‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 28 sur 59 · FLORE ET POMONE · texte numérisé non relu

FLORE ET POMONE

FLORE

ù court Pomone , et que veut dire Qu'elle passe sans m'aborder ?

Permis à Jupiter, chargé d'un vaste empire. D'avoir des soins qu'on puisse lire Sur un front nubileux que leur poids fait rider. Mais quel chagrin suffit à te rendre rêveuse , Toi qu'aucun embarras ne doit inquiéter, Que celui de savoir si tu dois plus enter D'ambrette que de virgouleuse , Ou sij dans un lieu de débit, Forçant à f obéir et le ciel et la terre , La figue te peut rendre un assez grand profit Pour payer la caisse et la serre ?

POMONE

Flore, le temps n'est plus où mon cœur tout à soi Du soin de mes vergers faisoit la seule affaire ; Depuis que par l'arrêt d^s destins eu colère , L'impérieux hymen m'asservit à sa loi, En vain , pour rappeler cette heureuse indolence .

2^4 Dialogues

Je fatigue le ciel par des vœux superflus.

Elle échappe à mon espérance ; Elle ne revient point, Flore : le temps n'est plus.

FLORE

Quoi donc ! cette union si belle , si constante ,

Cet indissoluble lien, Vertumne ravi d'aise et Pomone contente !

Quoi donc ! tout cela n'est plus rien ? Flore, me disois-tu, cesse d'être légère; Les folâtres baisers de tes coquets zéphirs, De leurs soupirs ardents l'haleine passagère, Valent-ils de l'hymen les solides plaisirs? Cependant, aujourd'hui, tu changes de langage; Et, pour empoisonner ton heureux mariage ,

Le dégoût à l'ennui se joint, Malgré ton rang et malgré l'avantage

D'un époux qui ne vieillit point.

POMONE

Cette immortalité dont nos époux jouissent,

A pour nous de faibles appas.

Nos maris ne vieillissent pas,

Mais nos mariages vieillissent.

Délicieuse nouveauté, Mère des doux plaisirs, charme de la nature,

Par toi la naissante verdure Donne au jeune printemps sa riante beauté :

L'éclat de l'or, l'odeur de l'ambre ,

Près de toi n'ont rien de charmant, Et tu sais égaler, par ton seul agrément, La cerise précoce au melon de septembre. Les Muses avec soin t'affectent dans leurs chants,

Le soleil se plonge dans l'onde

des Dieux. 225

Pour montrer chaque jour de nouveaux feux au inonde; Tu fournis aux amours leurs traits les plus touchants.

Ah ! nouveauté délicieuse , L'hymen, le froid hymen languit sans toa secours ; Que ne fais-tu pour lui, dans sa course ennuyeuse,

Ce que tu fis les premiers jours !

FLORE

Plus je songe à vos aventures, Moins je vois par quelles blessures Votre amour auroit pu périr, Moi qui sais combien de figures Vertumne a fait pour t'acquérir.

POMOXE.

Ponï aller à ses fins, il n'est aucune adresse

Qu'amour ne sache ménager.

Vertumne a fait pour m'engager

Mille et mille tours de souplesse; Par un fâcheux , par uu triste ret> >ur, Pour ranimer l'ardeur de ses flammes mourantes ,

Je me transforme chaque jour

En cent figures différentes , Et ne puis réussir à fixer son amour.

Oublions, oublions la douceur passagère Du plaisir de l'hymen si toi évanoui ! Mais toi, dont l'enjouement insulte à ma misère, Toi-même tu parois d'un air moins réjoui

Que tu ne l'as à l'ordinaire.

FLORE

Je n'ai point de commerce avec les noirs soucis; Ce que tu crois chagrin , c'est pitié toute pure ; Je veux sous cet ormeau te conter l'aventure Qui rend mon teint plus pâle et mes traits obscurcis.

226 Dialogues

Au bord d'uDe claire fontaine

Qu'un vieux hêtre tient à l'abri ,

Libre de soucis et de peines, Je revois sans objet sur le gazon fleuri.

La délicieuse mollesse Répandoit ses parfums dans les airs d'alentour ;

L'herbette , pour faire sa cour,

S'épaississoit sous sa déesse; Mille petites fleurs, accourant se montrer, Emailloient à l'envi la naissante verdure ,

Et, par la voix de la nature,

S'empressoient à me remontrer

Qu'elles méritoient bien d'entrer

Dans l'ornement de ma coiffure.

