L'HYMEN, L'AMOUR ET LA RAISON
l'hymen.
on frère, jusqu'ici j'ai gardé le silence; Jusqu'ici, poussé vivement, Mon cœur, de son ressentiment A réprimé la violence; Mais enfin il demande un éclaircissement, Et je sens épuiser toute sa patience.
Je sais que l'univers est soumis à vos loix,
Que la nature suspendue
Est attentive à votre voix, Que dans l'affreux chaos rangé par votre choix , Elle eût été sans vous pour jamais confondue, Que vos premiers sujets sont les dieux et les rois, Que vous régnez partout. De vos augustes droits
Je connois la vaste étendue , Et je n'ignore point l'honneur que je vous dois. Pourtant, vous le savez, tout puissants que nous som- II est par-dessus nous un pouvoir dans les cieux : [mes, Un Dieu commande aux rois, un roi commande aux hom- Et la Raison gouverne et les rois et les dieux, [mes, Oserez-vous tout seul corrompre cet usage , Pour moi toujours injuste et toujours rigoureux? Ne souffrirez-vous point qu'un cadet malheureux
Jouisse de son apanage ?
L'éloquence pour vous, mon frère, n'est qu'un jeu. De ces moralités , où tant de bon sens brille ,
des Dieux. 23 i
L'hiver, au coin du feu ,
Vous endormez votre famille ; C'est votre fort : et sans vous offenser, Je pourrois ajouter que de cette querelle
Je ne dois point m'einbarrasser ; Hymen, vous voir grondeur n'est pas chose nouvelle,
Vous ne sauriez vous en passer.
Mais qu'il soit un pouvoir que mon pouvoir redoute, Qu'il soit quelque autre dieu de mes forces vainqueur.
C'est un article dont je doute, Et ce n'est pas toujours la Raison qu'on écoute, Quand nous parlons ensemble au fond du même cœur. Je veux bien toutefois vous imposer silence ; J'accepte la Raison pour discuter nos droits : De quoi vous plaign z-vous? Je veux sans conséquence
M'y soumettre pour cette fois.
l'htmen.
Vous m'avez outragé par plus d'une entreprise ; N'en renouvelons point le souvenir cuisant; Mais du moins rendez-moi cette jeune marquise, De qui vous-même, Amour, vous m'aviez fait présent. D'abord, lorsqu'en mes mains elle fut consignée, Il n'étoit rien d'égal à ses empressements : Quand de son cher époux elle étoit éloignée, Son àme impatiente en comptoit les moments. Pour vider seul à seul quelque tendre querelle,
C'étoit toujours nouveau cartel.
Lui rendre une visite étoit alors pour elle
Un outrage mortel.
Aux amis, aux parents invisible et farouche, Ce bienheureux époux l'occupoit en tous lieux , Ses désirs enflammés s'échappoient par ses yeux, Quand la pudeur tàchoit de leur fermer la boucb' :
i 32 Dialogues
Son jeune teint brilloit d'un naturel éclat, Un désordre excitant régnoit dans sa coiffure :
Point d'ornements, point de parure,
Toujours en habit de combat.
A point nommé la belle était malade Pour courir au devant de mes dons précieux :
Seul à son gré j 'étois mélodieux ; Elle oublioit pour moi ce goût harmonieux, Dont cent vaines beautés par honneur font parade :
Opéra, concerts, promenades,
Tout lui paroissoit ennuyeux; Mes robustes plaisirs rendoient les autres fades. L'herbe dont au printemps le gazon s'embellit, Son canapé, son fauteuil, ses estrades,
Etoient rivales de son lit.
La tyrannique bienséance Les forçoit-elle à quelque autre entretien , On les voyoit tous deux livrés par ma puissance
A l'agréable impertinence
De faire mystère de rien.
A peine leurs propos souffroient la modestie Que le sexe des cieux pour défense reçut , Et leurs folâtres mains étoient de la partie, Quand ils ne craignoient pas que l'on s'en aperçût. Que ces temps sont changés ! Que ces douceurs troublées Échappent promptement à son triste devoir ! Elle passe les jours, l'ingrate, à son miroir,
Et les nuits dans les assemblées.
On célèbre en tous lieux ses airs brillants et gais; Dans son foyer, quand je les lui demande,
Une migraine de commande
Attache sa langue au palais.
Une foule importune à tous moments l'accable , Le seul nom de retraite allume son courroux.
des Dieux. 233
Jeu. musique, festins, elle trouve agréable
Tout ce qui n'est point son époux :
Pour lui point d'agréments, pour lui point de tendresse .
Pas un seul regard obligeant ;
S'il en obtient quelque caresse ,
C'est lorsqu'elle a besoin d'argent.
Qu'en d'autres temps ma flamme le réveille ,
Que de ses droits il veuille user, La bouche qui le f oit du soin de le baiser
Charge négligemment l'oreille ; Pour peu qu'il la caresse, il la comble d'ennui; Elle craint son abord autant que le tonnerre.
Et, toujours malade pour lui,
Est saine pour tonte la terre.
Un grand lit de six pieds lui semble trop étroit ; Il faut en faire deux quand son dégoût augmente, Et d'un tel changement son artifice adroit
Accuse la lune innocente.
Pour le chagrin qui la tourmente ,
Son domestique est en rumeur,
Ses valets, son chien, sa suivante,
Souffrent de sa mauvaise humeur.
Sous ces tristes dehors quel poison se déguise? De quels événements sommes-nous menacés?
Vous qui me livrâtes Céphise, Amour, n'est-ce point vous qui me la ravissez S
l'amour.
Je vois que ces plaintes naïves Tendent à me noircir d'un injuste soupçon;
Vos peintures sont un ptu vives ; Il faut vous pardonner, vous vivez sans façon. L'infaillible Raison, prompte à nous satisfaire,
Va terminer notre débat.
2^4 Dialogues
Mais au nom du mari, pour éclaircir l'affaire,
Sur certains faits souffrez l'interrogat. De vos commencements l'ardeur toujours brûlante
S'exprhne-t-elle du même air ?
N'est-elle point un peu plus lente ?
l'hymen.
Et le moyen? Suis-je de fer?