le ferme appui d'un tronc majestueux. Le soleil ennoblit la pesante matière , Il élève, il soutient uue vapeur grossière : De l'éclat de Louis attends le même fruit; Il élève, il soutient un auteur qui le suit. Jupiter put souffrir, du tiône de la nue, Le nom de Phidias au pied de sa statue , Et vit , sans s'irriter, le peuple adorateur Enceuser le monarque et louer le sculpteur ; Mais pour ce grand sujet arme-toi de courage. Souvent de pauvreté blâmant notre langage, Et jetant de dépit couleurs, toile et pinceaux , Ton dessin dans le feu volera par morceaux. Ne te rebute point; cbange, corrige, efface, Médite à tous propos les maîtres du Parnasse. Si quelque expression t'échappe par hasard . Indigne de ton prince , indigne de on art , Fais-toi cette apostrophe : « 0 muse infortunée ! Est-ce ainsi que Virgile auroit parlé d'Énée? Lâche ! est-ce donc ainsi qu'aux bords du Simoïs , Homère, dans ses vers, eût fait vaincre Louis . Si pour prendre en huit jours une fatale ville, Le destin l'eût fait naître à la place d'Achille , Qui, malgré sa valeur et les dieux conjurés, Dix fois devant ses murs vit les épis dorés ? » Repasse en ton esprit cent conquêtes célèbres , Qui du sombre avenir perceront les ténèbres, lions, Besançon, Namur, dont un seul bastion, Dont le moindre dehors valoit tout llion. Songe à tant de vertus , dont la foule éclatante Embarrasse, éblouit, désespère, épouvante,
Satires.
Lorsque de les chanter L'ambitieux désir
N peut suffire à tout, et ne sait que choisir. Par ces fidèles soins, une heureuse harmonie Doit avec ton modèle assortir ton génie; Et nos derniers neveux, de sa gloire étonnés, Aux pieds de ton héros en esprit prosternes. Contemplant de Louis cette image parfaite, :ont se souvenir que c'est toi qui l'as faite.
Je vois ce qui s'oppose à ton ambition, Et je veux prévenir ta grande objection: Le moyen de suffire à cette illustre envie, Occupé du souci des besoins de la vie , Diras-tu? Quel esprit, borné servilement Par la basse frayeur de manquer d'aliment, Peut jamais s'élever à la hauteur sublime Que tes hardis conseils proposent à ma rime ?
-tu donc que Virgile, en son esprit troublé,
sse tristement la disette du blé, Quand sa muse énergique avec tant d'art ajuste Le beau trait de Marcel , qui fait pleurer Auguste ?
onhe r. dans Horace, au mérite fut joint; On voit dans ses écrits briller son embonpoint : Et lorsqu'il pousse en l'air Pégase qu'il gouverne, Il a ses pleins celliers de Grec et de Falerne. D'accord, quand un auteur sur une œuvre pâlit, Trop de bien le relâche , et trop peu l'avilit. Eh bien ! veux-tu forcer ton prince incomparable A jeter sur tes vers un regard favorable, Et , par quelques bienfaits , de ton soie obstiné Changer royalement le cours empoisonné?
Je m'en vais te guider par un avis fidèle; Le voici, cher Acanthe, en un seul mit : excelle! Depuis que de 1 Etat le vigilant démon
Satires. i83
Dans ses puissantes mains en a mis le timon , Tout genre de vertu brillante et distinguée , S'est vu de ses bontés la source prodiguée. En quelque art que l'on prime, à ce roi bienfaisant , C'est toujours pour ses dons un titre suffisant; Et sans retour sur soi , sans rapport à sa gloire , >a faveur enrichit jusqu'à l'Observatoire. Fais retentir ses faits dans le sacré vallon , Et sois sur qu'il paira les travaux d'Apollon. Mais, pour chanter son nom, à toi-même sévère, Ami, sur sa grandeur forme ton caractère, Et daus des sentiments en contrainte exprimés , Ne va pas confier sa gloire aux bouts-rimés. »
En finissant ces mots d'un ton plein d'amertume , Comme une exhalaison qui dans la nuit s'allume. Disparut le héros au vêtement romain, Et traça dans les airs un lumine-.x chemin. Acanthe , encouragé par cette remontrance , Pus rimeur que jamais, plus plein de confiance. L'âme moins agitée et les yeux éblouis, Regagna sa cabane en méditant Louis.
iS4
Satires.