Je m'occupois à les choisir, Lorsqu'un perçant soupir vint frapper mon oreille;

Mon soupçon jaloux se réveille , Et je crus que j'aurois le chagrinant plaisir De prendre sur le fait mon volage Zéphyr. Un buisson d'églantiers , d'une épaisseur obscure . De mes jaloux regards interrompoit le cours; Je l'ouvre adroitement, sans craindre l'aventuie

De la déesse des amours.

J'aperçus au travers une jeune bergère ,

Assez triste pour m'émouvoir,

Assez belle pour me déplaire Et de mes agréments balancer le pouvoir. Le feu de ses beaux yeux, qu'une amère infortune

Grossissoit d'un torrent de pleurs , Ne ressembloit point mal à l'éclat de la lune , Quand sa lumière brille au travers des vapeurs ; Son habit négligé, par plus d'une ouverture Exposoit aux regards la neige de son sein ; Ses cheveux mal rangés erroient à l'aventure ,

des Dieux. 2*7

Et sa tète pressoit l'ivoire de sa main. Après quelques moments d'une extase inquiète , Son cœur, outré d'ennuis, à sa langue eut recours; Et la douleur plaintive à la douleur muette Prêta de ses regrets l'officieux secours. Il est donc vrai , Tircis , que ton âme cruelle Veut pour le champ de Mars abandonner ces lieux, Ces lieux où tu jiirois qu'une ardeur éternelle Soumettroit tes destins au pouvoir de mes yeux. Ah ! berger, ta beauté dans nos champs si vantée Suffit pour affronter des appas courroucés, Pour forcer la rigueur d'un - amante irritée, Et non des bataillons de piques hérissés !

Si l'ardeur des combats excitoit ton courage, Il en est parmi nous qui te convenoient mieux : Tu pouvois disputer à tout notre village De la danse et du chant les prix ambitieux. Tu pouvois avec moi disputer de tendresse; Mon cœur en sait assez, quoiqu'il ait peu vécu; Et, tout jeune qu'il est , je sens à sa foiblesse, Oui, cher Tircis, je sens que je t'aurois vaincu.

Malheureuse ! c'est moi, c'est ma rigueur extrême Qui livre à ce péril les jours de mon berger ! Que me demandoit-il ? un rien : un je vous aime. Par un cruel refus falloit-il l'égorger ? Vaine et fausse pudeur ! et toi, bouche traîtresse, Qui refusas deux mots pour conserver ses jours, Va, puisque tu n'as pu t'ouvrir à la tendresse, Aux plaintes, aux regrets, ouvre-toi pour toujours.

Que vous êtes heureux, troupeaux de nos campagnes , Qui ne combattez point pour la grandeur des rois !

228 Dialogues

Que vous êtes heureux , rosiers de nos montagnes , Qui ne voulez point croître à la hauteur des bois! Funeste ambition , peste infâme des villes , Par qui tant de beaux jours ont été raccourcis , Devois-tu pénétrer dans nos sacrés asiles , Et te joindre au dépit , pour m'arracher Tyrcis !

Qui pourra de mon cœur calmer les justes craintes ? Comment sur ses frayeurs le rendre satisfait ? Peut-être en ce moment que je m'exhale en plaintes, Il lave dans son sang le crime que j'ai fait. Peut-être un fer cruel.... 0 dieux !...

— A ces paroles Sa pressante douleur la contraint de finir,

Ses jambes tremblantes et molles

Ne peuvent plus la soutenir ;

Elle sent sa vigueur mourante Succomber tout à coup sous l'excès de ses maux ,

Et tombe pâle et languissante

Comme un lys tranché par la faux.

Le brillant incarnat qui la rendoit si belle,

Parmi les airs est emporté ; L'Amour et le Zéphyr en entrent en querelle ,

Chacun d'eux en veut de son aile

Augmenter la variété.

Pour moi, qui sens mon cœur vers le plaisir porté, J'ai craint d'un triste objet d'être trop pénétrée; Je m'en suis éloignée autant que je l'ai pu, Et j'en avois encor, quand je t'ai rencontrée, L'àme attendrie et le visage ému.

PO M ONE

0 Mars ! faut-il que ta colère

des Dieux. 220

De tant d'heureux moments interrompe le cours ! Est-ce ainsi, Dieu cruel, que tu rends aux amours Les piquantes douceurs dont te comble leur mère ? Mais adieu, ton caquet ne fait pas mon affaire. On ne s'en lasse point , on y pourroit vieillir :

J'ai de la reinette à cueillir, Et Yertumne est chagrin plus qu'à son ordinaire.

FLORE

Tu payeras l'intérêt de ces charmantes nuits Qui, par tes doux récits, me rendoient si rêveuse.

POMONE

Te tairas-tu, belle causeuse?

Adieu, reine des fleurs.

FLORE

Adieu, reine des fruits.

23o Dialogues

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